L’A380, facteur de croissance

Sophie Noachovitch
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Le 1er juillet, la compagnie Emirates Airline inaugurait le premier vol d’un A380 entre Dubaï et Nice et le premier, aussi, à se poser sur le tarmac niçois. Au delà du symbole, ce sont des enjeux financiers et économiques qui se profilent pour l’émirat et la Côte d’Azur.

Par Sophie Noachovitch (à Dubaï)

Sous le soleil matinal qui plombera bientôt l’atmosphère dubaiote de sa chaleur, samedi 1er juillet, un monstre d’acier se prépare sur la piste de 4 400 mètres de l’aéroport international. A l’intérieur, 420 passagers — le vol est à 80 % de sa capacité — s’apprêtent à gagner Nice. La liaison existe depuis 23 ans, mais ce vol n’est pas tout à fait comme les autres. Pour la première fois, la compagnie Emirates Airline fait voler un Airbus A380 entre les deux villes, et il sera le tout premier à se poser au bout de la promenade des Anglais. « C’est un avion mythique », estime quelques heures plus tard Dominique Thillaud, président du directoire aéroports de la Côte d’Azur. Et il l’est, en effet.

Plus 44 %

L’avion français et ses deux étages possèdent une aura fantastique auprès du public et la compagnie aérienne émiratie a su miser sur ses capacités exceptionnelles. De remplissage d’abord. Jusqu’à présent, les clients d’Emirates voyageaient à bord du Boeing 777 entre Dubaï et Nice. Avec un aller-retour quotidien, la compagnie augmente sa capacité de 44 %. Désormais 519 passagers peuvent monter à bord. L’autre atout de l’A380 de la compagnie réside dans le choix de ses équipements. « La classe éco dispose d’un espace incroyable dû à la largeur de l’avion, insiste Thierry Aucoc, vice-président d’Emirates en charge des activités commerciales pour l’Europe. L’impression de confort est donc bien présente même en classe éco. En outre, cet avion est tout à fait exceptionnel pour ses équipements en first class avec ses douches spa. » Quatorze suites de premières classes, dont la réservation débute à 5 683 euros pour l’aller-retour, et visent une clientèle de luxe, aussi bien dans le tourisme que les affaires. La business class n’a pas non plus à rougir, avec ses fauteuils réglables et son service quatre étoiles proposé par les hôtesses et stewards en rouge et blanc de la compagnie. Ici, il faut compter 2 650 euros pour un premier prix sur l’aller-retour. La class éco voit ses prix débuter à 457 euros. Des montants plutôt attractifs pour un vol de 6h30 et une stratégie assumée d’Emirates, afin d’attirer les clients français et internationaux à Dubaï.

Commandes

La compagnie ne lésine pas sur les investissements. Avec 92 Airbus A380, Emirates possède près de 50 % de la flotte mondiale qui totalise 213 avions de ce genre. Et 47 autres sont actuellement en commande. Un investissement de poids, c’est le moins qu’on puisse dire, avec un avion à 436 millions d’euros, mais selon Thierry Aucoc, il est fructueux. « Les échanges commerciaux entre les Emirats Arabes unis (EAU) et la France s’élèvent à près de 10 milliards d’euros », avance-t-il.

Cette compagnie aérienne a d’ailleurs misé très tôt sur l’Hexagone. Elle s’y est implantée dès 1994. A l’époque, seuls trois vols sur A310 par semaine relient Nice à Dubaï. « La liaison est rapidement devenue quotidienne, retrace Thierry Aucoc. Et l’année dernière, nous avons atteint 2 millions de passagers entre Nice et Dubaï. » L’attractivité de la Côte d’Azur vue du monde entier fait partie des raisons de ce choix tactique de la compagnie, ainsi qu’une forte demande des clients pour des places en première classe et en classe affaires.

En outre, Nice est, après le pôle Paris-Orly et Paris-Charles-de-Gaulle, le deuxième aéroport français et le premier en région. « Il dispose aussi d’une forte tradition internationale, avec la possibilité de recevoir des touristes », commente Thierry Aucoc. Sur les 32 avions d’Emirates Airline depuis la France, 20 vols hebdomadaires sont aux départs de Paris et 7 de Nice. 5 autres décollent de Lyon. « Le monde entier est intéressé pour venir à Nice, insiste le vice-président d’Emirates en charge des activités commerciales en Europe. Les Emiratis en particulier adorent la région. En outre, la clientèle azuréenne voyage beaucoup. »

A380-Emirates-First4-@-Emirates-Airlines © Photo Emirates Airline A380-Emirates-Busines3-@-Emirates-Airlines

Vol pour Bali

L’objectif de cette compagnie aérienne : faire de Dubaï un hub aérien, c’est-à-dire une plate-forme de correspondances internationales, incontournable. D’ores et déjà, le hub voit défiler 78 millions de passagers par an. A titre de comparaison, l’aéroport Charles-de-Gaulle en compte 65 millions. Le plus gros du monde, celui d’Atlanta aux Etats-Unis, chiffre ses passagers à 101 millions. L’aéroport de l’émirat propose des destinations partout dans le monde et en particulier vers l’Océan Indien, l’Asie du Sud-Est ou l’Australie. Plusieurs lignes ont été ouvertes récemment. Il existe un Dubaï-Athènes-Newark depuis mars, un Dubaï-Zagreb depuis juin et à partir de ce mois de juillet, un vol quotidien relie Dubaï à Bali. Des régions qui plaisent tout particulièrement aux Français, et plus largement aux Européens. Emirates Airline espère aspirer cette clientèle qui ferait escale à Dubaï. « Dubaï reçoit 15 millions de visiteurs par an. Il s’agit de la 4ème ville la plus visitée au monde après Bangkok, Londres et Paris », insiste Thierry Aucoc. Le ministère du tourisme dubaiote vise les 20 millions de visiteurs en 2020, année où la ville aux gratte-ciels accueillera l’exposition universelle.

24 000 Français

Réciproquement, Nice et l’ensemble de la Côte d’Azur bénéficieront de l’augmentation de la capacité induite par l’A380. « On l’oublie souvent, mais Nice est la capitale du parfum. Et Monaco est le siège de plusieurs entreprises étrangères très importantes, détaille le représentant d’Emirates. Les activités “corporates” sont assez importantes entre Marseille et l’Italie. » Environ 20 % des passagers de cette compagnie aérienne voyageraient pour affaires. Un chiffre difficile à déterminer pour Emirates qui ne demande pas à ses clients la raison de leurs voyages, mais un fait corroboré par la présence de plus de 1 000 entreprises françaises installées à Dubaï et 24 000 Français qui vivent sur place.

Luxe

Monaco fait aussi partie du paysage. Et Emirates Airline ne s’y est pas trompée en signant un partenariat avec l’entreprise de transport en hélicoptère, Monacair. « L’idée est de proposer aux clients de la “first class” [première classe, N.D.L.R.] un transfert en hélicoptère entre Nice et Monaco, souligne Thierry Aucoc. Ceux de la “business class” [classe affaires, N.D.L.R.] bénéficient d’un tarif avantageux de 79 euros, et ceux de la classe éco de 109 euros. » Objectif : inciter la clientèle de luxe à choisir Emirates, puisque le billet comprend le billet d’avion et le billet d’hélicoptère. « Pour notre visibilité, c’est un vrai plus, assure Gilbert Schweitzer, directeur de Monacair. Emirates souhaite un vrai service haut de gamme comme nous savons faire. Et il était essentiel de proposer aux clients d’Emirates un autre moyen de locomotion que la voiture jusqu’à Monaco. » Monacair cherche à fidéliser la clientèle d’Emirates, celle des première et business classes, mais aussi la clientèle éco. Des retombées difficiles à chiffrer selon Gilbert Schweitzer, étant donné la nouveauté du service. Selon l’aéroport de Nice, environ 12 % de la clientèle de ses vols transite ensuite vers Monaco, ce qui constitue, en valeur, près de 18 % du volume des billets. Monégasques, chefs d’entreprises mais également Emiratis friands de Monaco sont visés. « Pour les Emiratis, Monaco est une destination iconique et comme ils ont un niveau de vie très élevé, ils vont descendre dans de très bons hôtels », estime Thierry Aucoc. Monaco devrait ainsi bénéficier de retombées positives, à minima en termes de tourisme.

Fret

Pour l’aéroport de Nice, c’est aussi un événement. « Cela permet de faire entrer la destination Provence-Alpes-Côte-d’Azur (Paca) dans le club des destinations de l’A380, estime Dominique Thillaud. Cela permettra également le développement de la richesse pour notre territoire. » Le président du directoire aéroports de la Côte d’Azur ajoute que l’A380 constitue également un vecteur d’exportation du fret. « Des entreprises locales exportent leurs produits par le fret avionné et Emirates est le premier opérateur de fret à Nice », précise Thillaud. Le long courrier peut en effet transporter 19 tonnes de marchandises. Du côté de la compagnie, on est persuadé que l’augmentation du nombre de places entre les deux cités « attirera les investisseurs étrangers » sur les deux destinations. En termes d’images, Emirates Airline s’offre ainsi un indéniable coup de projecteur avec la mise en place de cet A380. Mais il s’agit surtout d’un choix fondamentalement stratégique qui devrait réserver de belles retombées financières, à la fois à cette compagnie aérienne, mais aussi à Dubaï et à la Côte d’Azur.

 

journalistSophie Noachovitch