Affaire Bouvier-Rybolovlev
Des SMS et des questions

Raphaël Brun
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Nouvel épisode dans le conflit judiciaire qui oppose Dmitri Rybolovlev à son vendeur d’art, Yves Bouvier (1). Des SMS échangés par l’avocate du milliardaire russe et deux membres de la police judiciaire de la Principauté alimentent des soupçons autour d’une supposée connivence.

L’article publié le 21 août par Mediapart n’a pas échappé à grand monde en Principauté. Dans ce document (2), ce pure player d’investigation révèle une série de SMS échangés par l’avocate de Dmitry Rybolovlev, Tetiana Bersheda, et deux membres de la police judiciaire monégasque. Des SMS amicaux que Bilan a également publié en partie (3). Ce journal économique suisse évoque des « textos effacés » du téléphone portable de ce conseil juridique, que la justice de la Principauté est tout de même parvenu à récupérer. Depuis le mois de juillet dernier, le juge d’instruction monégasque Edouard Levrault aurait en sa possession plusieurs textos affirme Mediapart.

« Plan »

Dans ces SMS, Me Bersheda prévient la police monégasque de l’arrivée d’Yves Bouvier en Principauté. Dans la soirée du 23 février 2015, elle écrit : « Bonsoir, il viendra le 25 [février – N.D.L.R.] le matin. C’est sûr. Il faudrait rester avec le plan A. Rappelez-moi quand vous pouvez svp. Merci ! Tetiana ». Dès le lendemain, à 6h37, le commissaire en charge du dossier Bouvier, répond : « Très bien, je vous rappelle du service cordialement ». Un « plan A » qui laisse supposer l’existence au moins d’un autre « plan », sans possibilité d’en savoir plus. Puis, le 24 février, Tetiana Bersheda indique aux policiers que « Bouvier a confirmé le r-v demain à 10h Pourriez-vous SVP me rappeler ? Merci d’avance, cordialement, Tetiana ». Quelques jours plus tard, le 2 mars 2015, en début de matinée, cette avocate envoie un nouvel SMS au commissaire : « Serez-vous au bureau aujourd’hui ? DR [Dmitri Rybolovlev – N.D.L.R.] voudrait passer vous voir pour faire le point et discuter de la suite, avant son départ demain de MC [Monaco – N.D.L.R.] pour une semaine. Merci d’avance. Amitiés, Tetiana ». Les SMS sont adressés au commissaire principal Christophe Haget et à son adjoint, le commandant de police Frédéric Fusari, tous deux en charge de ce dossier depuis la plainte déposée par Dmitri Rybolovlev contre Yves Bouvier le 9 janvier 2015 (lire notre encadré).

Echanges

Ces échanges révèlent aussi une certaine proximité entre Me Bersheda et les policiers. Une proximité qui aurait parfois pour théâtre le stade Louis II, dans la mesure où, depuis décembre 2011, Dmitri Rybolovlev est aussi le propriétaire de l’AS Monaco, champion de France en titre. Un adjoint du commissaire, enthousiaste : « Contre la Juventus, le match à Monaco sera très chaud ! Les Italiens vont s’arracher les places !!» Réponse de Me Bersheda : « C’est génial. Je vous prends des invitations ? ». Ce à quoi le policier répond : « Nous verrons, mais c’est gentil d’y penser. » Finalement, le match Monaco-Juventus sera suivi à distance et commentés par SMS. Le 16 mars 2017, le commissaire écrit : « Chère Tetiana. Merci pour ce moment, à demain. Amitiés, Christophe ». Quelques dizaines de minutes plus tard, la réponse arrive : « Cher Christophe, merci à vous pour votre temps et d’avoir partagé avec moi vos expériences exceptionnelles […] A demain, amitiés, Tetiana ».

Collusions ?

Ces révélations sont bien sûr aujourd’hui pointées du doigt par les avocats d’Yves Bouvier, qui rappellent que depuis des mois, ils ont des doutes : « J’ai toujours dit qu’il avait été victime d’un traquenard judiciaire à Monaco », a lancé Me Francis Szpiner, l’un des avocats d’Yves Bouvier, dans les colonnes de Libération, début septembre. En novembre 2015, la cour d’appel avait estimé que les soupçons de collusions n’étaient pas démontrés entre la partie civile et la police. Me Szpiner pensait alors aussi au directeur des services judiciaires, Philippe Narmino, aperçu avec Dmitri Rybolovlev et Tetiana Bersheda lors d’une fête organisée par un bijoutier genevois à Gstaad, le 12 février 2015. Mais en avril 2016, la cour de révision n’avait pas donné raison à Me Françis Szpiner, faute de preuves. Cette fois, Mediapart indique que les avocats de Tania Rappo devraient déposer « prochainement » une plainte contre X pour « violation du secret de l’enquête et de l’instruction, recel de violation du secret de l’enquête et de l’instruction, corruption et trafic d’influence ». Toujours au rayon des réactions, le parquet de Monaco a dénoncé une « violation du secret de l’enquête », à la suite de la publication par Mediapart de ces multiples échanges. Ces contacts téléphoniques représentent-ils une collusion ? Et si c’est le cas, les policiers auraient-ils agi sur ordres ? Aujourd’hui, la question se pose.

Expert

De plus, toujours selon Mediapart, parmi les SMS retrouvés par la justice dans le smartphone de Tetiana Bersheda, certains auraient été adressés à Philippe Narmino, le directeur des affaires judiciaires de la Principauté, à Jean-Pierre Dreno, le procureur général de l’époque, et a Gérard Cohen, administrateur délégué de la filiale de HSBC à Monaco. Mais le contenu de ces textos n’a pas filtré. Morgan Raymond, qui instruit la procédure principale contre Yves Bouvier et Tania Rappo, aurait nommé mi-juillet un expert en informatique pour travailler sur le téléphone de Me Bersheda, ajoute Mediapart. Une certitude : le directeur des services judiciaires, Philippe Narmino, a toujours nié les différentes accusations d’ententes avec Dmitri Rybolovlev, reconnaissant simplement croiser le milliardaire russe à l’occasion de manifestations officielles ou de matches au stade Louis II.

Recours

Des accusations balayées par Dmitri Rybolovlev et Tetiana Bersheda, qui ne voient là qu’une énième manœuvre destinée à manipuler la justice. Me Tetiana Bersheda a d’ailleurs indiqué pour sa part à Mediapart qu’elle ne produira aucune réponse « aux multiples et vaines manœuvres, médiatiques ou judiciaires, visant à éloigner le public du fond du dossier : une enquête pour escroquerie et blanchiment de plusieurs centaines de millions d’euros, une enquête pour vol d’œuvres du maître Pablo Picasso, recel de ce délit et blanchiment. Ce système opaque et trompeur mérite d’être dénoncé et combattu pour assainir le marché de l’art. Ni les vaines attaques et accusations mensongères contre les avocats des victimes de la gigantesque fraude dénoncée, ni les manœuvres dilatoires, ne détourneront l’attention portée par les juridictions saisies sur les questions de fond que mes clients ont soulevées. Notre confiance dans ces juridictions est totale. » Dans la foulée un recours en nullité a été déposé devant la justice de la Principauté. Il faudra donc suivre la décision prise par la cour d’appel pour ce recours. On devrait en savoir plus d’ici quelques semaines. C’est de cette importante décision dont dépend l’utilisation de ces SMS devant la justice monégasque et de la poursuite des travaux sur le smartphone de Me Bersheda.

(1) Toutes les personnes et les entités citées dans cet article sont présumées innocentes, jusqu’à leur jugement définitif.
(2) Quand la police monégasque se met au service du président de l’AS Monaco, Mediapart, le 21 août 2017.
(3) Le Suisse Yves Bouvier serait tombé dans un piège à Monaco, Bilan, le 23 août 2017.

journalistRaphaël Brun