Affaire Rybolovlev :
Bouvier porte plainte pour corruption

Sophie Noachovitch
-

Depuis cet été et la révélation du contenu des SMS de Me Tetiana Bersheda, avocate de Dmitri Rybolovlev, l’affaire Bouvier-Rybolovlev (1) n’en finit pas de rebondir.

Plus que jamais, l’affaire Rybolovlev-Bouvier occupe le devant de la scène médiatique. Deux nouvelles plaintes se sont succédées le 19 et le 23 octobre. La première émane de la Bulgare Tania Rappo, une ancienne proche de Dmitri Rybolovlev. Le patron de l’AS Monaco l’accuse d’avoir perçu des commissions exorbitantes dans le cadre des 38 œuvres de maitres que lui a vendues le marchand d’art suisse, Yves Bouvier. Estimant avoir été « prise dans un guet-apens », Tania Rappo a porté plainte pour corruption, trafic d’influence et violation du secret de l’instruction. Quatre jours plus tard, c’est Yves Bouvier, par le biais de son avocat monégasque, Me Frank Michel, qui ajoutait une plainte à la pile, pour corruption, recel, trafic d’influence, faux criminel et blanchiment. L’objectif du marchand d’art, patron de Natural Le Coultre et acteur majeur des Ports Francs de Genève, est de mettre en évidence sa « qualité de victime » puisqu’« il est aujourd’hui établi que ce dernier n’a commis aucun acte illicite et que les poursuites à son encontre ne sont que la conséquence de cette collusion », estime Me Frank Michel. Il ajoute dans son communiqué de presse qu’Yves Bouvier souhaite que les faits obtiennent une qualification pénale, « au-delà d’un simple trafic d’influence. »

« Manœuvres »

La cible principale de ces plaintes, l’avocate de Dmitri Rybolovlev, Me Tetiana Bersheda, assure n’avoir « commis aucun acte répréhensible », tout en se disant « convaincue que la réalité des faits sera établie ». Elle a expliqué par email à Monaco Hebdo : « J’ai pris des mesures qui me protègeront de toutes décisions arbitraires et je ferai tout mon possible pour faire en sorte que la loi, et non les manœuvres politiques, l’emporte sur les affaires dans lesquelles je suis impliquée. » De quoi apporter de l’eau au moulin d’une affaire qui se divise en trois procédures. Il y a d’abord la plainte originelle. Celle de Dmitri Rybolovlev, par le biais de deux de ses trusts familiaux. Le 9 janvier 2015, il accuse le marchand d’art suisse, Yves Bouvier, d’avoir surfacturé à des prix exorbitants 38 œuvres qu’il a payé près de 2 milliards d’euros. Le deuxième volet de l’affaire se joue lorsqu’est mise au jour l’existence d’un enregistrement de Tania Rappo, réalisé le 23 février 2015, à son insu par Tetiana Bersheda, lors d’un dîner. Un enregistrement dont l’avocate compte se servir pour impliquer Tania Rappo dans l’affaire la liant à Yves Bouvier. Ils sont d’ailleurs tous deux placés en garde à vue le 25 février 2015. En juillet 2015, Tania Rappo porte plainte pour atteinte à sa vie privée. Une plainte qui conduit le juge d’instruction, Edouard Levrault, à mandater un expert pour analyser le téléphone de Me Bersheda. Il y retrouve un grand nombre de SMS qui avaient été effacés. Le compte-rendu de son analyse est rendu en juillet 2017 au juge d’instruction.

SMS

Depuis, cette affaire connaît une phase d’accélération importante. En effet, ces SMS semblent révéler des relations étroites entre Me Tetiana Bersheda et Christophe Haget, commissaire principal, chef de la division de police judiciaire de la sûreté publique et son adjoint, Frédéric Fusar. De janvier à septembre 2015, ils échangent régulièrement des messages. Fait troublant : ce sont ces deux hommes qui sont chargés de l’enquête suite à la plainte de Rybolovlev en janvier 2015. Un SMS informe d’ailleurs les policiers de la venue d’Yves Bouvier à Monaco le 25 février 2015… jour de son interpellation, ainsi que de celle de Tania Rappo. Des SMS sont aussi échangés avec Philippe Narmino, alors directeur des services judiciaires de Monaco. Ils révèlent notamment qu’il a assisté à un événement mondain à Gstaad, en Suisse, organisé par un joailler suisse. Le soir même de ce 12 février 2015, il a dîné dans le chalet de Rybolovlev… A ces révélations, deux conséquences : une nouvelle plainte de Tania Rappo en août 2017 pour violation du secret de l’instruction, recel de violation du secret de l’enquête et de l’instruction, corruption et trafic d’influence. Deuxième conséquence : la démission de Philippe Narmino de son poste, alors que Mediapart, puis Le Monde rendent public une partie du contenu de ces fameux SMS. Dans la foulée, le 19 septembre, une information judiciaire contre X pour trafic d’influence actif et passif et complicité de trafic d’influence, est ouverte par le parquet monégasque. Le 22 septembre, Philippe Narmino est placé en garde à vue, son domicile est perquisitionné, mais il n’est pas inculpé. Une perquisition se déroule aussi le 17 septembre chez Tetiana Bersheda.

« Épaulés »

Le 19 octobre, Dmitri Rybolovlev est entendu par le juge d’instruction. Il est inculpé dans ce volet de l’affaire. « Ce jour est marqué par une simple étape procédurale permettant à M. Rybolovlev de bénéficier de droits procéduraux supplémentaires », a réagi Me Bersheda auprès de Monaco-Matin. « Je dois être inculpé comme complice dans cette affaire, bien que je conteste avoir commis de tels faits, expliquait Dmitri Rybolovlev dans une déclaration transmise par son entourage, la veille de sa convocation au tribunal. Il convient de rappeler que cette procédure a été déclenchée suite à la dénonciation de l’escroquerie massive par mon trust familial, dont il a été victime. Je suis très confiant quant à l’issue des poursuites en cours. Et je suis convaincu que le système judiciaire monégasque fera son travail, ce que nous attendons avec impatience. » Ce premier dossier serait en bonne voie de trouver une issue. Par voie de presse dans Monaco-Matin, Tania Rappo a ciblé le propriétaire de l’AS Monaco et son avocate : « Ils avaient absolument besoin d’ancrer cette histoire à Monaco pour les raisons que l’on a découvert après : ils étaient bien épaulés. Or, j’étais la seule résidente monégasque. » D’où la nouvelle plainte de l’intermédiaire bulgare le 19 octobre, suivie de celle de Bouvier.

 

1. Toutes les personnes et les entités citées dans cet article sont présumées innocentes jusqu’à leur jugement définitif.

journalistSophie Noachovitch