« Pourquoi pas des vins chinois ? »

Raphael Brun
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Alors que la foire aux vins a pris fin, à Monaco comme ailleurs, de plus en plus d’investisseurs misent sur ce secteur pour spéculer. L’analyse de Jean-Marie Cardebat, professeur à l’université de Bordeaux, enseignant à l’Inseec et auteur de L’Economie du vin(1).

Qu’est-ce qui vous a convaincu d’écrire ce livre ?

Beaucoup d’ouvrages ont été écrits sur le vin. Notamment sur son histoire, la culture qui l’entoure, les sagas familiales dans les grands domaines, les vins iconiques touchant au monde du luxe. Mais très peu existent sur l’économie de ce secteur, en profonde mutation depuis 20 ans, et qui prend une ampleur sans précédent. Ce livre cherche à donner une lecture économique complète du secteur dans toutes ses dimensions : du vin en vrac aux crus classés, des vins de soif aux vins d’investissement. Tous ces segments forment un marché singulier, qui n’avait encore jamais été exploré de façon exhaustive.

Comment a évolué le secteur du vin depuis les années 90 ?

Les faits marquants depuis les années 90 sont clairement liés à l’expansion du marché. Il s’est étendu géographiquement, déjà. Le nombre de pays consommateurs, mais aussi de pays producteurs, a considérablement augmenté. L’arrivée de l’Asie, et notamment la Chine, comme pays consommateur est symbolique de cette internationalisation du marché. Il souligne aussi le déplacement de la demande hors de l’Europe. Aujourd’hui, la Chine est le premier consommateur de vin rouge.

Et pour la production ?

Pour la production, il y a là aussi une plus grande diversité. Et elle pourrait s’accentuer encore, avec le réchauffement climatique qui permet à de nouveaux acteurs, comme la Grande-Bretagne, d’émerger sur ce marché.

Jean-Marie Cardebat

« Un vin acheté sur eBay sans garantie d’une bonne conservation, n’aura pas la même valeur qu’un vin qui est vendu directement par le château. » Jean-Marie Cardebat. Professeur à l’université de Bordeaux.

Le réchauffement climatique joue donc un rôle particulier sur le marché du vin ?

Le changement climatique est surtout synonyme d’évènements climatiques extrêmes qui compliquent considérablement l’obtention de rendements et d’une qualité constants. De façon plus technique ou, disons, moins spectaculaire, l’évolution des “business models” et la convergence entre le nouveau monde et l’ancien monde, ou encore l’évolution de l’organisation des marchés, sont aussi des faits marquants. L’émergence des vins d’investissement est aussi une nouveauté, du moins à ce niveau d’intensité. De plus en plus, certains vins, notamment les premiers grands crus classés du Médoc, sont achetés à titre d’investissement, et non par passion, à des fins de consommation.

Depuis quand le vin est-il devenu un objet dans lequel on investit de l’argent ?

La systématisation du vin en tant que support d’investissement date du début des années 2000. Avant, certains marchands ou particuliers pouvaient parfois avoir des comportements spéculatifs. Mais c’était sans commune mesure avec l’ampleur des investissements actuels.

Qui sont les premiers pays à avoir initié ce mouvement ?

Il y a deux vagues dans la montée en puissance des investissements dans le vin. La première est le fait des marchands anglo-saxons, notamment anglais. La première « bourse du vin » verra le jour à Londres, le Liv-ex, au tournant des années 2000. Cette vague s’explique par plusieurs facteurs.

Lesquels ?

La crise de la bulle internet de 2000 qui voit s’effondrer le cours des actions et pousse les investisseurs vers des actifs financiers alternatifs : l’art, les automobiles de collection, le vin, etc. Ce mouvement est d’autant plus soutenu que les taux d’intérêt vont être extrêmement bas, et même négatifs aux Etats-Unis, au début des années 2000 pour lutter contre les effets récessifs de l’éclatement de la bulle internet. Cela donnera des capitaux bon marché pour investir dans de nouveaux secteurs, comme le vin.

Et ensuite ?

La seconde vague tient à l’engouement de la Chine pour le vin, à partir du milieu des années 2000. La couleur rouge très appréciée, le prestige des grands châteaux, synonyme de luxe, l’histoire et le chic à la française, sont autant de facteurs qui séduiront une clientèle chinoise en recherche de marqueurs sociaux prestigieux.

Selon quels critères objectifs peut-on estimer le prix d’une bouteille de vin ?

Ces critères tiennent essentiellement à la réputation du vin. C’est l’étiquette qui fait le prix : la marque, la dénomination d’origine et le millésime avant tout. Les notes données par les experts jouent un rôle important aussi, notamment Robert Parker. Un 100/100 de Parker peut faire doubler le prix d’un vin, comme l’atteste de nombreux exemples. Ensuite, l’âge du vin est un élément de valeur plus ambivalent, car les lois économiques et œnologiques s’opposent ici.

Pourquoi ?

Parce que plus un vin est vieux, plus il est rare et donc cher. Mais plus son apogée risque d’être dépassée et donc, son goût détérioré.

D’autres éléments font le prix d’un vin ?

Ce qui fonde la valeur d’un vin, c’est aussi son parcours et ses conditions de garde. Un vin acheté sur eBay sans garantie d’une bonne conservation, n’aura pas la même valeur qu’un vin qui est vendu directement par le château.

Il existe une cote officielle des vins ?

Il existe plusieurs cotes pour les vins. Nous avons cité le Liv-ex, mais d’autres existent, comme Ideal Wine en France. Les fonds d’investissement spécialisés dans le vin peuvent se fonder sur ces cotes pour évaluer la valeur de leurs portefeuilles ou utiliser leurs propres méthodes basées sur des données de transactions issues de différents marchés et notamment du marché des enchères, dont les transactions sont connues publiquement. Chacun a sa propre méthode.

Difficile de s’y retrouver, alors ?

Le problème vient souvent du manque de transparence de ces méthodes. D’un acteur à l’autre, les cotes sont parfois très différentes ! Le fonds Nobles Crus a ainsi eu des déboires importants du fait de méthodes d’évaluation très opaques. Ce problème d’opacité est général. Le Liv-ex fournit sans doute la cotation la plus transparente sur le marché.

Les prix restent donc difficiles à apprécier ?

Le problème de la prospective vient du coup de la qualité des données. Prévoir un prix ou une cote est déjà très compliqué lorsqu’on a une information de très bonne qualité et aucune méthode n’est fiable à 100 %. Dans le domaine du vin, cela se complique encore car, cet actif est « illiquide », au sens où il n’est pas traité sur de très gros volumes quotidiennement, à la différence des actions. Trouver un acheteur-vendeur à l’instant « t » n’est pas toujours possible. Et le prix estimé peut donc évoluer entre le moment où vous souhaitez vendre et celui où vous pourrez vendre.

Le lieu de vente a aussi un impact sur le prix ?

Une même bouteille peut avoir plusieurs prix différents, au même moment, suivant les places que l’on considère : New York, Londres, Hong-Kong… Le marché n’est pas arbitré et il n’existe pas un prix unique, comme pour les actions. Tout cela complique considérablement à la fois la cotation et, plus encore, la prévision. Je dirige une équipe de recherche dédiée à cette question et je suis très attentif aux méthodes les plus pointues issues de l’intelligence artificielle et de la finance. Aucune méthode fiable de prévision n’existe à ce jour.

Néanmoins, on peut vraiment spéculer en achetant du vin ?

Une fois que l’on est conscient de l’ensemble des difficultés mentionnées à l’instant, il reste possible de spéculer sur le vin. Beaucoup l’on fait et le feront avec succès, mais aussi avec des échecs notables.

Pour gagner de l’argent, il faut miser sur un domaine, un château ou un vin précis ?

Pour minimiser les risques, il est préférable de se porter sur des vins liquides, pour lesquels des volumes importants existent. Cela explique le succès comme support d’investissement des premiers crus du Médoc, dont les productions sont nettement plus importantes que celles des grands crus de Bourgogne par exemple. Miser sur un unique vin est par nature risqué, c’est comme miser sur une seule action. Mieux vaut diversifier sa cave.

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Moins chers que les vins français, les vins italiens sont une bonne piste ?

L’évolution du marché depuis la chute de prix des grands Bordeaux va vers un élargissement des vins à considérer. Les supers toscans sont une cible intéressante, quelques grands vins espagnols, californiens ou allemands sont également à considérer. En France, les Bourgogne et les Côtes-du-Rhône ont le vent en poupe.

Quels rendements peut-on espérer ?

Les rendements peuvent être spectaculaires. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’évolution des indices des différents sites de cotations.

Certains promettent un rendement annuel net dépassant les 12 % sur trois ans : c’est vraiment crédible ?

Ça l’a été à une époque, notamment dans la deuxième moitié des années 2000. Cela dépend également des vins considérés. Dans ce dernier cas, on peut dénicher la perle rare et anticiper, par exemple, un vin qui plaira à la critique et recevra d’excellentes notes dans les guides et par les grands experts, tels que Robert Parker naguère.

Mais il y a des risques !

Les risques de se tromper sont élevés et on entre ici dans un univers extrêmement spéculatif. Rien ne permet de promettre à coup sûr ce type de rendement. C’est illusoire sur le long terme. Ce type d’assertion conduit à renforcer des phénomènes de bulles spéculatives et relève de pratiques purement commerciales pour attirer les capitaux. Les études sérieuses infirment ces chiffres.

À l’inverse, quel est le profil type du vin sur lequel aucun investissement n’est possible ?

Un vin qui n’a aucun potentiel de garde ou aucune particularité. Un vin générique, donc.

Quels sont les différents types de supports d’investissement en Bourse pour le vin ?

Différents marchands proposent d’investir dans des portefeuilles de vins sur des montants compris entre 10 000 et 15 000 euros. Il s’agit d’investissement en bouteilles. Des fonds spécialisés de placements dans le vin proposent le même type de services, mais parfois avec des tickets d’entrée nettement plus élevés, supérieurs à 100 000 euros. Outre les fonds et les marchands qui investissent dans des vins souvent liquides, on peut s’essayer au “crowdfunding” qui s’articule parfois avec des levées de fonds actions, comme je le décris dans mon livre. On parle ici “d’equity crowdfunding”.

D’autres pistes d’investissements ?

Outre les bouteilles, il peut également être intéressant d’investir dans les propriétés, le vignoble. En particulier via les groupements fonciers viticoles (GFV) qui sont des placements de moyen-long terme souvent très stables et offrant de très intéressants avantages fiscaux : ISF, succession-donation…

Comment est réglementé le vin en tant que support d’investissement en Bourse ?

Il n’y a pas de réglementation propre à ma connaissance. L’Autorité des Marchés Financiers (AMF) prévient contre les risques les marchés atypiques cependant, dont le vin, dans plusieurs publications récentes, en rappelant notamment qu’aucune garantie en capital n’est proposée. Et que beaucoup de marchands promettent trop facilement risque faible et rendement élevé, ce qui n’existe pas…

Comment éviter de se faire piéger ?

Dans le cadre de la loi Sapin II, toutes les sociétés proposant un investissement dans le vin doivent être enregistrées à l’AMF. A charge pour l’AMF de vérifier le sérieux de base de la société. Les brochures commerciales doivent donc nécessairement faire référence à ce numéro d’enregistrement.

Quelles sont les questions essentielles à se poser avant de se lancer et d’investir dans le vin ?

La première question à se poser est celle de l’objectif suivi. Un objectif de rendement pur ? Un objectif de diversification des risques d’un portefeuille global ? Un objectif de placement sûr ? Conjointement à ces questions, il faut aussi se poser celle de la temporalité de l’investissement : court, moyen ou long terme ? Cet ensemble de questions guidera les choix d’investissement.

D’autres questions à se poser avant de se lancer ?

La deuxième question clef c’est : auprès de qui acheter ? Trouver le marchand, la plateforme d’échange, amenant le maximum de garanties en termes de traçabilité, de conservation dans des ports francs… Il faut aussi se renseigner sur la stratégie du fonds : achats de millésimes récents ou anciens, achats centrés uniquement sur les grands crus du bordelais ou plus diversifiés… Et, bien entendu, se renseigner sur la réputation de la société.

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Une dernière question que les investisseurs potentiels doivent résoudre ?

La troisième question c’est : comment conserver mon vin ? Car il convient de veiller à une parfaite traçabilité, pour optimiser la revente.

On peut investir plus de 5 % de son patrimoine dans le vin ?

Il ne paraît pas raisonnable d’investir une fraction trop élevée de son patrimoine dans un actif « illiquide ». Toutefois, il n’y a pas de règle précise pour annoncer un pourcentage comme celui-là. L’attitude des investisseurs face au risque, leur sentiment personnel par rapport au produit, leur permettront de choisir leur montant d’investissement. Au final, le vin peut toujours être bu au moins !

Où faut-il stocker le vin dans lequel on a investi ?

De nombreux marchands proposent des sites de stockages dédiés à une parfaite conservation. Il en existe à Londres, à Bordeaux, à Genève… Ce service peut donc être acheté. Il offre en outre l’intérêt d’offrir une garantie à un acheteur. Si vous le stockez chez vous, même dans de très bonnes conditions, prouver un stockage optimal restera difficile.

Quelle durée minimale faut-il respecter avant de revendre une caisse de vin ?

Il n’y a pas de règle, car le marché peut évoluer rapidement. On peut aussi profiter à très court terme des opportunités d’arbitrages, en achetant à des prix modérés dans des ventes aux enchères locales et en revendant quelques jours plus tard sur des places où le prix du vin est en moyenne plus élevé, comme à Hong-Kong.

Le vin peut être un placement aussi sûr et stable que la pierre ?

Tant que l’engouement pour le vin continuera, il y a peu de risque à investir dans le vin sur le long terme. Vu le développement du marché, l’investissement semble donc relativement peu risqué. Néanmoins, les différences de trajectoires entre les vins peuvent induire des pertes, car il existe des effets de mode. Mais acheter des grandes marques dans des millésimes au fort potentiel de garde reste, selon moi, une garantie. Ce qui ne veut pas dire que l’on va forcément « surperformer » le marché immobilier ou les marchés financiers.

Peut-on faire confiance à des sites d’investissement de particulier à particulier ?

Les échanges de particuliers à particuliers laissent toujours le risque d’une mauvaise conservation du vin : quelles garanties offre le site sur ce point ? Le risque de contrefaçon tend à se répandre et ne touche pas que l’Asie. De grands scandales ont eu lieu aux Etats-Unis aussi, notamment. Le manque de liquidité du marché peut être un autre risque.

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« Différents marchands proposent d’investir dans des portefeuilles de vins sur des montants compris entre 10 000 et 15 000 euros. » Jean-Marie Cardebat. Professeur à l’université de Bordeaux.

« Les chercheurs ont estimé à 5,3 % (en termes réels) le rendement financier annuel des vins de Bordeaux entre le début du 20ème siècle et 2012, plus lucratifs donc que les obligations d’Etat, les timbres ou les objets d’art », juge le professeur de finance à HEC, Christophe Spaenjers : vous partagez cet avis ?

Cette étude est intéressante de par sa profondeur historique. D’autres études récentes confirment des taux de rendement de cet ordre. Mais attention aux coûts de conservation. Le rendement net s’en trouve encore diminué. Dans l’étude que vous citez, les auteurs parlent en fait d’un rendement net de l’ordre de 4 % une fois ces coûts considérés. Au final, les investissements dans le vin ne sont pas plus lucratifs que les placements dans les actifs financiers traditionnels, contrairement à l’opinion souvent répandue par certains marchands de vin.

Comment voyez-vous évoluer le marché du vin à moyen terme ?

Le marché va continuer son expansion. L’engouement se confirme et on ne peut plus parler de mode, mais d’une tendance de long terme. Il va aussi continuer à se diversifier. Ceux qui gagneront beaucoup sur ce marché sont ceux qui trouveront les futurs vins iconiques. Pourquoi pas des vins chinois ? Dans tous les cas, le marché va devenir plus complexe et le conseil sera primordial.

 

(1) L’économie du vin, de Jean-Marie Cardebat, (La Découverte), 128 pages, 10 euros.

journalistRaphael Brun