Privatisation de la Française
des Jeux, la SBM pas intéressée…
pour le moment ?

Raphaël Brun
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Le gouvernement français envisage de privatiser, au moins partiellement, la Française des Jeux. Une opération qui pourrait rapporter autour de 1 à 1,5 milliard d’euros à l’Etat, afin de financer notamment un futur fonds pour l’innovation. Et si la Société des Bains de Mer entrait au capital de la Française des Jeux ?

Bien sûr, on ne se presse pas pour commenter ce dossier. Ni le gouvernement, ni la Société des Bains de Mer (SBM) n’ont souhaité répondre à nos questions. La SBM nous a renvoyés vers le gouvernement monégasque, qui a finalement estimé que « la possible entrée de la SBM au capital de la Française des Jeux (FDJ) » n’était « pas d’actualité à ce jour ». Une manière polie de botter en touche, sans pour autant fermer complètement la porte à un dossier que d’autres casinotiers étudient de près depuis de longs mois déjà, et qui pourrait connaître une accélération au deuxième semestre 2018.

Candidature

À commencer par les casinos Tranchant. En septembre 2017, le président-fondateur de ce groupe de casinos, Georges Tranchant, 88 ans, a d’ailleurs écrit au ministre de l’économie, Bruno Le Maire, afin de lui faire part de son intérêt pour ce dossier. Mais alors que la valeur de la FDJ pourrait atteindre 2 à 3 milliards d’euros selon les estimations, difficile pour Tranchant de se lancer dans cette énorme opération tout seul. Du coup, il a proposé de créer une société destinée à acheter une partie ou l’intégralité des actions que l’Etat français cédera. « Nous pourrions avoir entre 0,5 % et 10 % du capital », a expliqué Tranchant au Monde, en septembre 2017. Et même un peu plus, nous a confié par la suite ce patron, dans l’interview qu’il nous a accordée (lire par ailleurs). Et le reste du capital ? Il pourrait être ventilé entre différents acteurs, comme JOA, Barrière, des entreprises de poker en ligne ou des investisseurs divers. C’est en tout cas l’un des scénarios qui pourrait permettre à la SBM de devenir actionnaire de la FDJ. Du côté de la communication du groupe Barrière « on ne fait pas de commentaires » sur ce sujet. Chez Joa, la réponse est identique. Seul impératif fixé par Georges Tranchant : que la FDJ reste sous pavillon français. « Je ne voudrais pas que l’Etat vende à un fonds américain, à un autrichien ou au propriétaire de Lottomatica, la loterie italienne », a-t-il indiqué au Monde. En revanche, pour lui, cette condition ne semble pas de nature à complexifier une éventuelle candidature de la SBM, même s’il s’agit d’une entreprise monégasque, et donc étrangère : « Rien n’indique que le capital de la FDJ ne soit fermé à la SBM », nous a dit Georges Tranchant.

Mutation

Pour justifier l’appétit des casinotiers pour ce dossier, il faut regarder les résultats de la FDJ. Aujourd’hui, la FDJ est une entreprise en pleine mutation, qui affiche de belles perspectives. Et pas seulement parce qu’elle peut profiter d’une situation de monopole sur les jeux de grattage et de tirage sur le territoire français. Grâce au plan sur 5 ans FDJ2020, les bénéfices augmentent d’environ 4 à 6 % chaque année. Elle dispose d’une trésorerie de 1,3 milliard d’euros. Et ses recettes sont astronomiques : 14,3 milliards en 2016, en hausse de 4,6 % par rapport à l’exercice précédent. Ce qui rapporte le plus ? Cash, un jeu qui propose des lots à 500 000 euros et qui rapporte chaque année 2,4 milliards à la FDJ (voir encadré par ailleurs). Depuis 2009, aucun autre jeu de la FDJ ne fait mieux. Dès son arrivée à la tête de ce mastodonte, en 2014, la PDG, Stéphane Pallez, a décidé de rajeunir ses effectifs et de poursuivre la mutation numérique des jeux. Elle a donc embauché 250 jeunes de moins de 30 ans. Avec un objectif simple : séduire une nouvelle clientèle, plus jeune, pour faire face au vieillissement des parieurs et à la baisse de fréquentation du réseau physique de la FDJ. En tout cas, depuis 2014, Stéphane Pallez accumule les bons résultats. Notamment grâce à un plan de digitalisation qui a permis à cette entreprise d’engranger 1,3 milliard de plus.

Contrôle

Aujourd’hui, la FDJ emploie 2 137 salariés. Et Stéphane Pallez, qui a aussi été directrice financière d’Orange et conseillère de Pierre Bérégovoy (1925-1993) en 1991, a fait du développement son leitmotiv. Depuis quelques temps, les rumeurs d’une privatisation ont pris de l’épaisseur : la FDJ serait l’un des actifs de l’Etat français désigné pour participer au financement d’un futur fonds d’innovation de 10 milliards d’euros. L’Etat possède 72 % des parts, et on ignore quelle partie il cèderait. Estimée entre 1,5 et 2 milliards d’euros, la vente de la FDJ génèrera mécaniquement une perte de dividendes pour l’Etat, estimée à un peu plus de 100 millions par an. « Seuls les 150 millions d’euros de dividendes seront rognés par cette opération », précise Challenge. Déjà envisagée en 2014, la privatisation de la FDJ intéressait alors, à l’époque, le casinotier Dominique Desseigne, mais aussi l’associé de la SBM dans Betclic, Stéphane Courbit. Trois ans plus tard, Courbit est-il toujours intéressé par une entrée dans le capital de la FDJ ? Travaillerait-il sur un projet qui inclurait la SBM, un partenaire qu’il connaît bien ? Comme les autres acteurs potentiels de ce dossier, Betclic et Stéphane Courbit ne font aucun commentaire. Pragmatiques, ces différents acteurs savent qu’il leur est difficile de miser sur un développement à l’étranger. En effet, la plupart des pays ont verrouillé leurs jeux de loterie, dont ils ont le contrôle exclusif. Mais en France, le potentiel serait énorme, selon Patrick Buffard, directeur marketing de la FDJ, interrogé en novembre 2017 par L’Obs : « On a 28 millions de clients sur l’année, mais seulement 4 à 5 millions de parieurs réguliers, soit 7 % de la population française. Alors qu’en Europe, c’est 12 % en moyenne. Et en Grande-Bretagne, on monte à 20 %. » Des perspectives que ne peuvent pas ignorer les protagonistes de ce marché, à commencer par la SBM, bien sûr.

Imagination

Si la SBM et le gouvernement ne sont pas très bavards sur ce sujet, les élus du Conseil national le sont davantage (1). À commencer par Union Monégasque (UM) et Bernard Pasquier : « Nous ne pensons pas que ce soit le bon moment pour la SBM d’envisager un tel investissement. L’entreprise et sa direction doivent se concentrer sur la complétion des projets en cours, ainsi que sur le redressement des jeux de table. » Il faut dire que, depuis plusieurs années, la SBM va très mal. D’ailleurs, sur les cinq dernières années, cette entreprise affiche plus de 138 millions d’euros de pertes cumulées. Le résultat opérationnel est une fois de plus négatif, à -32,8 millions d’euros pour l’exercice 2016-2017, clôturé au 31 mars 2017, contre une perte de 31 millions sur l’exercice 2015-2016. Dans un tel contexte, et avec les emprunts lancés pour financer l’énorme chantier de l’hôtel de Paris, du One Monte-Carlo et des résidences dans les jardins du casino, il faudra beaucoup d’imagination au président-délégué de la SBM, Jean-Luc Biamonti, pour parvenir à trouver de nouvelles sources de financement. « Vu les sommes en question, la SBM ne pourrait qu’avoir une participation très minoritaire dans la FDJ privatisée. Dans quel intérêt, sachant que la SBM devra emprunter pour réaliser un tel investissement ? », se demande Bernard Pasquier, qui estime que « la seule manière de réaliser un tel investissement serait de le faire par un échange d’actions avec la participation de la SBM dans Betclic. »

« Risque/opportunité »

Du côté de la Nouvelle Majorité (NM), Thierry Crovetto estime que ce dossier de privatisation devrait tout de même être étudié, car « la SBM a besoin de s’étendre et de diversifier ses sources de revenus. Une participation en France avec la FDJ peut être une bonne piste. » Mais bien sûr, pas question de faire n’importe quoi. Invoquant la « prudence », Crovetto rappelle que, « à ce jour, le bilan de l’entrée au capital de Betclic n’est pas à la hauteur des attentes, il ne faudrait pas qu’une stratégie hasardeuse mette encore plus à risque les activités traditionnelles. » Du coup, cet élu estime que la SBM devrait profiter des marques que sont Monaco, Monte-Carlo et SBM, qui sont connues dans le monde des jeux. « Pourquoi la SBM n’exploiterait pas la marque Casino Monte-Carlo, avec un casino en ligne ?, se demande Thierry Crovetto. Des investissements avaient été faits. Pourquoi ce dossier ne serait pas réactivé, du moins dans une nouvelle évaluation risque/opportunité. Et cela pourrait se faire en partenariat avec la FDJ. » Si la FDJ est estimée entre 2 et 3 milliards d’euros, voire davantage, difficile de savoir quelle part de ce capital la SBM pourrait viser. « Comme pour la prise de participation de Monaco au sein de l’aéroport de Nice, il ne doit pas s’agir d’une prise de participation uniquement financière. Des opérations marketing communes FDJ-SBM pourraient être mises en place, et être bénéfiques pour les deux groupes », estime Crovetto. Pour la question du financement d’une telle opération, c’est vers l’actionnaire majoritaire, l’Etat monégasque, qu’il faut regarder, estime cet élu NM : « L’Etat, pourrait faire une avance sur le fonds de réserve constitutionnel, en prenant une garantie sur un bien immobilier, comme le Balmoral ou la Vigie, par exemple. Cette piste avait déjà été évoquée par les élus dans le cadre du financement des travaux actuels… De plus, le fonds de réserve pourrait rester investi, et faire un crédit lombard, en mettant en garantie une partie de ses actifs, afin de profiter des taux extrêmement bas aujourd’hui. »

« Dividendes »

Chez Priorité Monaco (Primo !), c’est d’abord la situation générale de la SBM que l’on observe, avant de se prononcer sur le dossier FDJ-SBM. « Le moins que l’on puisse dire, c’est que, jusqu’à présent, les dirigeants de la SBM n’ont pas été très « heureux » dans le choix des investissements. On peut notamment citer : Betclic, la fermeture du Cabaret et du Moods après d’importants investissements, les “resorts” à Marrakech ou Abu Dhabi… », détaille le candidat Franck Julien, tout en jugeant qu’il n’existe pas « suffisamment de synergies » entre l’activité historique de la SBM et celle de la FDJ pour justifier une telle opération. Ce candidat met aussi en avant la part d’incertitude en termes de rentabilité que représente une éventuelle entrée de la SBM dans le capital de la FDJ : « Rien ne garantit que la réglementation française n’évolue pas et que l’opération devienne alors financièrement moins judicieuse. » Ce qui est sûr, c’est que, grâce à la taxe sur les jeux, la FDJ continuera à verser 3,2 milliards d’euros par an à l’Etat français, ce qui représente environ 1 % de son budget.

« Ménagère »

À Monaco, le contexte économique et la santé financière de la SBM posent bien évidemment question. Pour Franck Julien, la relance de la SBM ne passe donc pas forcément par une prise de participation dans le capital de la FDJ, mais par un recentrage sur les activités qui sont l’ADN de cette entreprise d’Etat : « Ce n’est pas avec des opérations de croissance externe que la SBM doit essayer de trouver la solution à la crise qui la secoue, mais bien en se focalisant sur ce qui doit être son objectif principal : relancer le secteur des jeux à Monaco et refaire de la SBM un fleuron de l’activité économique à Monaco. » Reste que choisir de ne pas entrer dans le capital de la FDJ, c’est aussi laisser le champ libre à des concurrents de la SBM, notamment français. « Nous ne pensons pas qu’une FDJ privatisée soit nécessairement plus un risque pour la SBM qu’une FDJ sous contrôle de l’Etat français », avance Pasquier. Pragmatique, Thierry Crovetto estime pour sa part que ne pas s’intéresser à l’ouverture du capital de la FDJ présente aussi une autre forme de risques pour la SBM : « C’est une logique de risque et d’opportunité… », résume cet élu. Quant à Franck Julien, il juge que, si la SBM restait en dehors de la privatisation partielle de la FDJ, les répercussions seraient minimes. Pour le candidat de Primo ! « il est difficile de croire que la « ménagère de moins de 50 ans » qui joue au loto ou achète des jeux de grattage, soit en concurrence avec les joueurs ciblés par les casinos de Monaco. » On devrait être fixé sur ce point dans le courant de l’année 2018.

(1) Contacté par Monaco Hebdo, Horizon Monaco (HM) n’a pas souhaité répondre à nos questions.

journalistRaphaël Brun