« Chaque année, on remet
les compteurs à zéro »

Anne-Sophie Fontanet
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Le directeur et chorégraphe des ballets de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot, explique à Monaco Hebdo comment il recrute ses danseurs. Et se livre sur une deuxième fête de la danse, après le succès de l’édition 2017.

Comment s’organise le recrutement de nouveaux danseurs ?

Il se déroule en deux temps. Les candidats prennent contact avec Kathy Plaistowe. Elle reçoit 4 000 à 5 000 demandes par an. Elle établit une pré-sélection selon mes critères : l’expérience des danseurs, leur taille et un profil générique du type de danseur qu’elle sait que je peux apprécier. La réputation de la compagnie est telle, que ce sont les gens qui viennent à nous. Avant que je choisisse un danseur, c’est le danseur qui choisit de venir ici.

La deuxième étape ?

Je vois environ 150 à 200 personnes par an. Contrairement à beaucoup de compagnie, je ne fais pas d’audition de groupe, parce que je veux toujours voir les danseurs in situ avec les autres danseurs. Et ce, par rapport à la cohérence du groupe. Au fil de l’année, jusqu’au mois de juin, ils viennent au minimum deux jours.

Ce que vous recherchez ?

Sa qualité de danseur, bien sûr. Et j’aurais presque envie de vous dire que quand je les vois dans le couloir, même en tenue de ville, j’ai déjà une opinion. Parce que je m’attache autant à la personne qu’au danseur. C’est ce qui représente la particularité de cette compagnie. Si la qualité de leur travail de danseur me satisfait, je les auditionne un peu plus, avec des extraits de certaines pièces chorégraphiques.

Il y a beaucoup de turn-over ?

A peu près 15 à 20 % de la troupe change chaque année. C’est une compagnie où les gens restent longtemps, entre 5 ou 6 ans. Du coup, j’ai besoin de personnes susceptibles de remplir de manière définitive tous les rôles. Je compare toujours ça à une équipe de foot, car j’aurais définitivement besoin d’attaquant, d’arrière-droit ou de latéraux. Et finalement, il y a un mixte entre le noyau dur pour répondre à notre répertoire, et des danseurs pour nous amener vers de nouveaux univers.

Pouvez-vous renvoyer des danseurs ?

Je peux. Je me réserve ce droit. Je crois qu’en 25 ans, ça m’est arrivé 3 ou 4 fois. Je pars du principe que dans ma position, je suis condamné à faire du mal aux gens. Le plaisir que j’offre à l’un, va donner une douleur à l’autre. Je le fais avec un grand sens de la responsabilité, et jamais avec un plaisir pervers de faire souffrir qui que ce soit. Chaque année, on remet les compteurs à zéro.

Comment vous l’expliquez ?

Dans beaucoup de compagnie, lorsque vous êtes nommé soliste, c’est acquis. Avec moi, ça ne se passe pas comme ça. Chaque année, je remets tout à plat. Et ce n’est pas parce qu’on a tenu un rôle une année, qu’on va le tenir l’année d’après. Cela demande de l’humilité. J’essaie toujours de leur expliquer que ce qui leur arrive de bon, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes. Et inversement.

La première édition de la fête de la danse, en juillet 2017, a été très réussie : la deuxième est déjà très attendue ?

Bien entendu. Elle est prête. Dans ma tête, je sais exactement ce que je souhaite. Avec mon équipe, on l’avait structurée et optimisée, en se disant que, si tout se passe bien, ça se déroulera comme ça. Et tout s’est passé comme prévu. Ce qui veut à la fois dire que le projet a été bien pensé, mais aussi qu’il a été très bien préparé. Donc, je ne suis pas inquiet quant à la réussite d’une deuxième édition.

Vraiment ?

La seule chose qui sera différente, c’est l’effet de surprise du public. Tout le monde réalise aujourd’hui qu’on peut faire à la fois quelque chose de populaire, d’élégant, de raffiné et de joyeux, qui profite à tout le monde.

Pour quand ?

J’ai une réunion le 20 octobre pour discuter de tout ça, avec le conseiller-ministre pour l’Intérieur Patrice Cellario et le président-délégué de la Société des Bains de Mer (SBM), Jean-Luc Biamonti. Je leur ai déjà dit que ce ne serait possible qu’en 2019.

Pourquoi ?

Mon problème, c’est que je viens de faire le tour de notre planning. Nous allons partir fin mai à Dubaï, on enchaînera trois semaines en Corée du Sud et deux semaines en Australie. On ne reviendra que le 2 juillet, donc je ne sais pas encore où je vais placer cette fête.

Dans deux ans, pour quelles raisons ?

C’est un événement qui m’a donné beaucoup de plaisir. Je l’ai vraiment imaginé pour célébrer le public qui nous accompagne depuis très longtemps. J’ai vu plus de 20 000 personnes très heureuses. Mais c’est très lourd et très long à organiser. Ça avait l’air de couler, mais pour que ce soit le cas, ça a pris énormément d’énergie. Ce n’est pas ce que l’on doit attendre d’une compagnie de ballet. Je nous vois comme un prestataire de services, qui va offrir sa compétence pour organiser ce genre d’événement. Mais, en aucun cas, je ne sacrifierai l’activité de la compagnie pour cette activité-là.

Comment faire, alors ?

Je ne vais sûrement pas sacrifier 15 jours de tournée en Australie avec 12 spectacles pour la fête de la danse. Il faudra donc qu’on trouve le moyen, et je pense que ça passera par une petite forme d’indépendance, avec une structure qui puisse gérer tout ça. Je le referai, mais avec des conditions qui nous permettront d’être à la hauteur de l’enjeu.

 

journalistAnne-Sophie Fontanet