« Une tempête dans un verre d’eau pour une poignée d’euros »

Raphael Brun
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Le président Nouvelle Majorité de la commission de la culture et du patrimoine, Daniel Boeri, réagit à l’absence de vote cet été du texte sur l’encadrement des dépenses de campagne électorale, soulevé par Union Monégasque. Interview.

Votre réaction suite aux propos tenus par Union Monégasque, concernant l’impossibilité de voter cet été, en séance extraordinaire, la loi sur l’encadrement des dépenses électorales (lire Monaco Hebdo n° 1025) ?

« Indécent », « dépenses obscènes », « moralisation de la vie politique », « élection équitable », « bon sens », « morale » ! Tout ce florilège pour lancer la campagne électorale d’Union Monégasque (UM) ? L’excitation qui vient d’entourer la question relative au financement des campagnes électorales et d’une éventuelle session extraordinaire, au mois de juillet, me décidait de faire comme Montesquieu (1869-1755) en son temps : « On me mit dans les mains des livres de Droit ; j’en cherchais l’esprit » ! Après 239 commissions, 25 commissions plénières d’étude avec le gouvernement et 15 séances publiques depuis 2016, quelle mouche a donc piqué certains d’entre nous ? Le Groupe d’Etats contre la corruption (Greco) !

C’est-à-dire ?

Cette session extraordinaire, voulue par certains comme le doigt sur la couture du pantalon, visait à discuter des recommandations du Greco, à quelques mois des élections du Conseil national. Chacun le sait, je suis un Européen convaincu, et sans doute, vu mon âge, depuis plus longtemps que tout le monde ! Reste que l’Europe a perdu une partie de son sens originel.

Pour quelles raisons ?

Parce qu’elle a oublié la célèbre théorie des climats. Redécouvrir De l’Esprit des Lois (1748) a été fort instructif et approprié à notre cas : « Les lois positives doivent être relatives aux physiques du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré, à la qualité du terrain, à sa situation et à sa grandeur. Elles doivent se rapporter au degré de liberté que la Constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leur inclinaison, à leur richesse, à leur nombre, à leur commerce, à leur mœurs. » Montesquieu, par avance et par hasard, en 1725, parlait de notre pays ! Alors, les bras m’en sont tombés.

Vraiment ?

Tout ce remue-ménage pour 12 euros par jour et par candidat ! Oui, vous avez bien lu ! Car au fond, de quoi s’agit-il ? De 80 000 euros sur 270 jours, soit 9 mois ! Ce qui fait 12,34 euros par candidat sur l’ensemble de la période… C’est une tempête dans un verre d’eau pour une poignée d’euros ! Et puis, ce n’est jamais une bonne chose que d’utiliser la « morale », au risque d’aboutir à des fins contraires au but poursuivi.

Quels problèmes pourrait poser ce texte ?

La fine équipe des minoritaires tous confondus, a déjà coupé les têtes des forces vives administratives avec la loi sur les incompatibilités, dont je rappelle mon vote négatif. Désormais, elle se prépare à interdire objectivement l’arrivée de nouveaux entrants en politique, sous prétexte d’une fallacieuse morale, leur interdisant de se faire connaître personnellement et de les limiter à apposer leur nom sur une liste impersonnelle, à l’image de la Corée du Nord. Veulent-ils vraiment que le Conseil national devienne une nouvelle maison de retraite A Qietüdine ? Attention, il n’y a que 24 places !

UM a estimé que le président du Conseil national, Christophe Steiner, et son vice-président, Marc Burini, ne « voulaient pas » de cette séance extraordinaire cet été ?

UM est dans son rôle de minorité en campagne, encore que, quand bien même ces allégations soient fausses. Le président Christophe Steiner a rappelé les délais pour pouvoir convoquer une session extraordinaire, soit le 11 juillet. Or, c’était impossible. Je ne pense vraiment pas que le président et le vice-président ne « voulaient pas », pour reprendre vos termes, d’une séance extraordinaire. Au contraire, nous étions tous libres d’être pour ou contre. Or, il convenait d’obtenir 2/3 des élus en faveur de cette convocation. Cela n’a pas été le cas.

Chez NM, quels élus ne souhaitaient pas d’un vote cet été ?

Pour être direct, je fais partie de ceux qui ne le souhaitaient pas. Pour les autres, je n’en sais rien. A mon sens, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Et dans le cas présent, c’est ce qu’il se passe. D’autant que des questions plus graves et importantes sont posées aux Monégasques, et en particulier aux résidents des Jardins d’Apolline. On nous lance des questions picrocholines pour 12 euros par jour et par candidat, et certains de prétendre que « le Conseil national ne joue plus son rôle » ? Bravo ! C’est dur d’exister… Je vous le demande. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Quelle mouche a-t-elle piqué nos élus ? Je vous le dis : une session extraordinaire sur les Jardins d’Apolline, elle, n’aurait pas été de trop !

Vous comprenez la décision de l’élu NM, Jean-Charles Allavena, de démissionner de la présidence spéciale qui a beaucoup travaillé sur ce texte, sans parvenir à la faire voter cet été ?

Président de la commission des relations extérieures, il est sans doute plus sensible que d’autres aux pressions européennes et du Greco en particulier. Mais ce n’est pas ce que j’ai ressenti. Jean-Charles Allavena est un homme de convictions et je comprends parfaitement sa décision de démissionner de la présidence de la commission spéciale. Il souhaitait voir le projet de loi sur le financement des campagnes électorales voté cet été. Seules des questions de calendrier l’ont rendu impossible. Mais la tactique politicienne n’est, néanmoins, pas absente du débat. De plus, je ne partage pas cette volonté d’aller vite sur un texte.

Pourquoi ?

Souvent, « faire vite », et « faire bien », contrairement à l’adage, est compliqué. Notamment sur ce sujet qui dépasse largement son aspect moralisateur, sur lequel certains veulent nous entraîner, et dont les conséquences pour la démocratie de notre pays sont largement sous-estimées.

Du coup, quelle est la position de Jean-Charles Allavena chez NM, désormais ?

La position de Jean-Charles Allavena n’a, à ma connaissance, pas évolué concernant son engagement dans NM. Une certaine solidarité est de mise dans le groupe. Reste que chacun a le droit de défendre ses opinions, et tant mieux ! La démocratie, ce n’est pas « lève-toi et marche », même si d’aucuns prétendent le contraire.

Cette affaire a donc une conséquence lourde pour le groupe politique majoritaire NM ?

Cette « affaire », si on peut la qualifier ainsi, n’aura aucune conséquence pour NM, j’en suis convaincu. Il s’agit en réalité d’une affaire de microcosme politique, éloignée des affaires du pays. Si elle avait des conséquences, je le répète, pour 12 euros par jour et par candidat, dans quelle direction irait-on, je vous le demande… Et, en même temps, j’interpelle mes collègues.

Sur quels points ?

Nous savons tous faire la part des choses et nous avons à cœur de bien terminer cette mandature, avant de penser à celle qui viendra… et notamment les budgets rectificatifs 2017 et le budget primitif 2018, ce qui n’est pas une mince affaire compte-tenu de la situation des Jardins d’Apolline, dont on doit comprendre l’angoisse des résidents, au-delà de l’aspect technique du dossier. J’ai enregistré près de 22 000 vues dans mon blog-édito sur le sujet en moins d’un mois. Imagine-t-on un moment, mais ce n’est pas une critique, qu’on leur prédise une perspective de quatre ans de travaux ? C’est leur vie quotidienne qui est bouleversée. Oui, c’est une vraie question politique. Les conséquences lourdes, ce sont celles pour les Monégasques qui m’intéressent. Même si des premières manœuvres politiciennes sont engagées, on le voit bien dans le cas présent.

Cette affaire fait finalement le jeu de l’opposition Horizon Monaco ?

Pas forcément que du seul HM… Mais il est vrai qu’il y a une position commune aux minoritaires : donner une prime aux sortants.

Ce texte sur l’encadrement des campagnes électorales est assez restrictif ?

Un texte restrictif ? Lorsque l’on s’attarde sur les chiffres, je l’ai dit, on se rend compte que la querelle porte sur… 12 euros par jour et par candidat sur la période électorale. C’est dérisoire. Triste à en pleurer. La question ne réside pas dans le caractère restrictif ou non du texte. La véritable question est : se moque-t-on du monde ? Sous couvert d’une meilleure accessibilité et d’une belle morale, on vise en réalité à offrir une prime aux sortants qui, eux, n’ont pas besoin de dépenser plus pour se faire connaître. En politique, comme en marketing, un investissement de départ est indispensable, et le droit d’entrée dans un nouveau marché, en l’occurrence ici le « marché électoral », ne se cantonne pas simplement à apposer son nom sur une liste. Encore plus quand on n’a jamais participé à la vie politique ! Je parle d’expérience.

Jean-Charles Allavena aurait souhaité que l’Etat rembourse en totalité les frais de campagne pour permettre à n’importe quel Monégasque de se présenter à une élection, selon un principe d’égalité : vous aussi ?

C’est un leurre de croire que limiter les frais de campagne permettrait à tous de se présenter. Nous ne sommes pas au royaume des Bisounours. Comme dirait l’autre, c’est de la poudre de perlimpinpin. Comme je l’ai dit : se présenter, oui. En revanche, être élu est moins certain ! Il est souhaitable que l’Etat continue de rembourser une partie des frais de campagne. En même temps, réduire le débat à la seule vision des dépenses électorales fait courir le risque de l’irresponsabilité.

Pourquoi ?

Se présenter aux électeurs, ce n’est pas uniquement apposer son nom sur une liste. C’est aussi créer une relation personnelle et intime avec les électeurs. C’est rencontrer les Monégasques. Les écouter. Ce n’est pas simplement une présence sur un catalogue programme, à un meeting, simplement parce que cela fait partie des frais de campagne. Comme je l’ai dit, cela a un coût qu’on ne peut négliger. Notre culture et notre spécificité, et ce n’est pas un hasard, c’est le panachage. Les Monégasques veulent connaître leurs candidats, les soupeser. Même si certains veulent les limiter.

Ce texte sera voté quand finalement ?

D’abord, la commission spéciale devra se réunir pour élire un nouveau président, qui reprendra le dossier. Une fois le président de commission élu, un nouveau calendrier sera élaboré. Un seul mot d’ordre : ne pas se précipiter pour faire plaisir au seul Greco. D’autant que pour ce montant dérisoire, ce texte n’a aucun sens. Monaco possède ses caractéristiques propres. Singer nos voisins européens serait inapproprié et malvenu. D’ailleurs, faudrait-il les singer au point de rétribuer chaque élu, comme notre grand voisin, 16 000 euros par mois ? J’entends déjà des voix qui me disent « mais ce n’est pas possible, Monaco est différent ». Cela est vrai… Et pas uniquement pour les indemnités parlementaires. Toutefois, je me demande sérieusement si ces montants astronomiques ailleurs ne préviennent pas mieux contre la corruption que les galimatias qu’on nous propose.

Au mieux, les comptes seront encadrés de fin novembre 2017 à février 2018 : cela rend le texte partiellement inopérant ?

Nous savons tous qu’une campagne électorale efficace ne doit pas être trop étalée dans le temps. Pour 12 euros par jour et par candidat, encadrer plus longtemps la campagne électorale est inutile. Prendre l’argument de la morale pour faire pleurer la veuve et l’orphelin, alors que nous faisons face à des enjeux essentiels, comme les retraites ou, comme je l’ai dit, la gestion du drame sanitaire des Jardins d’Apolline, me semble déraisonnable. C’est cela la priorité.

Vous serez candidat sur quelle liste pour les élections de 2018 ?

Je l’ai dit depuis longtemps : je suis candidat. J’apprécie vraiment de travailler au service de nos compatriotes : faut-il rappeler la mise en place de la ligne 3 de bus Hector Otto-Fontvieille pour nos retraités, la signalisation des rétroviseurs des autobus pour prévenir tout accident, évidemment la loi sur la préservation du patrimoine national, la nuit blanche, le plan glissant sur 3 ans pour les institutions culturelles, la Casa d’i Soci… Assurer la représentation du Conseil national dans les manifestations culturelles à Monaco et ailleurs, pour témoigner de l’importance de la culture dans l’ADN de notre pays. J’ai envie de continuer. Sur quelle liste ? Vous le saurez bien assez tôt…

 

journalistRaphael Brun