Cédric Herrou mis en examen

Sophie Noachovitch
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L’agriculteur défenseur des droits des réfugiés a été mis en examen jeudi 26 juillet pour « aide à l’entrée et au séjour irrégulier d’immigrés clandestins ». Pour son avocat, cette décision devrait permettre de mieux instruire ce dossier, devenu hautement médiatique.

« Nous sommes contents qu’un juge d’instruction puisse se pencher sur le dossier. Il va pouvoir être instruit à décharge, et pas seulement à charge comme c’était le cas jusqu’à maintenant. » Malgré la mise en examen pour « aide à l’entrée et à la circulation d’étrangers en situation irrégulière » de Cédric Herrou, l’agriculteur de la vallée de la Roya défenseur des demandeurs d’asile, son avocat Me Zia Oloumi, se dit « serein » face à cette décision prise à l’issue de 48 heures de garde à vue au commissariat de Cannes. Il s’agit de la sixième garde à vue depuis un an pour Herrou, sachant que les 4 précédentes n’avaient pas fait l’objet de poursuites. « Ils veulent absolument le poursuivre, le faire tomber, estime le conseil de l’agriculteur. Mais ils ne trouvent rien. Ils ont mené une nouvelle perquisition chez lui mardi 25 juillet. Comme ils n’ont rien trouvé, ils disent que les toilettes sèches de son exploitation constituent des conditions inhumaines d’hébergement ! »

« Manipulation »

Me Oloumi le martèle : « L’Etat a l’impression que Cédric Herrou veut les ridiculiser, alors ils s’acharnent sur lui. » Cet avocat estime même que, depuis trois postes d’observation installés autour de la ferme de Cédric Herrou, les gendarmes qui se relaient dans des tentes, essayent de trouver des failles dans la démarche de l’agriculteur. « Ils contrôlent toutes les routes et tous les passages : qu’on n’aille pas nous dire que c’est un hasard si les demandeurs d’asile finissent chez Cédric !, s’indigne Zia Oloumi. En réalité, ils les orientent chez Cédric Herrou, en leur disant qu’ils trouveront à manger et à boire. En fait, ils manipulent les flux pour le faire tomber. »

Garde à vue

Lundi 24 juillet, Cédric Herrou conduisait 158 demandeurs d’asile depuis son exploitation d’oliviers de Breil-sur-Roya jusqu’à Nice. Un déplacement annoncé. « Il suit le protocole prévu depuis 8 mois avec les autorités, à savoir prendre le train et aller jusqu’à la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (Pada). » Le Pada est chargé de recevoir les demandes d’asile. « Mais on nous a changé le protocole. Lundi, après avoir eu trois heures de retard à cause d’un incendie sur les voies, Cédric Herrou est arrivé à Nice. Tous les squares pour faire patienter les migrants étaient fermés et on lui a annoncé que seuls les demandeurs d’asile souhaitant rester à Nice pouvaient faire leur demande d’asile à la Pada de Nice. Les autres devaient se rendre dans d’autres Pada. » C’est pourquoi l’agriculteur est remonté dans un train, en direction de Cannes. Un voyage à 3 000 euros, payé par les bénévoles de Roya Citoyenne… C’est en gare cannoise qu’a eu lieu l’interpellation de l’agriculteur et des migrants. Une centaine de réfugiés a été emmenée au poste frontière de Menton, pendant que Cédric Herrou était placé en garde à vue à Cannes.

« Scandaleux »

Selon son avocat, ces migrants ne sont sous le coup d’aucune interdiction de séjour, ou de circulation sur le territoire français. Me Oloumi rappelle que le règlement de Dublin permet à tout demandeur d’asile (lire Monaco Hebdo n° 1024) de s’enregistrer comme tel. « L’article L. 742-4 du Code d’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile est clair : pour toute personne qui se présente à la police pour demander l’asile, le policier est tenu de l’informer et l’orienter en préfecture, décrit-il. Or, aujourd’hui, et depuis plus de 8 mois, chaque fois qu’une personne demande l’asile, on s’en fiche ! On la ramène à Menton. Ce qui se passe à la frontière est scandaleux. »

« Box des accusés »

Cet avocat estime que ce n’est pas aux citoyens de la Roya de faire le travail de l’Etat. « Bizarrement, ce n’est ni le Département, ni la préfecture que l’on retrouve dans le box des accusés. Il faudrait aussi que les députés fassent leur travail. » C’est pourquoi la saisine d’un juge d’instruction permettra, selon lui, de poser des questions à des personnages non interrogés jusqu’alors. En attendant, Cédric Herrou est placé sous contrôle judiciaire. « Le contrôle est un peu particulier. Outre les dispositions classiques d’obligation de rester en France et de se présenter aux gendarmes, il lui est interdit de prendre le train. Il ne doit pas se présenter dans les gares SNCF et sur les parvis des gares… » Quant aux migrants, ils ont été ramenés en Italie, selon Me Oloumi. Contactée par Monaco Hebdo, la préfecture des Alpes-Maritimes n’a pas répondu à nos questions avant le bouclage de ce numéro, le 1er août.

 

Le président français « ne veut plus personne dans les rues d’ici la fin d’année »

L’annonce du président de la République française, Emmanuel Macron, est intervenue jeudi 28 juillet, alors qu’il assistait à une cérémonie de naturalisation à la préfecture d’Orléans. « D’ici la fin d ‘année, je ne veux plus personne dans les rues, dans les bois. La première bataille : loger tout le monde dignement. Je veux partout des hébergements d’urgence. » De même, Emmanuel Macron a déclaré vouloir « partout, dès la première minute, un traitement administratif qui permette de déterminer si on peut aller vers une demande d’asile ou non et derrière une vraie politique de reconduite aux frontières. » Dénonçant le « traitement indigne » mis en place en France, il veut une diminution du traitement des dossiers de 18 à 6 mois. Des déclarations que les associations d’aide aux réfugiés saluent, en espérant qu’il ne s’agisse pas que d’un effet d’annonce. S.N.

Les députés interpellés

Par la voix de son avocat, Cédric Herrou a interpellé durant sa garde à vue les députés quant à la situation dans les Alpes-Maritimes. Contacté par Monaco Hebdo, Eric Ciotti, député Les Républicains (LR) de la 1ère circonscription, n’a pas souhaité commenter la mise en examen de Cédric Herrou. En revanche, il a rappelé sa réaction lundi 24 juillet suite à l’interpellation des demandeurs d’asile. « L’arrivée [lundi matin] de 200 migrants à Nice, dont l’objectif est de faire pression sur l’Etat pour obtenir des procédures de demande d’asile en urgence constitue une nouvelle provocation intolérable et inadmissible, commentait-il. […] L’Etat doit faire cesser l’action de M. Cédric Herrou et de ceux qui le soutiennent, sans quoi il s’en rend complice. » Ce député LR a regretté par la même occasion la participation du député européen Les Verts-Alliance libre européenne, José Bové, au déplacement du lundi 24 juillet. « En soutenant sa démarche scandaleuse de soutien à des étrangers en situation illégale, José Bové défend la vision d’une Europe passoire et sans-frontière, martèle-t-il. […] La solution n’est pas d’ouvrir grandes nos frontières, mais plutôt d’aider à la reconstruction des pays que fuient les migrants. » En tant que président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti estime que « le Département fait tout son travail pour la prise en charge des migrants mineurs ».

Pour Alexandra Valetta-Ardisson, députée La République en Marche (LREM) de la 4ème circonscription des Alpes-Maritimes, frontalière avec l’Italie et où se situe la vallée de la Roya, dans laquelle Cédric Herrou abrite régulièrement des migrants, il n’est pas « certain que l’action de Cédric Herrou soit profitable aux migrants, même si humainement et idéologiquement parlant, je peux comprendre le besoin d’agir que certaines personnes éprouvent ». Cette députée LREM salue « les hommes et femmes de cœur », aussi bien du côté des forces de l’ordre que de celui des citoyens. Mais « notre territoire ne peut continuer à être le passage de milliers de clandestins. La politique migratoire menée ces dernières années par la France et l’Europe n’est plus adaptée à la crise que la zone Méditerranée traverse actuellement. » Elle affirme qu’il est du devoir de l’Europe et de la France « d’offrir l’asile à ceux qui sont persécutés et demandent protection », mais soutient que la France n’a « pas vocation ni les moyens d’accueillir sur son territoire et de manière décente tous les migrants économiques ». Néanmoins, Alexandre Valetta-Ardisson indique que, par son action au sein de la commission de la Défense et des forces armées, elle participera à l’université d’été de la défense à Toulon et s’intéressera tout particulièrement au programme Frontex (Agence européenne des gardes côtes et gardes frontières). S.N.

 

 

journalistSophie Noachovitch