Chirurgie esthétique
attention aux risques psy

Sophie Noachovitch
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De plus en plus banalisées, les interventions esthétiques n’en restent pas moins une modification majeure du corps, donc de l’image de soi. L’état psychologique d’un patient est donc essentiel dans la décision d’opérer ou pas.

Etre en phase avec soi-même, peur de vieillir, envie de plaire à nouveau, corriger un défaut… Les raisons qui poussent à la chirurgie esthétique sont multiples. « Un jeune peut vouloir se faire opérer des oreilles, car il est sujet de railleries scolaires. Il veut donc se sentir mieux face au regard des autres et agir en quelque sorte pour lui-même, explique le docteur Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint du service psychiatrie du centre hospitalier princesse Grace (CHPG). Souvent, après un divorce, une femme, peut envisager une opération de rajeunissement. Pas pour récupérer son mari, mais pour retrouver l’estime de soi. » L’objectif recherché est ainsi systématiquement un mieux-être, quelles qu’en soient les raisons. Et le psychiatre estime que certaines « corrections ou des améliorations ne doivent plus paraître suspectes, mais peuvent être un plus dans le bien-être et dans l’ordre des choses, à condition que la motivation soit cohérente. C’est-à-dire venir de la personne elle-même. » Il prévient néanmoins, parce qu’une opération chirurgicale n’est pas anodine, puisqu’elle modifie l’apparence de la personne. « Par l’obtention d’une toute nouvelle image, d’un nouveau corps, une construction chirurgicale trop artificielle, peut être déstabilisante sur le plan psychologique, et conduire à des décompensations psychologiques », souligne le docteur Goldbroch.

« Obsédant »

Pour le docteur Laurent Karila, psychiatre, addictologue (1), à l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif (94), il faut rester vigilant, car ce qu’il nomme le « caractère obsédant », c’est-à-dire le défaut physique sur lequel va focaliser une personne, le plus souvent une femme, peut varier avec l’âge. « Une femme après 40 ans, qui a atteint la maturité dans tous ces aspects, va plutôt avoir des complexes sur son poids. D’ailleurs, on le voit bien sur les magazines ciblant cette tranche d’âge. Les titres sont assez évocateurs : « comment être belle en maillot de bain », « comment avoir de belles fesses », « comment tenir sa poitrine… », décrit ce spécialiste. Pour une femme de 20 ans, c’est très différent. Elle est en construction de sa féminité, de sa carrière. Elle va chercher à être bronzée, sexy, bien habillée. Ce n’est pas le même schéma. »

Espoir

Ainsi, les demandes de chirurgie esthétique peuvent varier avec l’âge. Le chirurgien a la responsabilité de déceler une envie qui ne serait pas raisonnable ou qui pourrait disparaître quelques années plus tard. « C’est le travail du chirurgien de n’opérer que si la motivation ou la demande est cohérente et adaptée. Il ne doit pas hésiter à différer ou à prévoir plusieurs consultations pour mieux faire préciser cette demande en cas de doute, estime le docteur Jean-François Goldbroch. Orienter vers un psychologue clinicien, un psychothérapeute ou un psychiatre est utile et peut aider à trouver la bonne décision, accompagner pour une intervention ou accepter de renoncer. » Le médecin se méfie ainsi des personnes qui placent un espoir démesuré dans l’intervention, escomptant un « résultat magique, qui va régler le mal-être ». « Un travail psychologique sur l’estime de soi doit être fait au préalable », indique-t-il. Le docteur Roland Marquet, spécialisé dans la médecine esthétique à Monaco, affirme être attentif à l’état psychologique de sa patiente : « Si elle se présente en demandant de se faire « repulper » les lèvres, mais que je m’aperçois qu’elle est déprimée, je vais faire en sorte de l’orienter vers un psychologue afin qu’elle aille mieux. Elle sera d’autant mieux dans sa peau après avoir eu les lèvres repulpées. »

« Délire »

Les médecins sont ainsi extrêmement prudents face aux demandes de leurs patients. Ils portent un regard critique sur le phénomène des femmes jeunes qui ont recours à la chirurgie esthétique. « Ce phénomène est inquiétant, car il révèle fréquemment un profond mal-être. La motivation n’est pas seulement personnelle pour un embellissement ou une correction, ou en adéquation avec le réel, mais trop imaginarisée, c’est-à-dire en rapport avec les autres, et donc qui ne peut pas s’inscrire durablement », insiste Jean-François Goldbroch. Pour Laurent Karila, la faute en revient clairement à la société. « Nous vivons dans une société très “speed” de partout. On a besoin de se caler sur des modèles pour tout, et pas uniquement pour la beauté esthétique. Le poids également, c’est à la limite du délire ! », s’emporte-t-il. Il met de côté les stars de cinéma dont le métier est dépendant de leur image. Mais, de manière générale, il estime que le « modèle véhiculé est un modèle biaisé de la beauté féminine. Ce sont des standards qui n’ont rien de réel. » Il conseille fortement aux femmes de se défaire des images véhiculées par les magazines et sur internet. « A titre personnel, je ne trouve rien de plus séduisant que des rides d’expression ! »

« Dysmorphie »

Un avis sur la chirurgie esthétique pas nécessairement partagé par son confrère monégasque. « Que les femmes et de plus en plus les hommes cherchent à être en adéquation avec eux-mêmes, mais aussi avec les images véhiculées, ou cherchent à être jeunes le plus longtemps possible, n’est pas forcément un mal, au contraire, s’il n’y a pas d’excès », juge le docteur Goldbroch. Pour ce professionnel, le danger de la chirurgie esthétique réside dans une recherche de perfection, « une transformation radicale ou une identification totale à une autre ». Monaco et la Côte d’Azur seraient ainsi plus soumis au désir d’une apparence penchant vers la perfection. « Nous sommes forcément plus portés sur l’apparence dans le sud, puisqu’il y fait très beau. Et les femmes, en particulier, sont beaucoup plus dénudées que dans le nord. D’où leur envie d’être belles… », décrypte le docteur Roland Marquet. Il faut néanmoins déceler des motivations qui seraient autres. « Il y a l’aspect dysmorphie corporelle, désigne le docteur Karila. Il s’agit d’une pathologie psychologique qui fait que certaines personnes font vouloir modifier, modifier, modifier encore leur corps. »

« Abus »

Le docteur Goldbroch confirme. « Une dysmorphophobie ou dysmorphesthésie est un trouble profond de l’image de soi. Souvent transitoire et banale à l’adolescence, la dysmorphophobie est un trouble grave s’il persiste, pouvant révéler une maladie psychotique et délirante, avec la conviction d’avoir une anomalie physique, non décelable ou reconnue par l’entourage, évalue-t-il. Cette conviction peut porter sur l’ensemble du corps. Toute intervention chirurgicale est ainsi vouée à l’échec. » Laurent Karila ajoute que la dysmorphie n’est souvent qu’un symptôme sous-jacent d’un trouble de la personnalité. « Il peut s’agir de dépression, de troubles bipolaires, énumère-t-il. La personne souffre vraiment beaucoup. Cela altère sa vie quotidienne, sa vie amoureuse, etc. » La dysmorphophobie se soigne généralement par une psychothérapie, mais selon la pathologie associée, le traitement peut varier. Le docteur Goldbroch enfonce le clou : « Les abus, les demandes d’intervention étranges, ou répétées, restent suspectes d’un trouble psychotique qui reste une contre-indication. L’intervention est aussi contre indiquée en cas de dépression sévère, de troubles psychotiques non stabilisés, ou de troubles graves de la personnalité non pris en charge. » La chirurgie esthétique, quasiment banalisée par les célébrités, reste de toute façon une discipline aux conséquentes importantes.

(1) Tous addicts, et après de Laurent Karila et William Lowenstein (éditions Flammarion), 17 euros. Sortie le 6 septembre 2017.

 

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