« Le tabac provoque des cancers
de 17 organes différents »

Sabrina Bonarrigo
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Depuis le 1er novembre, la campagne Moi(s) sans tabac encourage les fumeurs en France et à Monaco à arrêter la cigarette pendant au moins 30 jours. Patchs, médicaments, cigarette électronique, ou hypnose, quelles sont les méthodes les plus efficaces pour stopper le tabac ? Les réponses de Mohamed Mouhssine, pneumologue et tabacologue au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG).

 

La campagne Moi(s) sans tabac a commencé en France et à Monaco depuis le 1er novembre : cette initiative est-elle vraiment efficace ?

Moi(s) sans tabac s’inspire de “Stoptober”, une campagne d’aide à l’arrêt du tabac mise en place en Angleterre en 2012. Cette initiative a bien sûr fait ses preuves. Elle peut être un déclencheur dans la décision d’arrêter de fumer. Ce qui est efficace, c’est la dynamique de groupe, le défi collectif.

Il y a un effet d’entraînement ?

Absolument. Les fumeurs qui font cette démarche et qui s’inscrivent sur le site (https://mois-sans-tabac.tabac-info-service.fr — N.D.R.L) sont soutenus par des tabacologues de Tabac info service. Ils reçoivent tous les jours des messages d’encouragement et des conseils. Des actions de proximité sont aussi organisées. Des groupes d’entraide se créent. Cette campagne est aussi l’occasion de rappeler aux fumeurs qu’il existe à Monaco une consultation d’aide au sevrage tabagique au centre hospitalier princesse Grace (CHPG) avec notamment une psychologue et une diététicienne.

Cette campagne se déroule pendant tout le mois de novembre : pourquoi un mois ?

Un fumeur qui arrête le tabac durant 28 jours, s’il est aidé par des substituts nicotiniques, des médicaments et un soutien psychologique, a cinq fois plus de chances d’arrêter définitivement la cigarette. Au bout d’un mois d’arrêt, toutes les études montrent en effet que la dépendance est bien moins forte. Et que les symptômes de manque, comme la nervosité ou l’irritabilité, sont moins présents.

Quels sont les traitements que vous proposez au CHPG pour aider au sevrage ?

Trois traitements ont fait preuve de leur efficacité. Les substituts nicotiniques sont le traitement de référence que l’on propose à tous les fumeurs. Ils existent sous formes de patchs, de comprimés, de gommes, de gélules à inhaler ou encore de spray. Ils permettent d’apporter au corps de la nicotine — qui est la substance responsable de la dépendance — sans aucune autre substance toxique. Car rappelons que dans une cigarette, il y a au moins 4 000 substances différentes, dont au moins une cinquantaine qui sont cancérigènes. La plus néfaste étant le monoxyde de carbone.

Quel est le deuxième traitement que vous proposez au CHPG ?

C’est un traitement à base de médicaments. Ils agissent directement au niveau du cerveau, dans la zone où se créée la dépendance à la nicotine. Ces médicaments sont le Ziban ou le Champix.

Et le troisième traitement ?

Le troisième traitement qui a fait preuve de son efficacité ce sont les thérapeutiques cognitives et comportementales. L’objectif est d’essayer de changer un comportement par un autre. Car au-delà de la dépendance physique à la cigarette, il y a aussi une dépendance psychique, affective et comportementale. Tous les fumeurs vous le diront, ils fument davantage dans certaines situations : devant l’ordinateur ou dès qu’ils sont au téléphone, par exemple. Les fumeurs sont donc pris en charge par un comportementaliste ou un psychologue. L’hypnose peut aussi s’avérer efficace.

Les trois méthodes peuvent-elles s’additionner ?

On peut bien évidemment associer l’approche comportementale et cognitive aux substituts nicotiniques et aux médicaments. En revanche, on ne propose des médicaments que si les substituts nicotiniques ont échoué.

Combien de temps les fumeurs doivent-ils prendre ces aides au sevrage tabagique ?

C’est très variable. Pour les substituts nicotiniques, c’est au minimum trois ou quatre mois. Mais il ne faut pas en avoir peur. Il n’y a aucun effet secondaire. On n’en devient pas dépendant.

Vraiment ?

Et même si c’était le cas, où est le problème ? Ce sera toujours moins nocif que le tabac.

Le Champix a fait l’objet de nombreuses polémiques : est-ce réellement dangereux ?

Le Champix n’est pas un médicament que l’on prescrit en première intention. Car il est moins bien toléré que les substituts nicotiniques. On observe des effets secondaires. Essentiellement des nausées, et parfois, en début de traitement, des insomnies. En revanche, tout ce qui a été dit sur le fait que ce médicament donne des idées noires ou des envies de suicide n’est pas prouvé. S’il y avait des problèmes avérés de ce genre, ce médicament aurait été retiré du marché.

L’aide au sevrage tabagique est-elle prise en charge à Monaco par les caisses sociales ?

Les personnes qui souhaitent arrêter de fumer peuvent bénéficier d’un forfait de 150 euros de remboursement par année civile.

La cigarette électronique est-elle proposée comme une alternative efficace pour arrêter le tabac ?

La cigarette électronique n’a pas vocation à être utilisée comme traitement d’aide au sevrage. Mais pour les fumeurs qui me disent que la cigarette électronique les aide à arrêter, il n’y aucune raison de les en empêcher.

Que sait-on vraiment de la toxicité des cigarettes électroniques ?

Nous n’avons pas encore suffisamment de recul sur ce produit. Ce qui est certain, c’est qu’il y a moins de toxicité que dans une cigarette classique, car il n’y a pas de combustion. En revanche, ce que nous redoutons, c’est que la cigarette électronique soit une porte d’entrée pour les jeunes dans le tabagisme.

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Pourquoi constate-t-on fréquemment une prise de poids après l’arrêt de la cigarette ?

Tout simplement parce que la cigarette est un coupe-faim, et la nicotine, un brûleur de calories. Il a d’ailleurs été constaté qu’un fumeur a généralement un poids inférieur de 4 à 5 kg par rapport à un non-fumeur.

La prise de poids est souvent une cause de rechute dans le tabagisme ?

Oui, et en particulier chez les femmes. C’est pourquoi nous encourageons les fumeurs qui viennent nous voir à pratiquer une activité physique et à être suivis par un diététicien. On a toutefois observé que les patients qui arrêtent de fumer avec les substituts nicotiniques prennent moins de poids que les autres grâce, justement, à la présence de cette nicotine dans ces substituts.

Le tabac est responsable de combien de morts par an ?

Le tabac est la première cause de mort évitable. En France, le tabac tue 220 personnes par jour. Lorsque je me rends dans les écoles, les lycées ou les centres de jeunesse de la Principauté pour faire de la prévention, je leur explique que c’est l’équivalent d’un avion de 220 passagers qui s’écrase tous les jours en France. Le tabac tue, à lui seul chaque année, plus que l’alcool, les accidents de circulation, le sida, les suicides et les homicides réunis.

Et le tabagisme passif ?

On estime qu’il y a 5 000 morts par an en France à cause du tabagisme passif. Heureusement, depuis 2007 (1), il est interdit de fumer dans les lieux publics. Il était temps…

Hormis le poumon, le tabac peut provoquer le cancer d’autres organes ?

Le tabac peut provoquer des cancers de 17 organes différents dans l’organisme. Le poumon, bien sûr, mais aussi l’œsophage, le pancréas, la vessie, l’utérus… Ce sont de surcroît des morts prématurées. Le tabagisme fait perdre, en moyenne, une vingtaine d’années d’espérance de vie. L’arrêt du tabac est d’ailleurs bénéfique, quel que soit l’âge. Parfois, certains fumeurs âgés de 75 ans, ou plus, se disent qu’il est inutile d’arrêter à ces âges-là. Mais c’est faux. Il n’est jamais trop tard. L’autre notion très importante dans le tabagisme, c’est la durée d’exposition.

C’est-à-dire ?

Si je devais schématiser, je dirais qu’il est moins nocif de fumer deux paquets par jour pendant 5 ans que de fumer un paquet par jour pendant 10 ans, ou de fumer 10 cigarettes par jour pendant 20 ans… La durée d’exposition au tabac est plus nocive que la quantité fumée. La durée d’exposition multiplie par 20 le risque de développer une maladie liée au tabac.

Quels sont les chiffres au niveau mondial ?

Dans le monde, il y a 5 millions de morts par an à cause du tabac. Et si l’on ne fait rien avant la fin du 21ème siècle, c’est-à-dire dans 82 ans, on atteindra 1 milliard de morts. Pour ne pas faire faillite, les fabricants de cigarettes doivent donc “recruter” 10 000 nouveaux fumeurs par jour, et ce, tous les jours. Il faut qu’ils “remplacent” les millions de morts que le tabac provoque.

La consommation en France et à Monaco a globalement diminué ?

En France, cela diminue doucement, mais pas autant que dans les pays anglo-saxons. Aujourd’hui, les Anglais sont passés en dessous des 10 % de fumeurs. La France est toujours aux alentours de 28 à 30 %. Un Français sur trois fume.

Si l’on consomme des cigarettes de façon très occasionnelle ou festive, est-ce grave ?

Personne ne peut affirmer à partir de quelle consommation, il y a un risque. Pour nous, quelqu’un qui fume une cigarette par jour peut déjà développer une maladie liée au tabac…

Le prix du paquet de cigarette a récemment augmenté de 30 centimes, en France et à Monaco et il atteindra 10 euros en 2020 : le prix a-t-il une incidence réelle sur la consommation ?

Le seul facteur qui crée une baisse des consommations dans le monde est en effet l’augmentation successive des prix. Ça marche ! L’Australie est d’ailleurs en train de créer une génération de non-fumeurs grâce au paquet neutre et à cette hausse des prix.

Vous faites de la prévention dans les écoles et les lycées de Monaco : les jeunes sont vraiment réceptifs à votre discours ?

Absolument. Je sens aussi dans la population un basculement dans les mentalités. Il y a quelques décennies, les fumeurs disaient que fumer était tellement bon, que c’était pour la vie… Ils pensaient à tout, sauf à arrêter de fumer. Aujourd’hui, nous recevons à notre consultation des jeunes qui fument depuis un ou deux ans et qui viennent déjà chercher de l’aide. C’est la raison pour laquelle on essaie de tout faire ici en termes de prévention pour que les jeunes ne fument pas. Un plan quinquennal a été mis en place en ce sens auprès de la jeune génération.

Est-ce qu’après des années d’arrêt, les poumons se régénèrent ?

Malheureusement, après 30 ou 40 ans de tabagisme par exemple, on ne peut souvent plus rien attendre, car les poumons sont détruits. Les patients développent une emphysème pulmonaire, qui est une sorte de bronchite chronique. Dans tous les cas, y compris lorsque les malades sont à un stade avancé d’une maladie, l’arrêt du tabac reste le meilleur des traitements.

Quelles sont les sensations que l’on retrouve après l’arrêt du tabac ?

Au-delà des bénéfices en termes de santé, on retrouve l’odorat, le goût des aliments, on est moins essoufflé, on tousse moins. Et les fumeurs constatent ces sensations après seulement quelques jours d’arrêt. On a aussi meilleure mine, moins de rides, meilleure haleine… Chaque jour sans cigarette est un bonus. Un jour gagnant.

 

(1) C’est le 1er février 1997 que la France a instauré une interdiction totale de fumer dans les lieux publics. L’année suivante, cette mesure a été étendue aux cafés, restaurants et discothèques. À Monaco, la même interdiction est entrée en vigueur le 1er novembre 2008.

journalistSabrina Bonarrigo