« La sûreté publique doit suivre l’évolution de la société »

Sophie Noachovitch
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Après la cérémonie des vœux de la sûreté publique, son directeur, Richard Marangoni revient pour Monaco Hebdo sur les grands chantiers et les projets de l’institution chargée de la sécurité à Monaco.

Le bilan de la sûreté publique 2017 est encore une fois positif, avec une baisse globale des indicateurs (1) : est-ce qu’on peut toujours faire mieux ?

On se dit chaque année que ça va finir par augmenter. Et ça diminue ! Aujourd’hui, l’objectif est la stabilisation. Nos chiffres sont tellement bas… En deux ans, la délinquance de voie publique, c’est-à-dire ce qu’il se passe dans la rue, les cambriolages, les vols de voiture ou les vols de deux roues, a diminué de 46 %. Le fait d’arriver à stabiliser les chiffres est la preuve que nos systèmes sont performants. Nous sommes satisfaits sur le plan de la sécurité générale et sur le plan du sentiment de sécurité. C’est le ressenti des gens. Les gens sont rassurés. C’est un objectif fort qui n’est pas facile à atteindre.

Ce sentiment de sécurité est-il aussi impacté par la situation internationale et les attentats qu’ont subis la France et plusieurs pays européens ?

On a trois grands facteurs de délinquance à prendre en compte, en ce qui concerne ce sentiment de sécurité. Le premier, c’est la situation internationale et la situation terroriste. Nous ne sommes pas une cible, c’est une réalité. On ne dit pas ça pour rassurer la population. Mais de l’autre côté, on rajoute tout de suite après, que le risque zéro n’existe pas. Plus que jamais, nous ne devons pas être inquiets. Mais nous devons être vigilants. La situation internationale nous interpelle et nous amène à augmenter nos paramètres de sécurité.

Quels peuvent être ces paramètres de sécurité ?

Par exemple, le marché de Noël ou la foire, qui, aujourd’hui, sont des lieux fermés. A l’entrée, vous êtes contrôlé : on vous demande d’ouvrir votre sac et on fait un léger contrôle de votre manteau. Avec les grands événements, on demande une montée en puissance. Tous nos dispositifs sont développés pour être toujours plus visibles sur la voie publique. Parce que la sécurité commence par la visibilité. Plus vous voyez d’agents dans la rue, plus vous voyez de tenues, d’uniformes, et plus vous avez une garantie d’être préservé. Parce que voir tous ces uniformes, ça dissuade.

Quel autre paramètre entre en compte ?

Ça nécessite aussi de développer notre capacité de renseignement. Ça veut dire notre service de renseignement, l’ex-Section des Informations Générales, des Études et du Renseignement (Siger), aujourd’hui renommée Division du renseignement intérieur (Dri).

Qu’est-ce qui a changé ?

On l’a complètement réorganisée. On a augmenté ses effectifs et on a développé encore nos relations avec les pays étrangers. Avec la France notamment, on a de très bonnes relations au quotidien, avec les services spécialisés. Les services européens, je dirais même mondiaux, sont aussi concernés.

 

« On a réorganisé la police judiciaire. On a amélioré la police scientifique. Car aujourd’hui, la police scientifique, c’est capital »

 

Concrètement, quelle est la mission de la Dri ?

On échange. On demande de l’information. La loi 1 430 sur la préservation de la sécurité nationale [du 13 juillet 2016 – N.D.L.R.], nous donne la possibilité d’échanger aujourd’hui dans un cadre tout à fait sécurisé et tout à fait symétrique. Nous avons les mêmes niveaux de classement des informations que nos homologues français, comme la dénomination « secret défense ». Cela a permis de sécuriser et de développer nos relations.

Quel est le deuxième axe de délinquance sur lequel la sûreté publique est attentive ?

La criminalité organisée. Il s’agit de bandes organisées qui peuvent essayer de venir à Monaco, avec des visées criminelles, économiques, etc. La Principauté a toujours été une cible, parce qu’elle est attractive, parce qu’il y a ici des intérêts financiers importants. Il faut donc que l’on soit très vigilants sur ces groupes organisés. Des groupes issus des pays de l’Est, des Italiens, ou autres.

Ici, on pense au braquage de la bijouterie Cartier, le 25 mars 2017…

La bijouterie Cartier, paradoxalement, cela a été fait par des amateurs. Par exemple, pour la bijouterie Graff, l’auteur était un professionnel. Ça rappelle les Pink Panthers. C’était une organisation structurée, comme une véritable petite armée. On a eu affaire à eux en Principauté il y a quelques années. Ils sont désormais en sommeil. Il faut dire qu’il y en a beaucoup en prison, on a donc beaucoup diminué leur capacité. Ils n’ont pas totalement disparu. Mais on est beaucoup plus préservé.

Même avec les 740 caméras de vidéoprotection et près de 400 policiers répartis sur le terrain sur 24 heures, Monaco reste une cible privilégiée pour ce type d’attaque ?

Aujourd’hui, cette criminalité est beaucoup plus audacieuse, plus ingénieuse et par définition, elle est prête à prendre tous les risques. Réussir à Monaco, ça veut dire un gain, un profit qui peut être très important et potentiellement plus qu’ailleurs. Cela complique notre situation, parce que ça nous expose d’autant plus. Même sur le plan de la sécurité des personnels. Sur les différents braquages, les auteurs étaient armés et ils n’auraient pas hésité à faire usage de leur arme contre nos fonctionnaires, dans certaines conditions. On est dans un monde beaucoup plus difficile, beaucoup plus compliqué, plus dangereux. Et la tendance va en augmentant.

Et le troisième et dernier axe de délinquance ?

Il s’agit de la délinquance traditionnelle, de voie publique. Les petits vols, les vols de véhicules, les cambriolages, etc.

L’installation d’une unité policière en gare de Monaco vise cette petite délinquance ?

Oui, c’est pour le contrôle de la gare. Aujourd’hui, il y a des patrouilles qui passent régulièrement toute la journée et toute la nuit. L’idée est de créer un véritable poste de police à la gare pour contrôler les flux. Tous les jours, 18 000 personnes transitent par la gare. Cette population compte beaucoup de pendulaires, mais dans ce flot, il peut y avoir des personnes mal intentionnées. A partir de cet été, il y aura en permanence, de jour comme de nuit, deux agents de police à la gare, dont la mission se concentre sur la gare. Ils auront un petit poste de police à l’étage de la gare.

Le plan sûreté publique 2020 a débuté ?

L’enjeu de ce plan a été d’adapter nos réponses à la sécurité d’aujourd’hui, mais aussi du futur. Le dernier grand plan de réorganisation datait de 2002. Il fallait donc adapter notre organisation, surtout au regard de l’accélération de l’insécurité ces dernières années. Dès que j’ai été nommé directeur, ma grande ambition a été de mettre en place cette sécurité du futur avec l’accord et sous l’égide de M. Cellario, conseiller de gouvernement, ministre de l’intérieur, et avec mon état major. Il a été apporté une vision sur les cinq prochaines années. Au-delà, il faudra encore s’adapter à l’évolution de la société.

Comment fonctionne ce plan ?

Ce plan fonctionne en deux grandes phases : une phase d’optimisation et une phase de maximisation. Avec la première phase, l’optimisation, on a réorganisé les services avec les effectifs que l’on a, avec le matériel que l’on a, pour être plus performants et être beaucoup plus efficients. Après cette phase, il nous faut des moyens supplémentaires. C’est la phase de maximisation : des moyens techniques, des véhicules, de l’armement supplémentaire et des effectifs supplémentaires. Ils seront de l’ordre de 26 à 31 agents en plus. Nous sommes aujourd’hui 550 fonctionnaires.

Pourquoi parlez-vous de 26 à 31 agents supplémentaires ?

Dans le cadre de ce plan, il y a une réforme importante : la réserve civile [lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1037]. Elle a plusieurs objectifs : sécuriser les sorties d’école, les passages cloutés. Mais c’est aussi sécuriser l’intérieur des écoles. Non pas que nous craignons quelque chose, c’est de la prévention. Ce réserviste doit s’assurer qu’il n’y ait pas de problème à l’intérieur de l’école, pas d’individu qui n’a rien à y faire. Le troisième plan de cette mesure, c’est que les agents de police qui étaient jusqu’à présent à la sortie des écoles soient réaffectés à d’autres missions. Si nous engageons tous les réservistes dont nous avons besoin, on engagera 26 fonctionnaires de police. Si on n’atteint pas le quota de réservistes, on compensera par des agents supplémentaires.

Quels sont les autres services qui ont été impactés par le plan sûreté publique 2020 ?

On a réorganisé la police judiciaire. On a amélioré la police scientifique. Car aujourd’hui, la police scientifique, c’est capital. Le relevé des preuves, des empreintes digitales, d’ADN ou autre sur le lieu des délits, c’est le travail de la police moderne. On a réorganisé le service pour le rendre encore plus performant. La police scientifique a ainsi bénéficié de plus de matériel. L’objectif est de créer un véritable laboratoire de police scientifique. On a créé aussi une section de coopération internationale pour l’échange de renseignements. Parallèlement à la Dri, sur le plan judiciaire, avec Interpol notamment, on échange beaucoup avec les pays du monde entier.

Il y aussi la transformation de l’Unité spécialisée d’intervention et de voie publique (USIVP) en Groupe de protection, de surveillance et d’intervention (GPSI) ?

Oui, il s’agit de l’équivalent du Raid français qui a bénéficié d’effectifs supplémentaires et de moyens supplémentaires en termes d’armement et de véhicules. Les membres du GPSI sont formés par le Raid, ils s’entraînent avec le Raid. Ils sont opérationnels à toute heure du jour et de la nuit. Ils ont des missions sur la voie publique, et participent à la sécurité générale. En même temps, si par grand malheur, il y avait une prise d’otages ou un fait grave, ils sont prêts. Ils seraient les premiers intervenants.

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« On a installé nos premières caméras en 1982. On était des précurseurs. A l’époque, c’était mal perçu. Le Prince Rainier III a été visionnaire : aujourd’hui, une grande ville sans caméra, c’est inenvisageable »

 

Lors de la présentation de vos vœux le 16 janvier 2018, vous avez fait allusion à la vidéosurveillance intelligente : de quoi s’agit-il exactement ?

C’est un développement fort de sûreté publique 2020. Aujourd’hui, nos études portent sur la vidéo intelligente. Avec la vidéo traditionnelle, la caméra observe, elle filme. Avec la vidéo intelligente, la caméra cherche. Un exemple que nous possédons déjà : la recherche des plaques d’immatriculation des véhicules. Si on vous a volé votre véhicule, vous déposez plainte. Puis, on intègre la plaque d’immatriculation dans le logiciel de la sûreté publique. Et si le véhicule passe devant la caméra, elle nous lance une alerte. L’objectif est de développer cette application pour que la caméra soit de plus en plus performante et ait de vraies fonctions de recherches. On a installé nos premières caméras en 1982. On était des précurseurs. A l’époque, c’était mal perçu. Le Prince Rainier III a été visionnaire : aujourd’hui, une grande ville sans caméra, c’est inenvisageable. On cherche donc à développer la capacité de la caméra.

Il y a la reconnaissance faciale ?

La reconnaissance faciale est une piste de réflexion. Peu de pays l’ont, car ça coûte très cher. Mais s’il y a une pertinence à l’installer en Principauté, pourquoi pas ?

 

« La reconnaissance faciale est une piste de réflexion. Peu de pays l’ont, car ça coûte très cher. Mais s’il y a une pertinence à l’installer en Principauté, pourquoi pas ? »

 

Le développement de la lutte contre la cybercriminalité est devenu indispensable ?

C’est un grand pôle de développement contre la délinquance sur internet. La loi 1 435 sur la lutte contre la criminalité technologique [du 8 novembre 2016 – N.D.L.R.] reprend la convention de Budapest, l’instrument de lutte contre la cybercriminalité du Conseil de l’Europe. On a repris ses préconisations. L’attaque individuelle dépend de la sûreté publique : il peut s’agir d’images pédopornographiques, de vol d’identité sur internet… On développe un pôle de cybercriminalité en interne. Et le parquet général aussi a créé un pôle spécialisé en cybercriminalité.

Comment éviter d’être dépassé ?

Nous envoyons des enquêteurs en formation pour qu’ils soient au fait des dernières techniques et qu’ils soient très opérationnels. Dans ce cadre, la formation est un grand enjeu. Il y a un deuxième pôle dans la lutte contre la cybercriminalité mené par l’Agence monégasque de sécurité numérique (AMSN). L’AMSN protège les services de l’Etat et ce qu’on appelle les opérateurs d’importance vitale (OIV), comme Monaco Telecom par exemple.

Le dernier élément clé du plan sûreté 2020 concerne les travaux du bâtiment de la police ?

Ce bâtiment date du début des années 1980. Ça commence à se dégrader un peu. On a besoin de locaux, pour la technologie, pour les caméras. Le projet a été accepté, validé par toutes les autorités et voté par le Conseil national. Cette année, nous allons commencer les travaux pour surélever le bâtiment de quatre étages. Ça va donc être un grand chantier. La rénovation du bâtiment actuel prendra aussi du temps.

Nice a lancé Reporty, une application qui permet au témoin d’une agression de filmer et transmettre directement la vidéo à la police niçoise : c’est envisageable et souhaitable à Monaco ?

Non, pas pour l’instant. A Nice, il y a aussi, la vidéo pour les infractions routières… Il faut être ouvert à tout. Il faut faire des études. Mais cela développe une idée très importante : le partenariat. Lorsqu’on demande aux gens de filmer et d’alerter la police, on est dans un partenariat. Aujourd’hui, la sécurité est basée sur le partenariat.

Pourquoi ?

Parce qu’on part du constat que la police seule ne peut pas tout faire. Les tâches sont trop importantes. Des missions se rajoutent tous les jours. En Principauté, le partenariat existe déjà, parce que nous sommes une véritable police de proximité. A Monaco, la grande idée, c’est de développer le projet Monaco Safe City. Cela consiste à développer un partenariat socio-économique avec les banquiers, les bijoutiers, les agences immobilières, les syndics d’immeubles, les hôteliers et les consuls honoraires qui représentent chacun une partie de la population monégasque.

Comment cela se concrétise ?

On a commencé à le faire avec les bijouteries, qui sont des établissements sensibles. Existe depuis quelques temps déjà un système d’alerte, soit par texto, soit par email. On est relié directement avec tous les bijoutiers qui le veulent pour échanger des infos.

Un exemple ?

Par exemple, on sait qu’il y a eu un vol de bijoux en Suisse, en Europe, et on a des photos. On les envoie à tous les bijoutiers, en disant : « Attention soyez vigilants. Si vous les voyez, faites-nous en part ». Les bijoutiers eux-mêmes, s’ils repèrent des individus suspects, nous envoient l’information. Et on intervient.

Vous allez donc étendre ce fonctionnement à d’autres professions ?

On va proposer à d’autres établissements la mise en place d’une charte de bonnes pratiques. On s’est aperçu à la lumière des attaques à main armée chez Graaf et Cartier qu’on pouvait améliorer le dispositif. Avec chaque groupe socioprofessionnel, une charte des bonnes pratiques va être établie dans laquelle nous préconisons d’avoir une alarme reliée directement à la sûreté publique, mais aussi de disposer de portes blindées… Il y aura 10 à 15 recommandations de base. S’ils les mettent en place, ils auront un label “sécurité”.

 

« Je ne peux pas parler des affaires. C’est couvert par le secret de l’instruction. Ce n’est pas le moment. Il faut que tout cela se passe sereinement »

 

Vous avez décidé de réorganiser la police administrative en 2017 : c’est une conséquence directe de l’affaire de délivrance de titres de résidents fictifs ?

Cette affaire a eu un impact, bien sûr, mais pas que. Bien avant qu’elle ne survienne, nous avions commencé à réorganiser et à développer nos circuits de sécurité et de contrôle. Récemment, il y a eu un audit, pour renforcer et sécuriser tous les modes de fonctionnement de la police administrative. Un autre pôle a aussi bénéficié d’une réorganisation : il s’agit de la police maritime. Elle assure la sécurité des ports et de l’héliport. Cet été, on va mettre en œuvre une brigade VTT de Fontvieille au Larvotto. Les rondes seront plus rapides, et nous serons directement au contact des bateaux, notamment.

Lors de vos vœux, vous avez rappelé l’exigence de rigueur et de déontologie qui doit être la règle au sein de la sûreté publique : vous pensiez à l’affaire Rybolovlev-Bouvier ?

C’est une affaire qui est en cours d’instruction, donc je ne peux pas m’exprimer sur ce sujet. C’est dans les mains de la justice. Je ne ferai aucun commentaire là-dessus. Mais je vais vous parler de la déontologie de manière globale, pour qu’on ait la véritable perception de la manière dont ça fonctionne. J’ai souhaité communiquer sur ce sujet, parce que c’est un objectif, mais ça l’a toujours été. C’est un objectif permanent. On a une inspection générale des services de police (IGSP) qui travaille de manière discrète, parce qu’on a une obligation, une volonté d’exemplarité. En interne, on est un service dont la discipline est forte et dont le moindre manquement est sanctionné. Cela dépasse les derniers dossiers en cours. C’est une permanence, depuis toujours.

Parmi les policiers de votre état major que vous avez salué lors de vos vœux, figurait le commissaire principal Christophe Haget, qui a été mis en cause par plusieurs articles notamment dans Le Monde (2) : n’était-il pas un peu maladroit de le citer ?

Je préfère ne pas parler de ce dossier. Mon sentiment, s’il est là… C’est parce qu’il est là… Je ne peux pas en parler, parce que je ne peux pas parler des affaires. C’est couvert par le secret de l’instruction. Ce n’est pas le moment. Il faut que tout cela se passe sereinement.

 

1) Lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1046.
2) Le Monde du 15 novembre 2017, A Monaco, l’oligarque ruse de Gérard Davet et Fabrice Lhomme.

journalistSophie Noachovitch