Dans les coulisses
du port de Cala del forte

Sabrina Bonarrigo
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La société d’exploitation des ports de Monaco a dévoilé fin septembre les premières images du futur port de Vintimille, acquis pour 90 millions d’euros et officiellement baptisé : le Cala del Forte. À quoi ressemblera ce futur port de 171 places et quelles sont les retombées économiques espérées par Monaco et par Vintimille ? Monaco Hebdo fait le point.

Aussi bien du côté monégasque que du côté italien, il n’y a pas l’ombre d’un doute… Le futur port de Vintimille sera une « réussite » et une « opération rentable ». Cette certitude affichée par les porteurs du projet — et qui tranche avec la réserve exprimée par certains élus du Conseil national (lire notre article par ailleurs) — a été pressentie jusqu’au sommet de l’Etat : « Lorsque j’ai présenté le projet au Prince Albert, il y a adhéré de façon enthousiaste. Il m’a dit : « Foncez Aleco ! C’est une occasion qu’il ne faut absolument pas rater ! »», confie le président-délégué de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM), Aleco Keusseoglou. Pour dévoiler les premières images de ce nouveau port, baptisé le Cala del Forte, la SEPM a choisi un moment particulièrement propice : le 27 septembre, pendant le Monaco Yacht Show (MYS), et devant une très large assistance. Pas moins de 300 personnes ont en effet été réunies à l’hôtel Hermitage, dont le Prince Albert, des officiels, mais aussi quelques propriétaires de yachts et de nombreux professionnels du milieu du yachting.

Pas un port “low cost”

Après des mois de négociations, tout s’est donc décanté le 6 décembre dernier. La Société Monégasque Internationale Portuaire (SMIP), une filiale de la SEPM, a officiellement racheté la société Cala del Forte S.R.L., concessionnaire du port de Vintimille. Coût de l’opération : 90 millions d’euros, dont 50 millions uniquement pour finaliser les travaux. Situé au pied de la vieille ville, ce port pleinement opérationnel à l’été 2019, contiendra au total 171 emplacements — dont 44 pour des bateaux mesurant entre 25 et 60 mètres — 400 places de parkings, 3 800 m² de locaux commerciaux (1), un chantier naval, une liaison par ascenseur pour accéder à la vieille ville et de nombreux aménagements urbains, notamment des espaces verts. Côté prestations, pas question pour les dirigeants de la SEPM de considérer le Cala del Forte comme un port annexe ou « low cost ». Ils ambitionnent, au contraire, d’en faire un port « d’excellence », qui aura « sa propre identité ». « Le port italien fera partie du Monaco Marinas Group, avec les mêmes prestations qu’à Monaco », promet Keusseoglou. D’ailleurs, les prix de location en Italie seront « certes un peu inférieurs » à ceux pratiqués à Monaco « mais pas de façon conséquente », assure la SEPM.

vue du port de Cala del Forte

Saturation

Selon cette société monégasque, acquérir un port hors des frontières était une vraie nécessité. Les ports Hercule et Fontvieille sont, en effet, totalement saturés. « Nous n’arrivons plus à satisfaire la demande, constate Aleco Keusseoglou. Tous les jours, en saison estivale, nous refusons de nombreux bateaux. La liste d’attente pour l’hivernage est très conséquente, de l’ordre d’une trentaine de bateaux de plus 30 mètres. Et celle pour avoir une place de port à l’année est constante, avec 250 bateaux. » Autre chiffre marquant : sur les 1 350 bateaux battant pavillon monégasque, seuls 680 sont en Principauté. Les 670 autres sont amarrés dans d’autres ports de la région : Mandelieu-la-Napoule, Beaulieu-sur-Mer, Saint-Jean-Cap-Ferrat, Cannes et même Fréjus. Conséquence directe : le manque à gagner pour cette société monégasque serait d’environ 1 à 2 millions d’euros. Et le chiffre d’affaires de la SEPM — passé de 5,5 millions d’euros en 2006 à 23 millions en 2016 — stagne ou augmente, à la marge. Dans ces conditions, impossible également d’accueillir de nouveaux propriétaires de bateaux. Ce qui, selon la SEPM, est un vrai frein pour l’attractivité de riches fortunes à Monaco.

Seul port en vente

Alors, pour grapiller des emplacements de bateaux supplémentaires, la SEPM a examiné plusieurs possibilités. D’abord, la plus immédiate : Cap-d’Ail. Sauf que le port est déjà en concession jusqu’en 2027. De plus, il ne propose que très peu de places — entre 8 et 10 — pour de grandes unités. Quant au port de Menton, il est, selon la SEPM, « trop petit » pour accueillir de gros bateaux. Vintimille était donc le seul port « en vente et rapidement disponible ». Autre avantage : son emplacement géographique. « Ce port est à moins de 8 milles nautiques de Monaco, soit environ 10 minutes en navette rapide qu’il est prévu de mettre en œuvre. Et à seulement quelques minutes en hélicoptère, une hélisurface étant envisagée dans le projet », explique Keusseoglou. La durée de la concession de 85 ans a aussi convaincu la partie monégasque. Selon la SEPM, les concessions d’une telle durée ne s’accordent plus. Dans les ports de France ou d’Espagne notamment, elles sont plafonnées, au maximum, à 35 ans. « Il est à noter aussi que le port situé au pied de la ville est particulièrement bien protégé de tous les vents et de la houle. Ce qui permettra un amarrage sûr, quelles que soient les conditions météorologiques et la saison. »

vue du port de Cala del Forte

Nouveaux locataires

Reste à déterminer qui seront les nouveaux locataires de ce port italien ? Selon la SEPM, une partie des 700 bateaux battant pavillon monégasque et amarrés dans les ports limitrophes seront probablement transférés en Italie. Il se pourrait aussi que certains propriétaires de bateaux déjà établis sur le port de Monaco souhaitent aller de leur initiative à Vintimille. Pourquoi ? « Pour avoir un emplacement stable », répond Keusseoglou. Certains propriétaires de bateaux seraient en effet importunés d’être régulièrement déplacés en raison du MYS, du Grand Prix ou de tout autre événement organisé sur le port Hercule.

Infiltration mafieuse

« Il a été d’ores et déjà prévu la mise vente d’une centaine de places, pour un droit d’usage exclusif, d’une durée de 40 ans, rajoute Aleco Keusseoglou. Ce mode opératoire permettra, au-delà de cette première période, de proposer à nouveau ces places à la vente, pour les 35 dernières années restantes. Concrètement, ces places ont été proposées en priorité aux plaisanciers battant pavillon monégasque, n’ayant pas leur port d’attache à Monaco, ainsi qu’aux nouveaux résidents dans le cadre de la politique d’attractivité de la Principauté. Elles font également l’objet d’une campagne de marketing à l’échelon international. » Quant aux risques d’infiltration mafieuse — risques pointés du doigts par certains élus du Conseil national — le gouvernement avait assuré, il y a quelques mois, que des garanties avaient été obtenues auprès des autorités italiennes. En juin 2016, lors d’un point presse, le ministre Serge Telle avait d’ailleurs plaisanté sur le fait que Monaco n’avait « pas envie de se faire racketer par la ‘Ndrangheta… ».

 

(1) Il s’agira probablement des commerces d’approvisionnement, de type “ship chandler”, c’est-à-dire des marchands d’articles de marine.

 

Un projet monégasque qui relance Vintimille ?

Si Vintimille est connu pour son marché de fruits et légumes et son vaste “mercato” du vendredi, on ne peut pas dire, en revanche, que cette ville italienne soit un pôle économique et touristique très développé. Mais le jeune maire de cette ville de 26 000 habitants, Enrico Ioculano, en est convaincu : le porto Cala del Forte va changer la donner : « D’un point de vue commercial et touristique, ce projet est une opportunité unique de développement pour Vintimille, aussi bien pour le public que pour le privé, explique-t-il. La ville de Vintimille est prête à affronter ce défi. Nous attendions cette opération depuis longtemps. Lorsque l’on travaille beaucoup et que l’on s’investit dans un projet, il est toujours émouvant de le voir se réaliser. Nous sommes prêts à collaborer. Nous sommes prêt à mettre en place les services nécessaires pour faire de ce port un grand port. » Concrètement, selon les informations livrées par la SEPM, la ville de Vintimille va percevoir une redevance, mais aussi bénéficier, en contreparties, de certains ouvrages terrestres publics. Notamment des places de parkings, des jardins, des promenades, ou encore des rénovations de tunnels. L’arrivée de 171 bateaux devrait aussi booster l’économie locale. On peut imaginer, par exemple, que les équipages employés sur ces grands bateaux iront consommer dans la vieille ville. Les biens immobiliers devraient aussi prendre de la valeur. Quant aux dirigeants monégasques, ils sont convaincus que le cachet et le côté « pittoresque » de « Ventimiglia alta » (Vintimille haute en italien — N.D.L.R.) fera son petit effet. « Cette partie de la ville est d’une beauté extraordinaire. La commune est en train, petit à petit, maison par maison, de tout rénover. C’est un petit bijou en devenir. Cela prendra du temps, mais un travail énorme a été entamé par la mairie », assure Aleco Keusseoglou. Côté emplois aussi, ce projet va faire bouger les choses. La SEPM estime « qu’entre 15 et 20 salariés » supplémentaires seront recrutés pour ce projet. Quant aux habitants qui vivent dans ce coin de la ville, ils n’auront plus le même paysage morne sous leurs yeux. Le port vide était en effet à l’abandon depuis 3 ans. S.B.

 

La SEPM vise aussi le port de Civitavecchia, à Rome

La SEPM ne compte pas s’arrêter à la frontière immédiate… Pour le directeur-délégué Aleco Keusseoglou, cette acquisition à Vintimille « est un premier pas dans la stratégie de développement à l’international de la société ». Stratégie, qui, à l’avenir, pourrait prendre d’autres formes : « Notamment dans la gestion d’autres ports ou de conseils ». À travers une société italienne dont elle est actionnaire minoritaire, la RMY, la SEPM vise tout particulièrement le port de Civitavecchia, à Rome. La société monégasque a participé à un appel d’offres pour obtenir la concession des bassins portuaires. Le dossier est aujourd’hui entre les mains de l’autorité portuaire de Rome. L’investissement est estimé à 10 millions d’euros pour une concession d’une durée de 30 ans. S.B.

 

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© Photo Monaco Hebdo.

Port de Vintimille

Les élus n’ont pas oublié

 

Si, globalement, les élus du Conseil national jugent positivement l’achat de la concession du port de Vintimille, 16 mois après, la méthode, utilisée par le gouvernement pour faire passer ce dossier, n’a toujours pas été digérée.

Par Raphaël Brun

Un investissement à hauteur de 90 millions d’euros, pour une concession de 85 ans dans un port italien, forcément, ça ne passe pas inaperçu dans les rangs du Conseil national. Et ce, même si le port en question est celui de Cala del Forte, à Vintimille, et qu’il se situe à moins de 8 milles nautiques de la Principauté, soit une dizaine de minutes de transport. On se souvient qu’en juin 2016, le rachat du port de Vintimille par l’Etat monégasque via la Société d’Exploitation des Ports de Monaco (SEPM) avait divisé les élus, que ce soit sur le fond et sur la forme.

« Consultative »

La forme, d’abord. « Aucune présentation [de ce dossier] n’a été faite au Conseil national », rappelait-on à l’époque du côté du groupe politique Union Monégasque (UM). Le 12 mai 2016, un accord préliminaire avait été conclu entre le groupe italien Cozzi Parodi et la SEPM pour le rachat du port de Vintimille, avec une concession de 85 ans. Un accord bouclé dans le dos du Conseil national, ont estimé certains élus. En décembre 2016, lors des débats autour du budget primitif 2017, l’élu UM, Bernard Pasquier avait soupiré : « Cette année, nous avons la triste histoire du passage en force du port de Vintimille, qui a montré, une fois de plus, que le Conseil national compte pour du beurre. » Dans la foulée, du côté du groupe d’élus de la Nouvelle Majorité (NM), on refuse de voter la ligne budgétaire liée à la SEPM, située dans le chapitre des monopoles concédés par l’Etat. Les membres de la commission de placement des fonds que sont Marc Burini, vice-président du Conseil national et Jean-Michel Cucchi président de la commission du logement, ont fait entendre leurs voix. « Je sais que cette commission n’est que consultative. Mais là, elle n’a même pas été consultée », a protesté Marc Burini, pas content du tout d’apprendre dans la presse que ce rachat « important » a été finalisé. Et ce, alors qu’une réunion de cette commission était prévue le 19 décembre. Même sentiment de déception et de colère chez les élus du groupe politique Horizon Monaco (HM). « Cet accord est intervenu sans que la commission de placements de fonds n’émette un avis officiel et définitif, avait jugé celui qui était alors le leader de HM, Laurent Nouvion. Son avis est certes consultatif. Mais si le gouvernement prend une décision de ce genre contre l’avis des élus, ça n’a pas le même poids… »

« Influence »

Sur le fond, ce projet a séduit une majorité de conseillers nationaux. En tout cas, les objectifs visés par ce projet les ont convaincus. Pour le reste, la plupart préfèrent rester prudents. « Il faut souhaiter que le projet de construction et de rénovation se déroulera comme prévu. Et que la mise en route des infrastructures répondra aux besoins de gestion des unités difficiles à accepter dans les ports de Monaco. Il faut aussi espérer que cette augmentation de capacité conviendra aux propriétaires des navires », avance Jean-François Robillon. Même prudence dans la réponse faite par le groupe NM : « Ce projet de construction et de rénovation semble magnifique et bien pensé pour répondre à son objectif de départ : être en complémentarité avec le port de Monaco et lui offrir des solutions de flexibilité et de désaturation. » La logique globale, qui consiste pour l’Etat monégasque à investir pour peser dans la gestion des portes d’entrées sur Monaco que sont l’aéroport de Nice et le port de Vintimille, est la bonne pour les groupes politiques qui ont répondu aux questions de Monaco Hebdo. NM, d’abord, estime que « la stratégie est bonne. Elle conforte l’idée que Monaco n’est pas un bunker isolé, mais est au cœur de la région. Je dirais même est le cœur de la région. Nous sommes le partenaire incontournable de nos voisins, nous leur montrons notre intérêt, nous résolvons nos problèmes, tout le monde y trouve son compte. » UM ensuite : « Ces deux projets sont importants pour Monaco, reprend Robillon. La participation dans ces deux sociétés permettra une influence partielle sur l’aéroport de Nice et quasi-totale sur le port de Vintimille. La place de la Principauté dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) et Ligurie occidentale s’en trouve consolidée. Monaco s’inscrit ainsi comme un partenaire incontournable. »

« UE »

Quant à l’intérêt manifesté par la SEPM pour le port de Civitavecchia, à Rome, à travers la RMY, une entreprise dont elle est actionnaire minoritaire, il n’est pas passé inaperçu chez les élus du Conseil national. Notamment chez NM, qui juge que « le fait que la SEPM soit également consultée sur d’autres dossiers en ce moment montre qu’une structure monégasque, une de plus, a acquis un savoir-faire et une reconnaissance qui conduisent à venir la solliciter : on ne peut que s’en réjouir et féliciter ses dirigeants. » Reste la question du chantier de ce port de Cala del Forte, estimé à 50 millions d’euros, et aux 3 800 m2 de locaux commerciaux. Comme il fallait s’y attendre, les élus poussent pour que la priorité nationale soit appliquée, même en Italie. Ce qui ne va pas sans poser problème, comme le laisse entendre NM, tout en suggérant une solution : « Ce marché se trouve en territoire européen et les règles de l’Union européenne (UE) s’y appliqueront. Il nous semble qu’il faudra pousser à des partenariats avec les entreprises monégasques. Il faudra espérer qu’ils soient possibles. Et que la non-finalisation, à ce jour, des accords avec l’UE n’empêchera pas les entreprises monégasques de travailler sur ce projet : un exemple de plus, pour ceux qui ont une vision étriquée de Monaco, que ces accords sont importants pour nos entreprises et notre développement économique. »

Rentabilité

Même questionnement émis par UM sur ce chantier pas comme les autres pour Monaco. Jean-François Robillon estime néanmoins que « le gouvernement devra veiller à favoriser les partenariats locaux avec des entreprises monégasques. » Dernière problématique : la rentabilité de cet investissement. Comment parvenir à gagner de l’argent lorsqu’on dépense 90 millions d’euros dans un port situé en territoire étranger ? C’est à cette question qu’a, en partie, répondu le président-délégué de la société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM), Aleco Keusseoglou, en se montrant le plus rassurant possible (lire notre article par ailleurs). Les ports Hercule et de Fontvieille étant saturés, la SEPM est confrontée à une stagnation de son chiffres d’affaires. Passé de 5,5 millions d’euros en 2006 à 23 millions en 2016, la SEPM voit donc dans ce port de Cala del Forte une bouffée d’oxygène et une possibilité d’améliorer son compte de résultats. Des comptes sur lesquels les élus garderont sans doute un œil très attentif.

 

journalistSabrina Bonarrigo