Laurent Anselmi
remplace Philippe Narmino

Sabrina Bonarrigo
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Mis en cause dans l’affaire Bouvier-Rybolovlev (1), le directeur des services judiciaires et président du Conseil d’Etat, Philippe Narmino, 64 ans, a annoncé qu’il renonçait à ses fonctions et a fait valoir ses droits à la retraite anticipée. C’est Laurent Anselmi qui lui succède.

Depuis que le feuilleton judiciaire Bouvier-Rybolovlev a éclaté, et que les articles de presse — parus notamment dans Mediapart et Le Monde — l’épinglent (2), Philippe Narmino était depuis des mois sur un siège éjectable… Tout s’est finalement dénoué le mercredi 14 septembre, via un communiqué. Celui qui était directeur des services judiciaires depuis 2006, et selon ses mots, « pendant près de 40 ans au service de la justice », a annoncé qu’il renonçait à ses fonctions. Narmino a fait valoir ses droits à la retraite anticipée, un an plus tôt que prévu. Pour justifier cette décision, il a indiqué dans un communiqué publié en début d’après-midi, le 14 septembre, que « les mises en cause personnelles dont je fais l’objet et les attaques répétées subies par l’institution judiciaire ne me permettent plus d’en assurer convenablement la charge. Ma décision de retrait est avant tout commandée par l’intérêt supérieur de la justice monégasque qui doit pouvoir continuer à s’accomplir avec la sérénité requise. » Sans jamais la nommer clairement, mais tout le monde a pu lire entre les lignes, Philippe Narmino fait allusion dans son communiqué à l’affaire Bouvier-Rybolovlev (lire notre article par ailleurs).

« Médiatique »

Une heure après le communiqué officiel de Philippe Narmino, le palais princier diffuse un communiqué dans lequel il précise que le « Prince vient d’accepter la demande de son excellence monsieur Philippe Narmino […] de faire valoir ses droits à la retraite anticipée. » Albert II « salue cette décision qui honore ce haut serviteur de l’Etat et marque son attachement à la prééminence de l’intérêt général. Il lui exprime sa considération, lui confère l’honorariat » et le renouvelle dans ses fonctions de vice-président de la Croix-Rouge Monégasque (CRM). Narmino conserve également son grade de ministre plénipotentiaire et son titre de directeur honoraire des services judiciaires. Le chef d’Etat monégasque précise aussi que « dans le cadre de la campagne médiatique actuelle de nature à perturber le cours normal de la justice et à tenter de la discréditer », il réaffirme sa confiance « dans les institutions judiciaires qui ne sauraient fonctionner que dans le respect des principes, droits et libertés constitutionnellement garantis. » Rappelons que Philippe Narmino a été le premier Monégasque à avoir été nommé directeur des services judiciaires à Monaco, chapeautant à ce titre, à la fois le conseil d’Etat et le haut conseil de la magistrature. Né le 16 décembre 1953 à Monaco, ce père de deux enfants a aussi présidé le tribunal de première instance, de 1998 à 2006.

Discret

Le communiqué du Prince Albert II donne immédiatement le nom du successeur de Narmino. Il s’agit de Laurent Anselmi, un homme très discret et un fin connaisseur du droit monégasque, qui endosse les fonctions de directeur des services judiciaires, de président du conseil d’Etat et d’officier d’état civil de la famille princière. Né le 14 février 1962 à Monaco, il est père de deux filles. Ce Monégasque de 55 ans occupait le poste de délégué aux affaires juridiques auprès du gouvernement. Très discret dans la presse, Laurent Anselmi avait accordé l’une de ses rares interviews à Monaco Hebdo. C’était en avril 2016 (lire Monaco Hebdo n° 968). Il s’était alors longuement exprimé pour défendre le projet de loi sur la préservation de la sécurité nationale. Un texte désormais en vigueur, mais très critiqué à l’époque par certains avocats et par la commission de contrôle des informations nominatives (CCIN).

Public

Titulaire d’un bac B décroché en 1979 au lycée Albert Ier, Laurent Anselmi obtient un diplôme d’études approfondies (DEA) de droit public fondamental à la faculté de Nice. Puis, il gravit les échelons et occupe plusieurs postes au sein de l’administration monégasque : il a notamment été assistant juridique à la direction du contentieux et des études législatives au ministère d’Etat (1989-1995), administrateur principal, puis secrétaire au secrétariat du département des travaux publics et des affaires sociales (1995-1998), secrétaire en chef du Conseil national (1998-2000), secrétaire général de la direction des services judiciaires (2000-2003), directeur des affaires législatives (2003-2005), et aussi conseiller au cabinet du Prince, de 2005 à 2008. Dans son CV, il est aussi mentionné qu’il parle parfaitement monégasque. Il est d’ailleurs président de la commission nationale de la langue monégasque depuis 2015, mais aussi vice-président du tribunal international de la Fédération Internationale Automobile (FIA) depuis 2011 et membre du comité d’éthique de la fondation Prince Albert II, également depuis 2011.

Affaires

C’est donc un homme doté d’une forte capacité de travail et d’une grande discrétion qui a été choisi pour succéder à Philippe Narmino. Son profil pourrait être comparé à celui du procureur général, Jacques Dorémieux. « Il faut revenir à la sérénité », nous avait d’ailleurs dit le procureur lors de son arrivée en Principauté, en septembre 2015, en évoquant à demi-mots les affaires liées à son prédécesseur, Jean-Pierre Dreno (lire Monaco Hebdo n° 942). Avant d’ajouter : « Je suis assez introverti. Je suis un homme de dossiers. J’essaie d’être libre vis-à-vis de moi-même. » C’est là-encore vers la sérénité qu’il va falloir tendre, tant la tempête médiatique est forte, autour de l’affaire planétaire qu’est devenue le dossier qui oppose Dmitry Rybolovlev à Yves Bouvier. Laurent Anselmi est aussi réputé pour être un serviteur de l’Etat et de la famille princière. Son passage comme conseiller au cabinet du Prince de 2005 à 2008 l’atteste. Alors qu’il devrait prendre ses fonctions entre le 23 septembre et la rentrée judiciaire prévue le 2 octobre, Laurent Anselmi ne devrait pas s’exprimer dans les médias avant. Très respectueux du protocole et des institutions qu’il connaît par cœur, ce juriste de haut niveau possède une vision transversale sur beaucoup de dossiers, des négociations avec l’Union européenne (UE), à des problématiques beaucoup plus locales.

Désintéressé

Son parcours montre également un fort intérêt pour le service public : de secrétaire en chef du Conseil national (1998-2000) à délégué aux affaires juridiques du gouvernement (2008-2017), Laurent Anselmi s’est très vite détourné de la sphère privée. Un choix qui n’est pas anodin, pour celui que l’on décrit comme désintéressé et capable de faire preuve de beaucoup d’humilité. Comme le procureur général, Jacques Dorémieux, il ne faudra pas chercher Laurent Anselmi dans les cocktails mondains, ce n’est tout simplement pas son truc. « En dehors des événements institutionnels, vous me verrez peu ou pas dans les événements mondains de Monaco. Il faut avoir une vie publique et privée lisse […]. Mon tempérament et ma fonction nécessitent une prise de distance, tant avec les événements qu’avec les personnes. J’exerce une mission d’intérêt général. A Monaco, la taille du territoire fait que les intérêts particuliers sont très présents. Du coup, je dois prendre de la distance », avait résumé Jacques Dorémieux, interrogé par Monaco Hebdo en septembre 2015. Des propos qui prennent une résonance encore plus forte aujourd’hui. Et que Laurent Anselmi pourrait sans doute faire siens.

(1) Lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1028.
(2) Toutes les personnes et les entités citées dans cet article sont présumées innocentes jusqu’à leur jugement définitif.

journalistSabrina Bonarrigo