Enfants surdoués
Comment les aider à s’épanouir ?

Raphael Brun
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De plus en plus de parents estiment que leur enfant est probablement surdoué. Mais comment détecter vraiment un enfant intellectuellement précoce ? Et surtout, comment lui donner les moyens d’être heureux ?

C’est un questionnement de plus en plus répandu. « Mon enfant est nul à l’école et ingérable à la maison. Je crois qu’il est surdoué. » En gros, le côté insupportable de l’enfant serait tout simplement dû au fait qu’il est trop intelligent. Depuis le début des années 2000, les psychologues voient affluer dans leurs cabinets des parents avec cette idée en tête. Pourtant, il faut se rendre à l’évidence : le ratio de la population concernée par la précocité n’augmente pas. Pour s’en persuader, il faut remonter au début du siècle dernier. C’est à cette époque que le Niçois Alfred Binet (1857-1911), l’inventeur de la psychométrie, publie une échelle métrique de l’intelligence qu’il imagine avec Théodore Simon (1873-1961). Objectif : mesurer le développement de l’intelligence des enfants en fonction de l’âge. On est alors en 1903. Binet estime l’âge mental des élèves, qu’il divise ensuite par leur âge réel, multiplié par 100. Résultat, ils sont environ 2 % à obtenir 130, qui est le score minimum à atteindre pour être considéré comme surdoué. « Le pourcentage d’élèves à haut potentiel en Principauté devrait se situer dans la fourchette de la prévalence mondiale chez les enfants scolarisés. Elle est estimée à environ 2,5 %, selon différentes études », indique la directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports (DENJS), Isabelle Bonnal. Confirmant au passage qu’il n’y a pas plus de surdoués en 2017 qu’en 1903.

Facteur G

Et puis, de toute façon, comme le rappellent les experts, se limiter au seul QI pour identifier un enfant soupçonné de surdouement intellectuel, c’est risquer d’avoir une vision trop étroite du sujet. « Le QI ne mesure que l’intelligence logique, souligne Philippe Gouillou, créateur du site Douance.org et co-auteur du Guide pratique de l’enfant surdoué (1). Alors que, bien sûr, il en existerait plein d’autres… Il est très difficile de définir avec précision ce qu’est l’intelligence. On en a seulement une perception. » Reste donc à définir ce que mesure réellement le QI. Le psychologue anglais Charles Spearman (1863-1945) a découvert en 1904 le facteur G, c’est-à-dire l’intelligence générale. Ce facteur G correspond à toutes les formes d’intelligence. « Si la définition qu’a chacun d’entre nous de l’intelligence peut varier, les études ont montré que les personnes que nous jugeons plus intelligentes montrent bien de plus hauts résultats aux tests de QI. L’intelligence générale, le facteur G, mesurée par les tests de QI correspond donc bien à ce qu’on entend généralement par intelligence », explique Philippe Gouillou. Quant aux chiffres, ils ont donc assez peu évolué depuis que l’on sait mesurer le QI, comme le confirme le créateur du site Douance.org : « En France, un QI de 125 c’est 5 % de la population, 130 c’est 2,3 %, 132 c’est 2 %… La moyenne de la population se situe autour de 100. Quelqu’un qui a un QI inférieur à 60 est incapable de s’en sortir tout seul. Et à 70, on parle de faiblesse intellectuelle. »

Victimes ?

Pour obtenir un test fiable et quelques certitudes, mieux vaut éviter ceux qui sont proposés sur internet et privilégier un rendez-vous avec son enfant chez un psychologue. « Je conseille à tout le monde de faire passer un test à son enfant à partir de 7 ans. À cet âge-là, les test commencent à devenir valides. Avant, il y a beaucoup de variations, estime Philippe Gouillou. En même temps, il faut dédramatiser et démythifier le QI, qui n’est pas LE critère absolu. C’est simplement une caractéristique d’une personne. » En France, des associations de parents, comme l’Association française pour les enfants précoces (Afep) ou l’Association nationale pour les enfants intellectuellement précoces (Anpeip), apportent leur soutien et leurs partages d’expériences. Les enfants surdoués sont-ils souvent en échec scolaire ou sont-ils davantage victimes de difficultés psychologiques ? La bataille de chiffres fait rage entre ceux qui l’affirment et ceux qui combattent cette idée. Interrogé par Les Échos, le chercheur en psychologie Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et professeur attaché à l’Ecole normale supérieure, estime que les enfants intellectuellement précoces ne sont pas plus en difficulté que les autres : « Il ne s’écoule pas une semaine sans que paraisse un nouvel article ou un livre sur les surdoués qui raconte n’importe quoi. Les médias reprennent sans cesse les mêmes « informations » non vérifiées et les mêmes statistiques fantaisistes, pour marteler toujours le même message : les surdoués sont des enfants qui vont mal. » Bien sûr, pas question de tomber non plus dans l’angélisme le plus total. Impossible de nier qu’il existe des cas où les problèmes sont réels. Anxiété, hyper activité, échec scolaire, dépression, troubles de l’apprentissage ou de l’attention… Il peut y avoir de vraies raisons de s’inquiéter.

« Sociabilité »

Citée par Les Échos, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) de l’éducation nationale française a créé un panel de collégiens pour se pencher sur le lien entre réussite scolaire et niveau de QI. Selon la Depp, 1 % des enfants surdoués n’ont pas décroché leur brevet en 2011, contre 13 % chez les autres élèves. La réussite scolaire serait donc assez largement au rendez-vous et l’hypersensibilité, l’anxiété et l’instabilité ne seraient pas plus grande que chez les autres enfants. « Jusqu’à un certain point, le QI en lui-même est un avantage, estime Philippe Gouillou. Plus le QI est élevé, plus il fait ensuite perdre en sociabilité. » Un enfant peut alors se sentir isolé et plonger dans la solitude. Pour éviter ce genre de situation, il faut lui accorder du temps. Et garder en tête un objectif : stimuler intellectuellement au maximum l’enfant pour éviter qu’il ne finisse pas par penser que l’école, c’est ennuyeux. « Il faut le pousser à aller plus loin. Par exemple, s’il a compris Pythagore, il faut lui proposer autre chose, pour qu’il reste toujours en éveil et mobilisé », explique Gouillou.

Écoles

À Monaco, l’éducation nationale dispose d’une stratégie bien précise pour gérer au mieux ces enfants (lire l’interview de la directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, Isabelle Bonnal, par ailleurs). Autre possibilité : miser sur une école spécialisée. À Nice, il y a le lycée privé Michelet qui dispose de quelques classes : 6ème et 5ème en même temps, et 4ème-3ème en même temps, lorsque le saut de classe est nécessaire, ce qui n’est, bien sûr, pas toujours le cas. D’autres possibilités existent : « Il y a le cours privé Hattemer, à Paris », ajoute un expert. Dans cette école, on travaille avec un programme spécifique par enfant et des règles assez strictes. L’objectif est de stimuler l’intelligence, ce qui est particulièrement adapté pour les enfants surdoués. Le Cours Hattemer propose aussi des cours à distance. Autre possibilité : les écoles Montessori. « Ces écoles sont aussi adaptées pour ces enfants », juge Philippe Gouillou. Avant d’ajouter : « D’une façon plus générale, le haut QI a intérêt à être dans un environnement entouré par d’autres hauts QI, qui valorisent la réussite scolaire. Dans ce cas, son éducation scolaire se passera mieux. Globalement, un QI élevé est un avantage. C’est la distance avec les autres qui peut devenir un problème. »

(1) Guide pratique de l’enfant surdoué (11ème édition, 2016), de Jean-Charles Terrassier et Philippe Gouillou (ESF éditeur), 144 pages, 14,99 euros (format Kindle), 22 euros.

 

« La précocité n’implique pas forcément la réussite scolaire »

Comment l’éducation nationale monégasque gère-t-elle les enfants surdoués ? La directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, Isabelle Bonnal, a répondu aux questions de Monaco Hebdo. Interview.

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Comment et par qui sont détectés les enfants surdoués à Monaco ?

Les enfants dits « intellectuellement précoces » sont dépistés par des tests spécifiques, menés par des psychologues ou des psychiatres. Dans le système scolaire, c’est l’équipe pédagogique, appuyée par le psychologue scolaire, qui pourra détecter ces élèves.

Sur quels critères objectifs peut-on se reposer pour détecter les enfants surdoués ?

Il existe des caractéristiques cognitives, socio-affectives et comportementales chez l’élève intellectuellement précoce. Des documents institutionnels aident les équipes à les repérer de façon objective. Dès l’école maternelle, les enseignants sont attentifs au dépistage des élèves à profil particulier. Des évaluations nationales sont programmées dès le second trimestre de la grande section de maternelle (5 ans) et au premier trimestre du CP. Elles participent à ce processus de repérage.

Si des parents pressentent que leur enfant est surdoué, quelle est la procédure à suivre vis-à-vis de l’éducation nationale ?

A Monaco, l’inspection médicale scolaire, alertée par l’école, rencontrera la famille de l’enfant repéré et pourra, à la suite de l’examen du dossier médical ou de nouveaux examens demandés, établir le profil cognitif de l’enfant. Ainsi, pour les parents qui pressentent que leur enfant est surdoué, il est conseillé au niveau de l’éducation nationale, de prendre l’attache de l’équipe pédagogique, qui reste un interlocuteur privilégié.

Quel est le taux d’enfants surdoués à Monaco ?

En toute logique, le pourcentage d’élèves détectés à haut potentiel en Principauté devrait se situer dans la fourchette de la prévalence mondiale chez les enfants scolarisés. Elle est estimée à environ 2,5 %, selon différentes études. Il est important de préciser que, dans la mesure où il appartient aux familles de transmettre, ou non, les informations concernant la « surdouance » de leur enfant aux professionnels de l’éducation, il n’est pas possible de fournir un chiffrage précis. Par ailleurs, il ne saurait être question d’entreprendre un repérage systématique des enfants présentant des potentialités intellectuelles exceptionnelles.

Pourquoi ?

Parce que ceux-ci sont, en général, bien adaptés à l’école. Et, pour leur grande majorité, en situation de réussite scolaire. Il s’agit, en revanche, d’apporter l’aide et l’accompagnement nécessaires à la minorité qui, parmi eux, est en difficulté.

À combien se situe le QI moyen de ces enfants surdoués ?

En psychologie, on évoque une précocité intellectuelle quand une personne obtient dans un test de niveau intellectuel un score supérieur ou égal à 130. Toutefois, si le quotient intellectuel (QI) a longtemps été utilisé comme unique critère pour repérer les enfants intellectuellement précoces, il est aujourd’hui considéré comme un simple indicateur parmi d’autres. L’interprétation des tests d’intelligence doit se faire en association avec d’autres informations psychologiques, pédagogiques et personnelles.

Au niveau scolaire, quels sont les principaux écueils à éviter avec un enfant surdoué ?

Le principal écueil est de croire que la précocité implique forcément la réussite scolaire. En effet, ces élèves qui présentent de remarquables capacités intellectuelles ne sont pas toujours capables de les exprimer dans le contexte scolaire.

Pourquoi certains élèves surdoués se retrouvent-ils en échec scolaire ?

Le fonctionnement cognitif spécifique de ces élèves entraîne des particularités spécifiques dans les processus d’apprentissage, de compréhension mais aussi d’attention. En effet, L’enfant « intellectuellement précoce » a une pensée divergente qui lui donne accès à une foule d’idées qu’il a du mal à organiser.

Un exemple ?

Par exemple, il ne connaît pas l’apprentissage par étapes. De plus, on observe chez les élèves intellectuellement précoces un décalage entre les développements psychomoteur et affectif et le développement intellectuel. Par ailleurs des études ont montré que la précocité intellectuelle pouvait être associée à des troubles apprentissages, comme la dyslexie ou un trouble de l’attention.

Comment éviter l’échec scolaire pour ces enfants ?

La prise en compte de ces élèves se fait de la même manière que pour les autres élèves qui ont des profils particuliers : le parcours scolaire sera personnalisé en fonction des spécificités de chacun, ainsi que des difficultés éventuelles rencontrées. Il conviendra surtout de s’assurer du repérage de troubles qui pourraient être associés à la précocité.

Les enfants surdoués peuvent avoir un sentiment d’infériorité ou de supériorité envers les autres enfants ?

Il est difficile de parler d’infériorité ou de supériorité. Néanmoins, l’enfant « intellectuellement précoce » peut se sentir différent et en décalage avec les enfants de son âge. Il peut alors se dévaloriser et développer une mauvaise estime de soi, qui peut aller jusqu’à l’anxiété. Comme tous les élèves qui présentent des besoins éducatifs particuliers, il n’y a pas d’accompagnement ni d’aménagements pédagogiques types.

Vraiment ?

Une réponse adaptée aux besoins spécifiques de l’élève doit être pensée par l’équipe pédagogique, en concertation avec d’autres partenaires éventuellement concernés : médecin scolaire, psychologue scolaire…

Est-ce qu’il y a une procédure spécifique en place à Monaco ?

Si l’élève est en difficulté, la procédure est la même que celle mise en œuvre pour tous les élèves susceptibles de bénéficier d’aménagements spécifiques. L’équipe pédagogique incitera la famille à prendre l’attache de l’inspection médicale scolaire qui rencontrera la famille de l’enfant repéré et pourra, à la suite de l’examen du dossier médical ou de nouveaux examens demandés, établir le profil cognitif de l’enfant.

Quels sont les moyens mis en place ?

L’enseignant est le premier acteur de la prise en charge pédagogique de l’élève. Il a un regard bienveillant et une attitude qui permet à l’enfant d’être encouragé et soutenu dans ses apprentissages. La différenciation pédagogique est la première réponse du maître aux besoins spécifiques de ces élèves, pour la plupart adaptés au système scolaire. L’éventail des réponses pédagogiques est large. Mais il peut être pertinent, par exemple, de proposer d’approfondir des notions hors programmes.

Des sauts de classes peuvent être proposés ?

Dans certaines situations, l’accélération du parcours pourra être une réponse adéquate. Elle relève de la responsabilité de l’équipe pédagogique et sera une décision concertée entre les responsables pédagogiques, psychosociaux et la famille. Des aménagements particuliers et des actions de soutien sont prévus pour les élèves qui éprouvent des difficultés, surtout lorsqu’ils présentent des troubles associés. Lorsque ces difficultés sont graves et persistantes, les élèves reçoivent un enseignement adapté, dans le cadre de projets individualisés.

Est-ce différent à Monaco par rapport à la France et sur quels points ?

À Monaco, la diversité des dispositifs éducatifs particuliers permettant de remédier aux difficultés éventuelles des enfants « intellectuellements précoces » est plus importante. Pour exemple, le Dispositif d’Éducation et de Scolarisation individualisé (Desi), nouveau dispositif d’accompagnement mis en œuvre par le gouvernement princier depuis 2013, peut être proposé, dans certaines situations.

Des aides financières sont-elles mises en place par l’État ?

La précocité intellectuelle n’étant pas un handicap, ni une pathologie, elle ne peut donner lieu à des compensations financières, sauf si elle est associée à des troubles reconnus comme handicapants par la commission d’évaluation du handicap.

Existe-t-il des structures spécifiques qui leur sont réservées ?

À Monaco, il n’existe pas de structures spécifiques dédiées aux élèves intellectuellement précoces.

Quel comportement faut-il avoir au quotidien avec un enfant surdoué ?

Il faut souligner la très grande diversité des profils des enfants intellectuellement précoces, qui n’ont en commun que le fait de bénéficier d’un certain nombre de capacités remarquables. Aussi, il est difficile de donner une réponse univoque. Toutefois, les postures suivantes sont à privilégier : il faut encourager, valoriser et rassurer l’enfant. Mais aussi l’aider à comprendre ses spécificités de fonctionnement et à les accepter. Et bien sûr, nourrir sa soif de connaissance et son besoin de savoir. Enfin, comme tous les élèves, les élèves intellectuellement précoces ont avant tout besoin du regard bienveillant de leur entourage.

 

journalistRaphael Brun