Semaine de quatre jours « Une massification des apprentissages »

Raphael Brun
-

Alors que Monaco maintient la semaine de quatre jours et demi, Claire Leconte, chercheur en chronobiologie et professeur de psychologie de l’éducation, analyse pour Monaco Hebdo les conséquences de la semaine scolaire de quatre jours.

La semaine de 4 jours, c’est une bonne idée ?

Ce n’est pas une bonne idée, parce que ça va générer des ruptures dans la semaine qui ne sont pas profitables aux enfants. Notamment des ruptures en termes de rythmes biologiques. Parce qu’on a une fâcheuse tendance à dérégler les horloges biologiques dès que l’enfant n’a pas classe le lendemain. Or, avec une semaine de quatre jours, le risque, c’est de se coucher plus tard le mardi soir, le vendredi soir, et le samedi soir. Et même, parfois, le dimanche soir.

Les conséquences ?

Cette dérégulation a des conséquences sur le bien-être et sur l’apprentissage des enfants. On répète ceci depuis très longtemps, mais, malheureusement, on n’arrive pas à faire entendre raison à ceux qui accompagnent l’enfant dans son éducation.

Qu’est-ce qui est primordial pour l’enfant ?

Plusieurs études démontrent que la régularité de son rythme veille-sommeil reste le plus important pour un enfant. Idéalement, du point de vue de la chronobiologie, il faudrait lever et coucher un enfant tous les jours à la même heure. Aujourd’hui, de plus en plus de médecins disent la même chose pour les adultes, en estimant que les modifications permanentes que l’on impose à nos horloges biologiques ne sont pas bonnes.

Il faudrait donc créer des rituels immuables pour le coucher et pour le lever ?

Absolument. Mais d’abord, il faut apprendre à bien se connaître. Il faut apprendre à bien connaître ses propres rythmes biologiques, car ils sont génétiquement programmés. Même si chacun possède des rythmes biologiques différents. Mais on est dépendant de deux grandes typologies.

Lesquelles ?

On est petit, moyen ou grand dormeur. Et on est matinal, vespéral ou intermédiaire. Le matinal, c’est le lève-tôt naturel, alors que le vespéral c’est le couche-tard naturel.

Une étude récente de l’OCDE montre que la semaine de quatre jours n’est en vigueur dans aucun autre pays européen : tous les pays ont en moyenne cinq jours de classe, sauf Israël qui en a six ?

Tout comme la Russie, qui a six jours de classe… Certains Etats fédérés en Allemagne aussi, tout comme certains régions en Italie. Six jours de classe, ce n’est donc pas quelque chose d’inédit. De plus, avec une semaine de cinq jours, il aurait été préférable de choisir le samedi matin, plutôt que le mercredi matin.

Pourquoi ?

D’abord parce que le samedi matin le climat est différent : tout le monde est beaucoup plus détendu, car on sait que c’est la fin de la semaine. Ensuite, c’est aussi une matinée pendant laquelle les deux parents peuvent avoir un contact avec l’école, ce qui est fondamental pour leurs enfants. Dans le cas de couples séparés, celui qui n’a son enfant que le week-end peut rencontrer les enseignants. De plus, ça libère le mercredi.

Pourquoi est-il important de libérer complètement le mercredi ?

Parce que si le mercredi matin est occupé par l’école, ça reporte en fin de journée toutes les activités qui pourraient se dérouler tout au long du mercredi. Or, qu’un enfant de 8 ou 9 ans aille faire du sport à 18h, c’est complètement aberrant ! Parce que cela ajoute de la fatigue et contribue à dérégler les rythmes.

D’autres arguments contre l’école le mercredi matin ?

Etaler les enseignements le samedi, et donc sur cinq matinées, est une bonne chose. Avec l’école le mercredi matin, beaucoup d’enfants se retrouvent à faire une journée pleine, car ils restent manger à midi à l’école, avant d’aller en centre de loisirs. Alors que le samedi, les parents viennent chercher leurs enfants à midi, et la journée est terminée.

Et pour les enseignants ?

Des enseignants m’ont dit que la matinée de samedi est utile, car elle leur permet de revenir sur des choses qui ont été un peu difficiles dans la semaine. D’autres organisent des ateliers où ils invitent les parents, ce qui permet de développer la co-éducation. Car il est fondamental que les parents puissent voir de leurs yeux leurs enfants en tant qu’élèves.

Mais en obligeant les enfants à se lever cinq fois le matin plutôt que quatre, la fatigue est plus grande ?

Pas du tout. Car le plus important, c’est de se lever tous les jours à la même heure. Si on couche les enfants suffisamment tôt, si on connaît bien les besoins de sommeil de son enfant, il n’y a pas de souci.

Vraiment ?

Des parents me disent qu’ils couchent leur enfant le samedi soir plus tard avec l’espoir de pouvoir faire une grasse matinée le dimanche matin. Mais ça ne marche jamais. Car l’enfant va se réveiller à la même heure que d’habitude, puisque c’est la régularité qui prend le dessus.

D’où vient la fatigue évoquée par certains parents, alors ?

Cette fatigue vient d’abord du fait que l’on a choisi de maintenir l’école le mercredi matin, ce qui a modifié l’heure à laquelle on fait les activités extra scolaires, comme le sport par exemple.

Il faut proposer aux enfants des activités tous les jours ?

Non. Penser ça est une erreur fondamentale. Ce dont les enfants ont besoin tous les jours, ce sont des temps de respiration. Et c’est à l’école de s’organiser pour faire exister ces temps de respiration. On ne doit pas attendre le périscolaire pour avoir ces moments.

Comment s’organiser, alors ?

Tout le monde reconnaît que les enfants sont beaucoup plus disponible le matin. Donc plus il y a de matinée dans la semaine et mieux c’est. Voilà pourquoi la semaine de six jours est une bonne chose. Il est aussi important de rallonger la durée de ces matinées pour pouvoir profiter de ces moments pendant lesquels les enfants sont beaucoup plus disponibles. Ensuite, il faut aussi bousculer le contenu de ces matinées.

En faisant des mathématiques et du français le matin ?

Sous prétexte que ce sont des matières fondamentales, c’est souvent ce qui est fait. Mais lorsqu’on a une longue matinée, il est important d’y intégrer la musique, les arts plastiques, la découverte du monde, les langues vivantes… Et pas seulement les mathématiques et le français.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que ces matières font appel à la créativité et à la motricité. Elles sont donc moins coûteuses sur le plan cognitif que les mathématiques et le français, qui sont des matières plus abstraites. En alternant ces matières, on instaure ces fameux temps de respiration. De plus, on crée du lien entre ces matières, ce qui donne du sens aux enfants et développe leur motivation.

Quelle est la source de fatigue n° 1 pour les enfants ?

L’inventeur de la chronopsychologie, Paul Fraisse (1911-1996, lire notre encadré par ailleurs), a montré que l’émiettement de l’emploi du temps des enfants est une source de fatigue. En multipliant les activités, de l’école aux activités extra scolaires, on provoque un émiettement des temps. Or, plus on émiette ces temps, plus on crée de transitions entre chaque activité et moins l’enfant s’investit dans chacun de ces temps.

Quel serait le bon découpage du temps, alors ?

Il faudrait faire des matinées de 3h30 à 4h, et des après-midi plus courtes, de 2h ou 2h10. Trois après-midi seraient consacrés aux apprentissages scolaires. Un autre après-midi serait consacré à un parcours de découverte, autour de thèmes comme l’éducation et la citoyenneté, l’informatique, les activités sportives, les arts plastiques, les activités culturelles… À la fin de ce parcours, l’enfant saura ce qu’il a acquis.

Et ça marche vraiment ?

Les enseignants qui ont mis en place ce système m’ont confirmé que les enfants sont mieux, car ils se trouvent dans de meilleures conditions. Mais il ne faut pas oublier que le bien-être de l’enfant est complètement dépendant de la qualité de vie professionnelle de tous ceux qui l’accompagnent.

Mais justement, beaucoup de professeurs réclament une semaine de quatre jours !

Si aujourd’hui beaucoup d’enseignants réclament le retour de la semaine à quatre jours, c’est parce qu’ils n’ont pas perçu de changement dans leur qualité de vie professionnelle. Certains m’ont dit qu’une matinée supplémentaire représentait un déplacement en plus, que c’était coûteux…

Vous les comprenez ?

J’ai travaillé avec des enseignants, avec un système de matinées plus longues. Résultat, on a eu en face de nous des enfants plus motivés et plus disponibles. Ce qui a, au final, amélioré la qualité de vie professionnelle des enseignants.

Le manque de luminosité pendant l’hiver a aussi un impact ?

L’hormone du sommeil, la mélatonine, est synthétisée dans une glande du cerveau. Cette glande a besoin d’être rechargée dans la journée par de la lumière naturelle, afin que la synthèse de mélatonine s’effectue correctement. Donc, moins on a de lumière naturelle dans la journée, et moins l’hormone du sommeil sera synthétisée. Ce qui joue sur le sommeil et provoque la dépression saisonnière.

Mais c’est justement au 2ème trimestre que, souvent, on demande aux élèves de travailler plus ?

C’est en effet souvent au deuxième trimestre que l’on demande aux élèves de mettre un coup d’accélérateur, car c’est le moment où se joue l’orientation. Ce qui est une fois de plus aberrant, car c’est l’ensemble de l’année qui devrait être prise en considération. C’est donc l’organisation de toute l’année scolaire qui est à revoir. Surtout que la France a une autre spécificité.

Laquelle ?

La France est le seul pays au monde à avoir quatre fois deux semaines de vacances dans l’année scolaire. La plupart des autres pays ont deux semaines de vacances, parfois même un peu plus, notamment pour la période de Noël et du jour de l’an. Ils rentrent le 8 ou le 10 janvier, mais pour la Toussaint, en novembre, il n’ont que 3 ou 4 jours. En février, ils n’ont que 8 jours de vacances. Même chose au troisième trimestre : ils bénéficient de ponts qui donnent lieu à des week-ends prolongés, mais pas à de longues vacances.

Quel serait le calendrier idéal, avec pour seul objectif l’intérêt supérieur des enfants ?

En novembre, il faudrait 8 jours de vacances autour du 1er novembre, car cette pause arrive environ 6 semaines après les vacances d’été. Puis, deux bonnes semaines pour Noël et le jour de l’an, en évitant de faire une rentrée le 3 janvier. La rentrée se ferait plutôt le 8 ou le 9 janvier, afin de récupérer des heures de coucher tardives, suite au jour de l’an. Je décalerais les vacances de février-mars et je maintiendrais une durée de semaine, car on est encore en plein hiver et c’est une période où l’on a besoin de souffler, de récupérer.

Et les vacances de printemps ?

Il faudrait les supprimer. Et les jours correspondant à ces vacances supprimées seraient placés entre les ponts : entre le 1er et le 8 mai, on ajouterait quelques jours. Même chose entre le jeudi de l’Assomption et le lundi de Pentecôte. Ce qui permettrait d’avoir des pauses dans le trimestre, sans avoir une multiplicité de ruptures qui sont délétères.

Pourquoi ?

Parce que lorsque les enfants rentrent d’un long pont, il faut une journée entière pour les remettre au travail. Quand ils reviennent des deux semaines de vacances au printemps, pendant lesquelles ils se sont couchés tard parce qu’il fait jour plus tard, il faut une semaine pour les remettre en route.

La conséquence ?

Du coup, on perd énormément de temps d’apprentissage. Et sur le temps restant, on est obligé d’accélérer et d’entasser le travail. Alors que si on étalait beaucoup plus, le programme serait bouclé dans de bien meilleures conditions. Au final, on aboutirait à peu près au même nombre de jours de vacances, mais on n’aurait plus cette multiplicité de ruptures.

Il faut combien d’heures de travail par semaine ?

On ne change pas : 24 heures. Le problème, c’est qu’avec la semaine de quatre jours, on arrive à une massification des apprentissages sur seulement quatre journées.

Que peuvent faire les écoles qui sont revenues à la semaine de quatre jours ?

Il ne faut pas faire 3 heures d’enseignement le matin, suivit de 3 heures l’après-midi. Il faut rallonger au maximum la matinée, en faisant, par exemple, 4 heures de travail le matin et 2 heures l’après-midi. Ce qui sera beaucoup plus profitable pour les enfants, qui avanceront plus vite sur l’ensemble des matières.

Et l’après-midi ?

Les deux heures de l’après-midi seront allégées et plus faciles à gérer. Tout ça, on le sait depuis 1834… Il serait peut-être temps de changer…

Mais au-delà de la quantité d’enseignement, la qualité de l’enseignement pèse encore plus sur les résultats d’un élève ?

Tout ne dépend évidemment pas de la quantité et des horaires de travail. Il faut aussi savoir comment on organise les séquences pédagogiques. Et comment on développe la motivation des enfants, à travers les apprentissages que l’on fait faire aux enfants.

Ecole-Ecolier-eleves-scolaire

Comment faire ?

En mettant le cours de musique entre les mathématiques et le français, on donne à l’enfant un temps de respiration. En plus, on développe l’estime de soi des enfants qui sont de très bons musiciens. Et on tisse des liens entre les différentes matières. Des mathématiques à la musique, de la musique au français, il existe des liens. Or, plus on crée ces liens et plus l’enfant comprend qu’il y a un vrai sens à tout ce qu’il apprend. Il sait que ce qu’il apprend dans une matière lui servira dans une autre.

Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) 2015 montre que la France se classe 26ème en mathématiques et en sciences, et 19ème en lecture, sur un total d’environ 70 pays ?

Le rapport Pisa montre aussi que l’on renforce les inégalités. Une autre enquête, Trends in mathematics and science study (Timss), publiée fin novembre 2016, qui porte sur les mathématiques et les sciences, a comparé les élèves de CM1, de 3ème et de fin de lycée, de différents pays européens. Résultat, en CM1, la France se classe 22ème sur 22 en mathématiques et 21ème sur 22 en sciences (1). C’est castastrophique !

Les programmes sont-ils trop lourds (2), générant trop de devoirs à la maison qui viennent surcharger l’emploi du temps de l’enfant ?

Les programmes ont été revus en 2015 et en 2016. Ils ont été améliorés en cours élémentaire et très fortement en maternelle. Si les enseignants sont capables de s’approprier ces programmes, il y a beaucoup à faire, et vraiment en mieux. Les devoirs, c’est une toute autre question. Car les devoirs écrits à la maison sont interdits par une circulaire de 1958. Tout le monde a oublié cette circulaire, mais elle existe bien.

Que dit cette circulaire de 1958 ?

Cette circulaire explique qu’il est possible de donner des travaux de mémoire à faire chez soi, mais absolument aucun devoir écrit. Le gros problème des devoirs, c’est que, dans beaucoup de cas, ils servent de complément à ce que l’on n’a pas réussi à faire en classe. Du coup, cela devient une surcharge pour tout le monde, pour les enfants comme pour les parents, puisqu’on finit le travail de l’enseignant qui n’a pas été terminé en classe. Ce qui est complètement anormal. En revanche, il est important de donner aux enfants du travail personnel.

Qu’est-ce que vous appelez le « travail personnel » ?

Le travail personnel permet de rendre l’enfant autonome par rapport à des activités qu’on lui propose. Cela va lui permettre de percevoir ce qu’il a compris ou non pendant sa journée à l’école. Quand il a quelque chose à faire, on ne lui demande pas forcément de savoir le faire. En revanche, on lui demande de réfléchir à comment il va s’y prendre pour faire son devoir du mieux possible.

C’est-à-dire ?

Par exemple, comment doit-il travailler pour parvenir à mémoriser ce qu’il doit apprendre ? Ce genre de réflexion n’est jamais menée avec les enfants, car on part du principe que c’est naturel, alors que cela s’apprend. Certains enfants vont ainsi se rendre compte qu’ils mémorisent mieux en lisant un texte à haute voix, alors que d’autres apprendront mieux en l’écrivant, d’autres devront visualiser la leçon… À chacun sa méthode. Cela lui permettra de voir et de comprendre pourquoi, à un moment donné, il n’y arrive plus. Du coup, le lendemain, il pourra l’expliquer à l’enseignant. Bien évidemment, cela ne doit pas empêcher les parents de se tenir informé de ce que fait leur enfant.

 

 

(1) Pour analyser ces très mauvais résultats, et parce qu’en France les professeurs dépassent souvent les 5 heures d’enseignement recommandées par semaine, l’étude Timss, publiée fin novembre 2016, propose plusieurs pistes d’explications, dont le manque de formation des maîtres.
(2) La France est le pays qui propose le plus d’heures de français à l’école primaire, avec 1656 heures, alors que la moyenne européenne est à 953 heures. Pour les mathématiques, la France offre 900 heures aux élèves à l’école primaire. Avec le Danemark et le Portugal, la France est en tête des pays qui dispensent le plus grand nombre d’heures dans cette matière, alors que la moyenne européenne est de 670 heures. En sciences, la France propose 306 heures au primaire, contre une moyenne européenne de 284 heures.

journalistRaphael Brun