« Mieux on parle,
mieux on se porte »

Anne-Sophie Fontanet
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L’ex-chanteur lyrique Jean-Philippe Lafont, coach vocal d’Emmanuel Macron pendant les élections présidentielles, est venu en Principauté livrer quelques secrets de diction à des chefs d’entreprise. Interview.

Votre parcours ?

Pendant plus de 40 ans, j’ai été un artiste lyrique. J’ai voyagé partout dans le monde. Mais le 16 septembre 2016, lors de la générale de la Tosca à l’opéra Bastille de Paris, j’ai eu un grave accident. Je me suis pris les pieds dans mon costume et suis tombé à la renverse de 18 marches, sur la tête.

Comment allez-vous aujourd’hui ?

La voix va bien, mais ma carrière de baryton est brisée. Les séquelles sont osseuses et je fatigue beaucoup plus vite qu’avant. J’aurais aimé une sortie différente. C’est comme ça la vie…

Votre état d’esprit ?

J’aurais aimé continuer. J’ai passé une année épouvantable… J’avais 65 ans quand je suis tombé. J’aurais vraiment pu continuer jusqu’à mes 70 ans, je pense. Il a fallu que je me reconstruise. Et il n’était pas question d’arrêter d’être créatif.

Le déclencheur ?

Un jour est arrivé dans ma vie un homme un peu connu, qui est devenu très connu (rires)… Je parle d’Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la République française. Je l’ai fait travailler pendant la campagne électorale.

Quel a été votre rôle ?

Je l’ai vu pour la première fois la veille de son grand meeting, porte de Versailles (1). Pour ce baptême du feu, je lui ai dis de prendre garde pour ne pas être happé par les milliers de voix vociférantes. Il était très décontracté. Ça a bien commencé… Mais ça a mal fini (rires) ! Il n’a pas du tout tenu compte de mes conseils.

Un autre exemple ?

Nous nous sommes rencontrés 10 ou 12 fois. Notamment juste avant le débat contre Marine Le Pen. Quand je suis rentré chez moi, j’ai dit à ma femme : « N’aie pas peur, c’est lui qui va la bouffer ».

Vous le coachez toujours ?

Il n’a plus le temps, le malheureux… Mais il m’a envoyé un petit mot très sympathique à la suite de l’envoi de mon livre. Sa femme, Brigitte, m’avait bien dit qu’Emmanuel avait tout mémorisé. C’est un type avec une grande intelligence et beaucoup de mémoire.

Quel sentiment vous inspire-t-il ?

Le jour de notre première rencontre, j’ai de suite compris qu’il était hors norme. Quand il m’a ouvert la porte, j’ai ressenti une vibration. C’était évident.

 

« Le jour de notre première rencontre, j’ai de suite compris qu’il était hors norme »

 

Vous vous entendiez bien ?

J’ai été sévère avec lui. Parfois, je l’ai un peu bousculé. En fait, je voulais le pousser dans ses retranchements, quand il lisait des discours. J’avais devant moi un fils pour qui j’avais beaucoup de tendresse. Il m’écrivait des textos, en m’appelant maestro. Même en devenant président de la République !

Pourquoi être venu à Monaco ?

Je suis venu à l’invitation de Jean-Philippe Ackermann (2), un grand orateur qui se produit partout. L’idée était de me faire intervenir sur des coachings vocaux.

Jean-Philippe-Lafont-coach-vocal-Macron-@-Kristian

Quel rapport entre lyrisme et entreprenariat ?

J’ai été connu dans cette discipline. Mais finalement, elles sont très proches l’une de l’autre. Entre la voix parlée et chantée, c’est presque pareil. Je n’ai pas eu de difficulté à m’adapter à des chefs d’entreprise, des politiques ou des journalistes qui voulaient améliorer leur oral.

A quoi ça sert ?

Il est certain que mieux on parle, mieux on se porte. Mieux on s’exprime, mieux on se connaît. Tout le monde a du mal à prendre son temps. On oublie la ponctuation ou le silence, c’est dramatique. Selon moi, il faut prendre le temps de tracter le mot, de l’embellir et de l’arrondir. On ne se fait pas entendre, ni comprendre des gens, sans cela. C’est évidemment plus important pour les gens qui en font leur profession.

Quel est le plus gros problème ?

C’est la respiration. Personne ne sait véritablement respirer. Il ne faut pas “planter” le mot. Il faut plutôt l’aspirer, le cueillir, le mettre en yoyo. Le mot décolle, s’envole. Si on le plante, c’est fini. Il ne voyage pas. Ce qui est bien, c’est quand les mots rebondissent sans brutalité.

D’où l’idée de votre livre (3) ?

Avec Voix et Eloquence est mon premier livre. C’est un titre très adéquat à la situation car la voix a été le facteur premier de ma vie.

 

(1) Le samedi 10 décembre 2016, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, a laissé exploser son enthousiasme en clôture de son premier grand meeting de campagne à la porte de Versailles, à Paris. Devant plusieurs milliers de partisans, il s’est mis à hurler : « Mais maintenant, votre responsabilité, c’est d’aller partout en France, pour le porter, et pour gagner ! Ce que je veux, c’est que vous, partout, vous alliez le faire gagner ! Parce que c’est notre projet ! Vive la république, vive la France ! ».
(2) Cofondateur du cabinet Grow Up Ressources humaines et Management.
(3) Avec Voix et Eloquence de Jean-Philippe Lafont (collections Essais Larousse), 256 pages, 17,95 euros.

journalistAnne-Sophie Fontanet