Ayo : « Je voulais
arrêter la musique »

Raphaël Brun
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Avant son concert à l’espace Léo Ferré le 12 novembre (1), Ayo raconte à Monaco Hebdo comment elle a imaginé son dernier album éponyme.

Que s’est-il passé depuis le succès rencontré par votre premier album, Joyful, double disque de platine en 2006, et le tube Down on my Knees ?

Il s’est passé plein de choses. Après Joyful (2006), Gravity At Last (2008), Billie-Eve (2011) et Ticket To The World (2013), j’ai sorti cette année mon cinquième album, qui s’appelle Ayo (2017). Je suis maman de trois enfants. Difficile de résumer presque 12 ans de carrière en seulement 5 minutes (rires) !

Ce succès a changé quoi pour vous ?

D’un point de vie humain, ma vie n’a pas vraiment changé. Car je ne suis pas dans la lumière, je vis ma vie très simplement. J’ai quitté Paris pour New York et Brooklyn, car je voulais être avec mes enfants. Et puis, l’industrie de la musique a beaucoup changé. Je voulais arrêter la musique.

Vraiment ?

Je n’avais plus vraiment envie… Après 10 ans passés dans la même maison de disque, j’ai décidé de partir. On a vécu une belle histoire. Mais je voulais du changement. Je voulais juste être maman et amener mes enfants à l’école.

Et qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

Le déséquilibre. Sans la musique, j’étais déséquilibrée. Pour se sentir bien, certains doivent faire du yoga. Moi, c’est la musique. Du coup, je m’y suis remise, chez moi, à la maison. C’est comme ça que j’ai enregistré ce nouveau disque, dans ma chambre. Même si c’est vrai que l’industrie de la musique d’aujourd’hui ne me fait pas très envie…

Qu’est-ce qui vous déplaît dans l’industrie de la musique actuelle ?

Ce n’est pas que l’industrie de la musique. C’est le monde. Le monde est devenu artificiel. Aujourd’hui, qu’est-ce qui est vrai ? Même le pain que l’on mange n’est pas bon… La musique que me faisaient écouter mes parents quand j’étais petite, était 1 000 fois mieux, en termes de qualité, que ce que l’on peut écouter à l’heure actuelle.

Quel regard vous portez sur la musique, aujourd’hui ?

Quand j’écoute la radio, j’ai l’impression que tout va vite et que, parfois, tout se ressemble. C’est un peu comme la mode, quand un nouveau sac à main sort et que tout le monde veut l’avoir. Même s’il est en mauvais ou en faux cuir, peu importe : c’est un “must have”, c’est le sac du moment. Donc, c’est le sac qu’il faut absolument porter.

Votre réaction face à ce ressenti ?

Parfois, je trouve tout ça très triste. C’est difficile pour moi de trouver ma place dans ce monde, dans cette industrie du faux cuir… Et pas seulement en tant que musicienne.

Vous écoutez quoi en ce moment ?

J’écoute beaucoup de classiques. J’écoute beaucoup Prince (1958-2016), Michael Jackson (1958-2009), Bob Marley (1945-1981), Amy Winehouse (1983-2011)… Malheureusement, ce sont des gens qui ne sont plus là. Mais pour moi, ce sont tous de vrais artistes.

Après 10 ans sous contrat chez Universal Music, vous avez quitté ce major pour le label indépendant Believe : pourquoi ?

Parce que j’avais besoin de me sentir plus libre. Je voulais être plus indépendante et faire des choses un peu différentes. En fait, tout est un peu artisanal dans ce disque, même les photos.

Vous êtes revenue avec cet album éponyme, porté par le titre I’m a Fool, aux sonorités reggae-folk-soul : mais vous parlez de quoi dans ce disque ?

Je parle de ma vie et de la vie en général. Des choses qui m’inspirent. Ce qui est important dans la musique, ce n’est pas d’apporter un message, mais des messages.

Un exemple ?

Une chanson comme Boom Boom, qui parle des violences policières aux Etats-Unis, est un titre important de cet album. Car si tout le monde sait que ce qu’il se passe n’est pas bien, il n’y a pas assez de gens pour parler de ce sujet grave.

C’est votre cinquième album : pourquoi lui avoir donné votre nom ?

Je ne savais pas quel titre lui donner. Mais ce disque, c’est vraiment moi. J’ai tout fait : je joue des différents instruments, je chante, je l’ai produit… C’était la première fois. Je pouvais donc lui donner mon nom (rires).

On dit souvent que votre musique est proche de celle de Tracy Chapman, de Roberta Flack ou de Donny Hathaway (1945-1979) : vous confirmez ?

En tout cas, si les gens pensent que ma musique est proche de ces artistes, c’est un très grand compliment. Peut-être qu’on partage quelque chose, au niveau de l’esprit. Roberta Flack et Donny Hathaway ont travaillé ensemble. Mais chacun a gardé son style. Mon style n’est pas celui de Tracy Chapman. Je ne suis pas américaine, je suis nigérienne, je suis allemande, je suis une gitane. Je me sens française aussi.

Comment décririez-vous votre style musical et votre musique ?

C’est une musique universelle. C’est comme en cuisine. Il n’y a pas que du sel et du poivre. Dans ma musique, il y a un peu de tout.

Qui sont les artistes qui vous ont le plus inspirée ?

Bob Marley, Nina Simone (1933-2003), Roberta Flack, Donny Hathaway et Tracy Chapman. Chez les artistes plus récents, j’aime beaucoup Lauryn Hill [chanteuse notamment connue comme membre des Fugees et pour son album solo The Miseducation of Lauryn Hill (1998) — N.D.L.R.]. Lauryn Hill réunit à la fois le talent et la qualité. Elle ne fait rien de commercial, elle ne fait rien pour être diffusée sur les radios.

Vous avez déjà chanté à Monaco ?

Oui, plusieurs fois. Notamment une fois pour le Prince Albert, la Princesse Caroline et la Princesse Stéphanie. Une autre fois, j’ai eu la chance de pouvoir jouer avec George Benson et Al Jarreau (1940-2017).

À quoi faut-il s’attendre pour votre concert le 12 novembre, à Monaco ?

Ce sera quelque chose de très intime. Je vais essayer de créer un moment de paix. Car je trouve qu’il y a trop de folie dans ce monde. Il existe plusieurs façons pour oublier. Il y a l’alcool, la drogue… Mais il n’y a que la musique qui permette d’oublier cette folie, sans être pour autant déconnecté de la réalité.

Les attentats ou les attaques, comme récemment à Las Vegas ou à New York, ça vous touche ?

Bien sûr. Aujourd’hui, quand on est un artiste et qu’on monte sur scène, on sait que tout peut arriver. Un fou, avec une arme à feu…

Vous pensez à tout ça avant un concert ?

Je fais confiance. Je ne suis pas religieuse, je suis croyante. Je suis plutôt spirituelle. Car aujourd’hui, beaucoup de nos problèmes viennent de la religion. La religion est devenue la nouvelle politique. Si les gens tuent pour la religion, alors je ne veux pas être quelqu’un de religieux.

 

 

(1) Album Ayo (Believe), 13,99 euros (CD), 18,99 euros (vinyle). En concert le 12 novembre 2017, à Monaco, à l’espace Léo Ferré. Tarif : 30 euros. www.instagram.com/ayomusic/

journalistRaphaël Brun