« Sans vaccination, on verrait resurgir des maladies »

Raphael Brun
-

En France, la ministre de la santé, Agnès Buzyn, souhaite passer de 3 à 11 le nombre de vaccins obligatoires destinés aux enfants. Est-ce que Monaco doit suivre ce mouvement, alors que 4 Français sur 10 se disent méfiants envers les vaccins ? Le point de vue du chef du service pédiatrie du centre hospitalier Princesse Grace et membre du comité national des vaccinations, Michèle Berlioz.

Passer le nombre de vaccins obligatoires de 3 à 11, c’est une bonne idée ?

Passer de 3 à 11 vaccins choque l’opinion publique. Pourtant, 11 vaccins, c’est ce que beaucoup de gens font déjà, sans même s’en rendre compte. En fait, on passe de 3 à 11 vaccins qui sont déjà inscrits dans le calendrier des vaccins recommandés en France comme à Monaco (voir notre encadré par ailleurs).

Les enfants vont donc devoir subir 11 injections ?

Pas du tout ! Il y aura 4 injections à faire sur les deux premières années de la vie d’un enfant.

Cette décision a pourtant été qualifiée d’« hérésie » par Jacques Bessin, président de l’Union nationale des associations citoyennes de santé, selon qui « les vaccins ont des effets secondaires neurologiques, musculaires mal mesurés et parfois irréversibles » ?

Beaucoup d’études et de rapports arrivent aux conclusions que les vaccins ne provoquent pas de maladie auto-immune ou démyélinisante. Une étude suédoise qui a porté sur plus de 4 millions de jeunes filles, montre qu’il n’y a pas plus de scléroses en plaque que ce qu’il devrait y avoir dans la population générale non vaccinée.

Et pour les effets secondaires musculaires ?

L’aluminium présent dans les vaccins est accusé de provoquer des myofasciite à macrophages [une inflammation des muscles, N.D.L.R.]. Or, plusieurs rapports, notamment de l’académie nationale de médecine, du haut comité de santé publique ou de l’organisation mondiale de la santé (OMS), arrivent aux mêmes conclusions : il n’y a pas de déclenchement de pathologies avec l’aluminium. Le problème, c’est qu’il est souvent plus facile d’écouter des rumeurs que la vérité.

Vraiment aucun problème avec l’aluminium ?

Il y a de l’aluminium dans certains vaccins. Mais les études arrivent aux mêmes conclusions : cet aluminium ne déclenche pas de problème, en dehors de problèmes locaux. Ça ne déclenche pas d’autisme.

Il n’empêche qu’une pétition a été récemment lancée pour dénoncer « la République des vaccins » et le « pacte de Macron avec les labos pour vous vacciner de force » ?

C’est vrai qu’on entend beaucoup dire que les docteurs sont achetés par les laboratoires, avec la complicité des gouvernements. Si je partais en vacances grâce aux laboratoires, je pense que ça se saurait… Mais les anti vaccinaux ont aussi des objectifs commerciaux. Nous, médecins, on a des responsabilités. On n’est pas là pour imposer des choses ou des idées dans lesquelles on ne croit pas. Le médecin qui propose une vaccination est lui-même convaincu. Sinon, il ne peut pas convaincre à son tour.

Mais on a le sentiment que ce sont justement les explications et la concertation qui manquent dans ce dossier ?

Je crois qu’on n’a pas suffisamment expliqué. La capacité de diffusion des messages anti vaccinaux est extraordinaire, notamment grâce à internet. Par contre, il est plus difficile de parvenir à diffuser des vérités. Mais pour la première fois, le gouvernement français semble avoir pris conscience de cela. Il écoute et travaille pour mieux communiquer à destination du grand public. Le gouvernement français a d’ailleurs mis en place un site internet : vaccination-info-service.fr.

À l’inverse, 200 grands médecins ont lancé une pétition dans les colonnes du Parisien, en faveur de la vaccination obligatoire pour 11 pathologies : vous la signerez ?

Je n’ai pas vu passer cette pétition, mais oui, je la signerai. Aujourd’hui, on essaie d’inverser la vapeur sur un sujet qui est important.

Selon une étude publiée en septembre 2016 (1), près de quatre personnes sur dix estiment que les vaccins ne sont pas sûrs : comment expliquer cette défiance ?

Par le tort que nous font les crises médiatiques. Or, depuis 1998, les crises se sont succédées (voire notre encadré par ailleurs). Il y a d’abord eu l’hépatite B, puis la grippe H1N1, le Mediator, le Gardasil, l’aluminium… Du coup, les gens se disent que si les affaires autour des vaccins se multiplient, c’est qu’il doit y avoir un fond de vérité. À cela s’ajoute une pression des opposants aux vaccins. Et puis, il y a aussi de l’incompréhension face aux laboratoires.

Vaccins-@-Kristian

Pourquoi ?

Parce que les gens ne comprennent parfois pas pourquoi les laboratoires sont dans l’incapacité de livrer un vaccin. Or, il faut savoir qu’entre le moment où une bactérie est mise en culture et la sortie du vaccin, il faut 3 ans. Et ça, les gens l’ignorent souvent. De plus, un laboratoire passe 70 % de son temps à réaliser des contrôles de qualité. Tout cela explique les problèmes de production et de livraison de vaccins.

Mais la vente des vaccins est en baisse depuis plusieurs années déjà !

Les gens ont de moins en moins confiance, du coup, cela se répercute sur les ventes de vaccins. Résultat, la couverture vaccinale baisse. Lorsqu’un article a été publié dans une revue scientifique très sérieuse autour d’un lien supposé entre le vaccin pour la rougeole et l’autisme, le taux de vaccination a plongé. Et on a vu réapparaître les rougeoles…

Les vaccins peuvent causer l’autisme ?

Non. D’ailleurs, cette étude a été retirée.

Dès qu’on cesse de vacciner, la conséquence est immédiate ?

Oui, sauf pour des maladies éradiquées, bien sûr. Or, en Europe, la seule maladie à avoir totalement disparue, c’est la polio. En revanche, on ne pourra jamais éradiquer le tétanos, qui est une bactérie qui existe partout, car c’est une bactérie du sol. On voit aussi encore quelques cas de diphtérie. Mais si on arrêtait la vaccination, on verrait resurgir des maladies qui existent.

Peut-on affirmer que les vaccins sont sûrs ?

En médecine, il faut toujours rester humble. Il est donc difficile d’affirmer cela. Mais tout est fait pour rendre les vaccins le plus sûr possible. Certains vaccins ont un petit risque. Mais lorsqu’on pèse le bénéfice et le risque, on voit vite que le risque est plus que minime.

Un exemple ?

Pour le vaccin de la gastroentérite, on sait qu’il peut provoquer, de façon exceptionnelle, une occlusion de l’intestin, qui s’appelle une invagination. Mais il vaut mieux vacciner, car le bénéfice est énorme par rapport au risque. Surtout que l’invagination est quelque chose qui se soigne.

Les bébés et les prématurés sont trop fragiles pour être vaccinés ?

Au contraire. Comme ils sont plus fragiles, il faut les vacciner davantage. Ils ont donc une vaccination supplémentaire par rapport aux autres. Pour un bébé lambda, on fait un vaccin à deux mois et un rappel à quatre mois. Pour un bébé prématuré, il sera vacciné à deux mois, à trois mois et à quatre mois. Car il est encore plus fragile.

Monaco doit suivre la France et rendre obligatoire ces 11 vaccins ?

Monaco aurait tout intérêt à suivre la France sur ce sujet. C’est en tout cas mon point de vue personnel.

Qui va trancher ?

Le comité national des vaccinations. Il s’agit de l’organisme en charge des vaccins en Principauté, qui regroupe plusieurs médecins, des membres du gouvernement, le chef de service infectiologie et le comité d’hygiène du centre hospitalier Princesse Grace (CHPG)… Une réunion est prévue dans la semaine du 10 juillet pour évoquer ce dossier.

(1) Cette étude, qui est la plus grande menée auprès du grand public, a été menée par les chercheurs du Vaccine Confidence Project (« Projet confiance dans les vaccins ») à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, en collaboration notamment avec l’Imperial College de Londres et plusieurs équipes françaises. Plus de 65 000 personnes ont été interrogées dans 67 pays, entre septembre et décembre 2015. Les résultats ont été publiés sur le site de la revue EBioMedicine le 9 septembre 2016.

 

De 3 à 11 vaccins obligatoires pour les enfants

Désormais, en France, outre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, les autres maladies concernées par la vaccination seraient :

1. la bactérie Haemophilus influenzae

2. la coqueluche

3. l’hépatite B

4. le méningocoque C

5. les oreillons

6. le pneumocoque

7. la rougeole

8. la rubéole

Les 8 autres vaccins sont recommandés à l’heure actuelle. Ils deviendraient donc obligatoires « pour une durée limitée », a assuré la ministre de la Santé française, Agnès Buzyn, dans une interview au Parisien, le 15 juin 2017.

 

Vaccins : 30 ans de polémiques et de doutes

L’opinion publique se méfie des vaccins depuis plusieurs dizaines d’années. Dans les années 90, le vaccin contre l’hépatite B est mis sur la sellette. Puis, en 1998, le vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR), est accusé de favoriser l’autisme. En 2009, une polémique éclate à propos du vaccin contre la grippe H1N1. En 2013, c’est au tour du Gardasil d’être mis en cause. Enfin, en 2015, une pétition lancée par le professeur Henri Joyeux pour dénoncer la présence de sels d’aluminiums et de formaldéhydes dans l’Infanrix Hexa, qui est une version du vaccin obligatoire DT-Polio, recueille 680 000 signatures. Ces substances sont soupçonnées d’entraîner la myofasciite à macrophages, c’est-à-dire une inflammation des muscles. En 2013, le haut conseil de la santé publique français a pourtant estimé que « les données scientifiques disponibles à ce jour ne permettent pas de remettre en cause la sécurité des vaccins contenant de l’aluminium ». En juin 2015, l’ordre des médecins a lancé une procédure disciplinaire contre ce chirurgien cancérologue retraité, en estimant que « les propos du professeur Joyeux ne se fondent sur aucune preuve scientifique, voire alignent des contre-vérités ». Dans la foulée, Patrick Bouet, le président du Conseil national de l’ordre des médecins, a indiqué qu’il portait plainte devant la chambre disciplinaire de première instance de Languedoc-Roussillon contre « l’ensemble des propos » sur les vaccins tenus par le professeur Henri Joyeux. Autant de procédures visiblement insuffisantes pour restaurer la confiance vis-à-vis des vaccins. R.B.

journalistRaphael Brun