« Pour les jeunes, le sida est une maladie ancienne »

Sabrina Bonarrigo
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Vendredi 1er décembre aura lieu la journée mondiale de lutte contre le sida. Hervé Aeschbach, coordinateur à l’association Fight Aids Monaco, explique quelles sont les populations les plus touchées et exposées à ce virus, et quels sont les traitements les plus efficaces pour éviter une contamination.

Combien de personnes aujourd’hui sont atteintes par le virus du sida en France et à Monaco ?

En France, 153 000 personnes sont porteuses du VIH. Et l’on compte 6 000 nouvelles contaminations par an, dont 3 000 uniquement dans la région île-de-France, et 500 ans dans la région Paca. La troisième région la plus touchée par ces nouvelles contaminations est la région Rhône-Alpes.

Paca est donc toujours la deuxième région la plus touchée par le VIH en France ?

Absolument. La première reste l’île-de-France.

De quels chiffres dispose-t-on à Monaco ?

Environ 600 personnes séropositives sont suivies au Centre hospitalier princesse Grace (CHPG). Et parmi ces 600 personnes, 39 sont soit Monégasques soit résidentes monégasques. Les autres sont originaires de la région. La bonne qualité des soins au CHPG fait qu’il y a une file active de patients.

Comment expliquer ces chiffres assez élevés en Paca ?

Pour plusieurs raisons. Initialement, il y avait une forte population de toxicomanes en Paca. Aujourd’hui, cela s’explique aussi par le fait qu’il y ait de nombreux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) (1). Dans les nouvelles contaminations, on constate également que la part des jeunes est en augmentation. Tout comme les plus de 50 ans. Pour cette population, ce n’est pas spécifique à notre région. Cela se vérifie un peu partout.

Comment expliquer la hausse des contaminations dans ce dernier groupe ?

Les plus de 50 ans n’ont pas commencé leur sexualité avec des préservatifs. Cette population se sent donc un peu moins concernée, et a plus de difficultés à utiliser ce moyen de protection. Lors d’une nouvelle rencontre, aussi bien les hommes que les femmes se sentent gênés de proposer un préservatif. À tort bien entendu. À ces âges-là, négocier une protection n’est donc pas une chose évidente.

En revanche, les jeunes générations ont fortement été sensibilisées au port du préservatif ?

Certes, mais on constate aujourd’hui qu’il est difficile de les rendre concernés par le VIH. Pour eux, c’est une maladie ancienne qui ne peut plus les toucher. Par ailleurs,

la prise de produits — notamment l’alcool — fait que la conscience est fragilisée. Ils n’ont donc pas forcément le réflexe d’utiliser un préservatif.

Quelles sont les populations les plus exposées au VIH ?

Le VIH touche davantage des personnes marginalisées par la société. Les populations cibles, ce sont les travailleurs du sexe, les personnes usagères de drogues, les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes, et puis les détenus. Le VIH vient accroître leur marginalisation.

Comment expliquer que les homosexuels soient davantage touchés par le VIH ?

Dans cette population aussi, il y a cette impression que le VIH est une maladie ancienne. Particulièrement chez les jeunes homosexuels qui ont le sentiment que ce sont les générations antérieures qui sont décédées de ce virus. Ils ne mesurent pas vraiment le danger. On a également constaté dans cette population le développement du “chemsex”, contraction de “chemical sex”.

De quoi s’agit-il ?

L’appellation est peu connue. Il s’agit d’une sexualité accompagnée d’une prise de produits chimiques. Notamment des drogues festives comme le GHB. Les individus qui ont ces pratiques ont envie d’avoir une sexualité différente, plus libre, plus intense. Le problème, c’est qu’à la suite de cette prise de drogues, l’utilisation du préservatif est négligée, et une dépendance à ces produits peut se créer.

C’est un phénomène nouveau ?

Il y a toujours eu des prises de produits, mais c’est un phénomène qui a aujourd’hui pris de l’ampleur. Beaucoup de rencontres se déroulent ainsi. Le “chemsex” peut concerner des hommes totalement intégrés dans la société, mais qui ont envie, à un moment donné de leur vie, de goûter à ce type de sexualité. On voit aussi ce phénomène chez les jeunes. Au début, c’est pour voir l’effet que ça fait. Et puis, petit à petit, il y a une accoutumance. Et comme toute dépendance, il y a un risque de désocialisation, une perte de contact avec l’entourage et le milieu professionnel. Une fois dans l’engrenage, ces individus ont ensuite du mal à se reconnaître comme des toxicomanes.

Une prévention existe pour enrayer cette tendance ?

La prévention est difficile dans ce cas de figure car, auparavant, la sexualité des hommes pouvait se repérer dans des lieux commerciaux de rencontres, comme les saunas. Aujourd’hui, une soirée avec des prises de produits peut s’organiser dans des appartements. Dans ces circonstances, cela échappe complètement à la prévention… On essaie bien sûr d’alerter ces populations mais il y a encore un gros travail de formation et de sensibilisation à opérer.

Au-delà du préservatif, quels sont les autres moyens de prévention du VIH ?

Dans les nouveaux modes de prévention, il y a la prophylaxie pré-exposition : la PrEP. Cette prévention permet aux personnes séronégatives de rester séronégatives. Elle est destinée aux individus qui, soit, sont dans une sexualité où il y a des risques importants de contamination, soit, qui ne souhaitent plus utiliser le préservatif. Les individus qui prennent ce traitement se protègent eux-mêmes et ne mettent pas en danger leurs autres partenaires.

C’est une prise de médicaments ?

Absolument, il s’agit du même traitement que celui prescrit aux personnes vivant avec le VIH. C’est un traitement chimique qui peut donc avoir des conséquences dans l’organisme. Il peut être pris au quotidien, mais aussi sur une période donnée, si l’on sait que l’on va avoir une sexualité à risques.

Que faire après un rapport à risques non protégé ?

Il faut prendre un traitement post exposition : le TPE. Si une personne a un rapport sexuel sans préservatif avec un partenaire qu’elle ne connaît pas, elle peut se rendre aux urgences dans les 48 heures pour bénéficier de ce traitement. C’est une prise de médicaments pendant 1 mois qui permet au virus de ne pas s’intégrer dans le corps. Toute personne confrontée à un risque de contamination peut le demander.

Pour les femmes séropositives enceintes, existe-t-il un traitement préventif ?

Oui. C’est une prévention materno-foetal qui permet aux femmes séropositives de ne pas transmettre le virus à l’enfant.

Selon ONUsida, à l’échelle mondiale, seules 685 000 personnes porteuses du VIH avaient accès à un traitement antirétroviral en 2000 : aujourd’hui, elles sont plus de 20 millions à être traitées ?

L’accès au traitement a en effet bien évolué. Sauf que dans le monde, il y a au total 39 millions de personnes qui vivent avec le VIH. Il reste donc beaucoup de malades privés de traitement. Mais c’est déjà une grande avancée.

Meurt-on encore beaucoup du sida ?

Il y a eu 1 million de décès en 2017 dans le monde à cause du VIH. Au niveau de Fight Aids Monaco, nous avons eu malheureusement à déplorer 4 décès en un an. Il s’agissait de malades que l’on accompagnait.

Y-a-t-il autant d’hommes que de femmes atteints par le VIH dans le monde ?

Au niveau mondial, il y a environ 17, 5 millions de femmes séropositives sur 39 millions au total. C’était une épidémie plutôt masculine, mais la part des femmes touchée a augmenté de façon significative.

Comment l’expliquer ?

Pour plusieurs raisons. Il faut savoir tout d’abord qu’une femme a 7 fois plus de risques d’être contaminée qu’un homme. Cela s’explique biologiquement : la surface de la muqueuse vaginale est beaucoup plus importante et vascularisée chez les femmes que chez les hommes. De plus, elles ont moins la possibilité de négocier leur protection. Certaines n’ont pas droit à la parole, d’autres sont violentées, violées… Et les professionnelles du sexe sont majoritairement féminines.

Quelles sont les régions du monde les plus touchées par le sida ?

L’Afrique subsaharienne, l’Europe de l’est, et l’Asie, où il y a une hausse significative des contaminations.

Est-on toujours dans l’espoir de trouver un vaccin ?

L’espoir est toujours là. Les chercheurs travaillent sur deux types de vaccins : un vaccin thérapeutique pour les personnes vivant avec le VIH. L’objectif étant qu’elles n’aient plus à prendre de traitement. Le deuxième est un vaccin préventif qui permettrait aux personnes séronégatives de ne pas être contaminées.

Quelle est l’espérance de vie d’une personne atteinte par le VIH ?

Une personne dépistée et prise en charge rapidement a toutes les probabilités de vieillir comme une autre personne. En revanche, le traitement est lourd. Il y a une prise de médicaments chaque jour, et à vie, avec des effets secondaires assez importants, bien qu’ils aient été considérablement réduits. Toutefois, il faut savoir que les personnes séropositives qui décèdent, c’est souvent en raison d’une pathologie associée au sida. Des cancers par exemple.

Et si une personne séropositive n’est pas traitée, quelle est son espérance de vie ?

On estime alors que son espérance de vie est d’une dizaine d’années. Mais c’est très aléatoire selon les personnes.

Comment les personnes porteuses du VIH vivent-elles leur sexualité ?

Les statistiques le montrent. Les personnes séropositives sont beaucoup plus précautionneuses en terme de prévention et de protection, car la peur de transmettre le virus est réelle. Des séropositifs mettent parfois des années avant de retrouver une sexualité.

Lorsque l’on dit qu’une personne séropositive a une charge virale indétectable (CVI), cela signifie qu’elle n’est plus contaminante ?

Absolument. Quand une personne est détectée séropositive, l’objectif est de la traiter immédiatement de manière à, justement, atteindre une charge virale indétectable. Une personne séropositive sous traitement n’est alors plus contaminante. En revanche, le virus reste toujours dans l’organisme. Cela veut donc dire que si la personne ne prend plus son traitement, la charge virale repart, et donc le risque de transmission du virus également.

Bruno Beschizza, maire Les Républicains (LR) d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), avait interdit en novembre 2016 la diffusion d’une campagne de prévention contre le sida montrant des couples homosexuels, car il jugeait les visuels « contraires aux bonnes mœurs et à la moralité » et estimait que ces affiches risquaient « d’heurter la sensibilité de l’enfance et de la jeunesse », mais la justice administrative vient d’annuler cet arrêté : votre sentiment sur cette affaire ?

C’est désolant. En quoi le fait d’afficher deux hommes va troubler l’ordre public ou choquer des enfants ? Ce n’est pas parce que l’on explique à des enfants que l’amour peut exister entre deux hommes ou deux femmes que cela va les perturber ou orienter leur sexualité. De plus, c’était une campagne “soft” visuellement. Dans d’autres pays, c’est beaucoup plus direct. C’était aussi une manière de rappeler à ces populations que la PrEP existe.

A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, le film de Robin Campillo, 120 battements par minutes (2017), sera rediffusé en salles pendant une semaine dans toute la France, à partir du 29 novembre et la recette de ces projections sera entièrement reversée à l’association Act Up Paris : que pensez-vous des actions de cette association militante ?

Je n’ai pas été militant chez Act up, mais à Sida info service. J’ai vécu assez douloureusement les “zap” d’Act up (2), car mon militantisme de l’époque n’était pas dans la violence. Ceci étant, je reconnais tout à fait leur travail. Cette association a fait beaucoup de choses.

Quand avez-vous commencé à être militant ?

J’ai commencé comme écoutant à Sida info service il y a 27 ans, en 1990. C’était une époque extrêmement difficile pour les personnes qui découvraient leur séropositivité, car il y avait beaucoup de décès. Je me suis retrouvé, comme tous mes collègues, confronté à des malades en phase terminale, ou des personnes totalement seules qui ne parvenaient plus à parler.

La maison de vie à Carprentras est toujours active ?

Bien sûr. En 2016, nous avons reçu 200 résidents. C’est un lieu qui permet aux personnes séropositives de se ressourcer, de se reposer et de sortir de leur isolement. C’est une étape dans leur vie qui les aide à retrouver une vie plus équilibrée, car on travaille avec eux sur leur alimentation, et l’importance de pratiquer une activité physique.

 

(1) Les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (expression qui peut s’abréger en « HSH ») désignent dans le domaine médical les hommes s’engageant ou s’étant déjà engagés dans des relations sexuelles avec d’autres hommes, et ce, sans tenir compte de la définition qu’ils font de leur orientation sexuelle. En effet, pour de multiples raisons, beaucoup de ces hommes choisissent de ne pas se définir comme homosexuels ou bisexuels. Certains se qualifient même d’hétérosexuels.
(2) Act Up a développé une opération coup de poing en France : le “zap”. Importé des États-Unis, ce concept consiste à jeter l’opprobre sur les figures publiques jugées hostiles à l’avancée des droits.

journalistSabrina Bonarrigo