AS Monaco
Un centre de performances
pour quoi faire ?

Raphaël Brun
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Début septembre, l’AS Monaco a annoncé que le club allait lancer la construction d’un centre d’entraînement et de performances, dont le coût est estimé à 50 millions d’euros. Reste à connaître la mission exacte de cette structure et son financement.

L’annonce a été aussi importante que peu développée par le vice-président de l’AS Monaco, Vadim Vasyliev. Début septembre, à l’occasion de la conférence de presse de début de saison, le club a annoncé que les travaux de construction d’un nouveau « centre de performances » allaient débuter à La Turbie « début 2018, pour un investissement de 50 millions d’euros ». Pour les détails, il faudra repasser. Car aucune autre information n’a filtré. « Ce sera un des centres de performances les plus modernes d’Europe, s’est borné à répondre Vadim Vasilyev, en marge de la présentation des dernières recrues monégasques. Comme quoi, on gagne beaucoup d’argent, mais on le réinvestit. »

Structure

Cinquante millions, alors que l’ASM a vendu pour environ 327 millions de joueurs lors du mercato d’été, c’est un peu plus du sixième de ce que le club a encaissé. Mais c’est un investissement suffisamment significatif pour susciter son lot d’interrogations. Car, en Europe, tout le monde a encore en mémoire le Milan Lab, un centre médical high tech lancé par le Milan AC en 2002. « Lorsque le Milan Lab a été lancé, c’était LA référence, se souvient Jean-Paul Ancian, professeur à l’Insa de Lyon et à l’université Lyon I, et spécialiste en préparation mentale et physique pour les footballeurs de haut niveau. Aujourd’hui, il a été redimensionné et remis à sa juste valeur. » À l’origine de ce projet, le docteur belge Jean-Pierre Meersseman, qui ouvre alors cette structure en partenariat avec Microsoft, dans un parc arboré, au sud du lac Varese. L’objectif est à la fois simple et démesuré : étudier et prévenir l’état physique et psychologique de chaque joueur du Milan AC, pour parvenir à améliorer encore leurs performances.

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Photo du projet proposé en 2012-2013 par le cabinet d’architecte montpelliérain A+Architecture, finaliste malheureux de ce concours. C’est le projet proposé par Arch Monaco et Frédéric Genin qui a été choisi pour le futur centre d’entraînement et de performances de l’AS Monaco. © Photo A+ARCHITECTURE

Gestion

Une fois les données sur chaque joueur collectées, des programmes d’entraînement spécifiques sont assignés à chaque élément de l’équipe. Théoriquement, cette méthode doit permettre d’anticiper les blessures, et même, de les prévenir. Elle doit aussi permettre, grâce à des tests, de détecter les joueurs « à risques » car considérés comme plus fragiles, avant qu’ils ne signent leur contrat. Les jeunes joueurs de 10 à 18 ans de l’académie du Milan AC bénéficient aussi de l’apport du Milan Lab. Le footballeur de l’équipe lombarde est chouchouté comme jamais. « Chaque détail a son importance : la façon dont il saute, les chaussures et fringues qu’il porte. Nous avons ainsi pu baisser nos interventions médicales de près de 70 % sur les premières années », assure Jean-Pierre Meersseman, cité par Pkfoot.com dans un article publié en 2013. L’essentiel de l’activité est centré autour du sommeil, de l’alimentation, de la prévention, de la récupération et même, de la gestion des déséquilibres moteurs qui entraînent parfois des blessures à répétition… « L’idée, c’est aussi de parvenir à savoir combien de temps peut jouer un footballeur sans se mettre en danger et risquer une blessure. Ou de voir ses performances baisser, complète Jean-Paul Ancian. Au fond, les joueurs de très haut niveau sont un peu comme des F1. Il faut chercher à identifier et à optimiser tous les facteurs qui permettront de les faire progresser encore. »

Critiques

Le Milan Lab a sans doute permis d’assurer à des joueurs comme Paolo Maldini, Alessandro Nesta ou Filippo Inzaghi une longévité étonnante dans le monde professionnel. Sauf qu’au final, entre 2002 et 2017, le Milan AC n’a gagné le championnat que deux fois, en 2005 et en 2012. Ce qui fait bien peu au vu de l’investissement de départ. Pire, entre 2010 et 2013, le club lombard a été confronté à une vague de blessures sans précédent. Un quart de son effectif est parfois sur le flanc en 2013. Sur cette période, en trois ans, il y aurait eu 223 blessures, a décompté Eurosport.it. De quoi alimenter les nombreuses critiques émises par les détracteurs de ce type de structure. Avant de partir à Londres ouvrir MLabLondon, son propre laboratoire, Meersseman justifie ces mauvais résultats par une baisse du budget dévolu au Milan Lab, notamment pour le secteur médical.

Défiance

Directeur du Milan Lab depuis 2013, Daniele Tognaccini, n’en démord pas : « Depuis 2002, nous faisons de la recherche analytique applicable au bien-être des joueurs. Aujourd’hui, les possibilités sont immenses », affirmait-il en novembre 2014 à Corrierecomunicazioni.it, un quotidien économique italien en ligne. Des « possibilités » qui en font sursauter plus d’un. Il faut dire que ce genre de centre de haute technologie alimente forcément tous les fantasmes. Et dans les discussions, le spectre du dopage n’est jamais bien loin. « Les Russes avaient lancé, non pas des centres de performances, mais des expérimentations sur les sportifs pour voir comment ils pouvaient être rentables pour le système politico-sportif », rappelle Jean-Paul Ancian, pour tenter d’expliquer la défiance de certains. Aujourd’hui, difficile d’imaginer un dopage institutionnalisé dans les clubs de football. « Il y a une nébuleuse… Optimiser, ça veut dire quoi ? Il faut parler d’une optimisation humaine, éthique et naturelle, pour réaliser des gains marginaux », précise Ancian, connu aussi pour avoir été le préparateur physique de la Côte d’Ivoire pour la Coupe d’Afrique 2013 et la Coupe du monde 2014.

« Dépression »

Mais il n’y a pas que les corps des sportifs à soigner. Il y a aussi leur état psychologique. Dans une étude publiée par la Fédération internationale des footballeurs professionnels (FIFPro) en 2016, on apprend que 37 % des 262 joueurs de cinq pays européens (Finlande, France, Norvège, Espagne et Suède) « ont rapporté des symptômes d’anxiété et de dépression ». Un chiffre à mettre en rapport avec un autre : en France, seulement 13 % de la population est concernée par ces problèmes psychologiques. Toujours selon cette étude FIFPro, 65 % de ces joueurs estiment que leur carrière a été « influencée » par ces troubles. Si plus d’un tiers des footballeurs professionnels peuvent être concernés par une dépression pendant ou après leur carrière, c’est tout simplement parce qu’ils vivent constamment sous pression. « Plus de 600 facteurs ont ainsi été identifiés, comme les conflits avec l’entraîneur, avec des coéquipiers, les blessures graves, des mauvaises conditions de travail, la pression du résultat, des médias, du public… », explique le docteur Vincent Gouttebarge, chef médical de la FIFPro, récemment interrogé par So Foot.

Avancées

Mais dans le milieu du football, personne n’en parle. Le tabou qui entoure les problèmes psychologiques reste fort. Ce magazine cite le témoignage de l’ancien joueur de Rennes, Guillaume Borne, qui a vaincu la dépression : « Tu n’en parles pas parce que tu as peur de passer pour le faible, le fragile dans l’intimité du vestiaire et donc de perdre ta place. Tu ne peux pas montrer tes faiblesses dans le vestiaire. C’est un milieu où il y a beaucoup de concurrence et d’ego. » Le rapport aux supporters et la pression qu’ils peuvent exercer, est une autre explication, comme le souligne Guillaume Borne, toujours dans So Foot : « On est footballeur, on a de belles maisons, de belles compagnes, on gagne bien notre vie, alors que ce n’est pas toujours le cas pour les supporters. Tu ne te vois pas leur évoquer ton mal-être, leur dire que tu n’es pas bien, alors que pour eux, tu as une vie de rêve. » Traumatisés par le suicide en 2009 du gardien de but de Hanovre et de l’équipe d’Allemagne, Robert Enke, chaque club de Bundesliga dispose désormais d’un psychologue. Mais en Ligue 1 (L1), les avancées sont moindres. Si des cellules psychologiques existent dans les centres de formation des clubs professionnels français, pour le reste, c’est à la carte, comme l’explique à So Foot le docteur Emmanuel Orhant, président de l’association des clubs et directeur médical de la FFF : « En ce qui concerne les joueurs pros, c’est au bon vouloir de chaque club. »

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© Photo AS Monaco

« Mental »

« Les clubs pensent à une seule chose : le bien-être des joueurs à court terme de manière à maximiser leurs performances. La santé des joueurs au long terme ne compte pas autant. Donc tout le suivi psychologique qui est en place dans les clubs est tourné vers la performance et non pas vers le développement d’un joueur, d’un homme sur le long terme », ajoute le docteur Vincent Gouttebarge, interrogé par So Foot. Une logique qui sera peut-être prise à rebrousse-poil par le futur centre de performance imaginé par l’AS Monaco. « Il faut aussi travailler sur le mental… Car un sportif malheureux n’est jamais “rentable” », confirme à son tour Jean-Paul Ancian. Avant d’ajouter, sans langue de bois : « Au vu du prix de certains joueurs, le but du jeu, c’est de les entretenir sans les blesser. Et de les rendre heureux sur le terrain et dans leur vie, pour qu’ils soient ensuite rentables et monnayables. » Une logique qui colle parfaitement à la politique sportive de l’AS Monaco ces dernières saisons.

« Image » ?

À la lumière des sommes désormais en jeu chaque année sur le marché des transferts, l’investissement de l’ASM, 50 millions d’euros donc, ne semble pas démesuré. Même si c’est un cas d’école, le seul transfert de Mbappé au Paris Saint-Germain (PSG) vient de rapporter au club 145 millions et 35 millions de bonus. De quoi financer la construction de ce centre de performances, qui génèrera, en plus et de façon mécanique, un coût de fonctionnement annuel qui promet d’être salé. Car pour s’imposer comme « l’un des centres de performances les plus modernes d’Europe », comme le souhaite Vadim Vasyliev, il faudra être capable d’attirer et de rémunérer les meilleurs spécialistes mondiaux. « Il ne faut pas oublier qu’à ces 50 millions pour la construction de ce centre de performances, il faut ajouter un coût annuel de fonctionnement qui peut aussi être énorme. Il faut donc bien savoir pourquoi et dans quoi on se lance. Est-ce uniquement pour faire un travail d’image ? Ou est-ce pour retrouver un Mbappé tous les 4 ans ? », s’interroge Jean-Paul Ancian. Car dans ce genre de centres, il y a des médecins, des chercheurs, des universitaires, de préparateurs physiques de très haut niveau…

Aspetar

Et l’ex-préparateur physique de la Côte d’Ivoire sait de quoi il parle. Car il travaille régulièrement avec l’ancien joueur de l’AS Monaco, Sabri Lamouchi (1998-2000), devenu entraîneur en 2009. Après avoir entraîné la Côte d’Ivoire de 2012 à 2014, Lamouchi s’occupe depuis 2015 de l’équipe qatari du El Jaish SC. « Au Qatar, j’ai pu voir le centre Aspetar de Doha, une clinique du sport qui a rejoint en 2008 la liste des 20 cliniques dans le monde agréée par la FIFA. C’est un centre mondial qui attire de grands joueurs. Ceux du PSG vont parfois se faire opérer à Aspetar, car Aspetar a réussi à réunir des spécialistes reconnus pour chaque partie du corps », raconte Ancian. Mais ce centre, qui est aussi une clinique de 50 lits, a décidé d’être ouvert à tous les sports. Le football bien sûr, mais aussi l’athlétisme, et bien d’autres disciplines encore. À la fois centre de recherches, clinique et centre de rééducation, Aspetar a convaincu et compte même des clients qui sont des clubs français. Ainsi, en novembre 2016, Angers a suivi le PSG et signé un contrat de partenariat avec ce centre médical high-tech. Un partenariat qui intègre le diagnostic des maladies et des blessures, la prévention, le traitement et la rééducation. Bref, de quoi amortir l’énorme investissement financier réalisé par le Qatar.

Options

Dans les semaines qui viennent, une fois que l’AS Monaco aura révélé le contenu et le fonctionnement de son centre, il faudra étudier le mode de financement mis en place par le club. Car les experts contactés par Monaco Hebdo sont formels : pour atteindre son objectif, l’ASM devra réunir un budget de fonctionnement annuel conséquent. « Si le centre de performances de l’AS Monaco bénéficie à tout le secteur de la formation et de la pré-formation, cela sera très utile. Mais la rentabilité réelle… À un moment donné, chaque club finit par se questionner et regarder combien tout cela coûte. Et bien sûr, combien cela rapporte, notamment en termes de résultats pour le très haut niveau. Car performances = rentabilité », explique Jean-Paul Ancian. Que veut faire Monaco ? Comment sera structuré son centre de performances ? Si l’ASM mise sur une logique similaire à celle d’Aspetar à Doha, le bâtiment pourrait accueillir un pôle performance, recherche et soins. Il pourrait aussi rester ouvert à des clients venus du monde entier, qui pourraient être attirés par la qualité des soins proposés en Principauté. Ce qui contribuerait aussi à répondre, au passage, à l’objectif « tourisme médical » que souhaite atteindre le gouvernement monégasque, notamment avec les travaux au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG). Et qui induit d’autres questions : l’Etat pourrait-il jouer un rôle dans ce projet ? Et si oui, lequel ? Enfin, et toujours selon les options retenues par les dirigeants monégasques, le centre de l’AS Monaco pourrait aussi être multisports et s’ouvrir, par exemple, à l’ASM Basket et au Monaco Basket Association (MBA), ou encore à l’ASM Volley. Sinon, il faudra vendre souvent des joueurs pour financer une machine high tech gourmande en dépenses.

 

journalistRaphaël Brun