Les écrans sont-ils
dangereux pour les enfants ?

Raphael Brun
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Smartphones, tablettes, télévisions, ordinateurs, consoles de jeux… Des professionnels de santé s’alarment de la montée en puissance des écrans dans le quotidien des enfants et évoquent des troubles proches de l’autisme.

C’est par l’intermédiaire d’une tribune publiée par Le Monde fin mai (1), qu’ils ont décidé de prendre la parole. “Ils” ce sont des médecins et des professionnels inquiets qui se sont mobilisés pour dénoncer la « surexposition des jeunes enfants aux écrans » qu’ils estiment être devenue un « enjeu majeur de santé publique ». Depuis le terrain, leur constat est sans appel : « Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. »

« Retard »

Depuis que les écrans sont devenus vraiment portables, ces professionnels de santé constatent une nette augmentation du temps d’exposition aux écrans. « Les jeunes parents qui passent beaucoup de temps sur leurs smartphones parce qu’ils sont tout simplement nés avec, ont souvent tendance à exposer davantage leurs propres enfants. En revanche, tous les milieux sociaux sont touchés de façon indifférente », raconte Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie et présidente de l’Association pour l’éducation à la réduction du temps écran (Alerte). Il faut dire que les écrans sont devenus de véritables béquilles pour certains parents, désireux d’avoir la paix : « Aujourd’hui, on voit de plus en plus des couples qui vont au restaurant avec leur bébé dans une poussette et leur enfant qui joue avec une tablette ou un smartphone », témoigne Anne Lefebvre. En tout cas, les chiffres sont éloquents : « 90 % des enfants sont inscrits sur un réseau social, avec, en moyenne, environ 200 amis sur leurs comptes. Un jeune envoie 80 SMS par jour, soit environ 2 500 SMS par mois », indique Michèle Berlioz, chef du service pédiatrie au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG). Une trop grande exposition aux écrans qui n’est pas sans conséquences, comme le rappelle Anne Lefebvre : « Une pédiatre a constaté des troubles qu’elle a jugé proches du spectre autistique. Nous, sur le terrain, on voit des enfants malhabiles sur les activités motrices, un peu patauds, qui ne savent pas très bien jouer, des enfants qui ont un retard de langage, un retard de motricité globale ou de motricité fine… Il faut même parfois leur réapprendre à jouer. » D’autres ne parlent pas à l’âge de 4 ans et souffrent de problèmes d’attention. Ils n’arrivent pas à garder le regard posé sur une personne ou un objet, s’il ne s’agit pas d’un écran.

Signaux

Pour que le développement d’un enfant soit pleinement réussi, il faut qu’il puisse établir des relations partagées avec les autres. Tout cela se construit dans la petite enfance, idéalement accompagné par des parents disponibles. Du coup, Michèle Berlioz rappelle son intérêt pour la « règle des 3, 6, 9, 12. Il s’agit d’une charte du bon usage des écrans. Avant 3 ans et l’entrée en école maternelle, il faudrait qu’un enfant ne soit exposé à aucun écran. Car avant 3 ans, l’enfant a besoin de se construire des repères spatiaux et temporaux. Pas de console de jeux avant 6 ans et l’entrée en école primaire. Pas d’internet avant 9 ans. Et pas de réseaux sociaux avant 12 ans. » Une règle qui n’est bien évidemment pas connue de tous et qui n’est que peu souvent respectée. Pourtant, chez les jeunes enfants, certains signaux sont inquiétants, comme le souligne la responsable du service pédiatrie du CHPG : « Si on demande à un enfant de dessiner un bonhomme, celui qui est exposé moins d’une heure par jour à un écran fera un dessin assez élaboré, avec des petites mains, des chaussures… En revanche, l’enfant qui utilise des écrans plus d’une heure par jour n’arrive même plus à dessiner un bonhomme. Ou alors, il va faire deux ronds, un pour la tête, un autre pour le corps et de simples traits pour les bras et les jambes. Bref, sa créativité et son imagination sont totalement étouffés. »

Déficiences

D’autres problèmes sont pointés par ces médecins. Notamment l’obésité, puisque face aux écrans, l’enfant est sédentaire. Mais aussi une augmentation des risques qui peuvent entraîner une dépression et des troubles du sommeil. « Les lumières de ces écrans activent plus fortement les récepteurs photosensibles de la rétine que la lumière d’une simple lampe. Et même si on baisse la luminosité de son smartphone ou de son iPad, ça ne change rien : cela retarde quand même l’horloge interne, ce qui impacte la qualité du sommeil. Quant aux niveaux de mélatonine, une hormone qui joue beaucoup sur le sommeil, des études montrent que les écran peuvent en faire baisser le niveau », décrypte Michèle Berlioz. Trop d’écrans peut aussi avoir un effet négatif sur la scolarité, mais aussi sur les addictions, comme l’alcool, le tabagisme et le sexe. L’utilisation quotidienne d’écrans à haute dose peut-elle déboucher sur des déficiences neurologiques graves ? « Graves, non, répond Michèle Berlioz. Mais ça peut aboutir à des retards de langages chez le tout petit. Car plus il passe de temps sur un écran et moins son langage sera élaboré. En effet, pour l’enfant, l’acquisition du langage provient de l’interaction, des mots qui sont entendus, mais aussi des échanges dans le regard ou dans l’attitude corporelle. »

Colères

Or, face à une télévision, les experts estiment que le cerveau de l’enfant travaille moins, car il est moins stimulé. « Les dessins animés sont découpés avec des images et des plans qui s’enchaînent très vite pour éviter que l’enfant n’ait envie de changer de chaîne. Donc l’enfant n’est pas stimulé : il est obnubilé par l’image », glisse la chef du service pédiatrie du CHPG. À l’inverse, lorsqu’un enfant joue avec des figurines, il se crée un monde et se raconte des histoires. Or, pour se construire, un enfant a besoin de créativité et d’imaginaire pour trouver des solutions à ses peurs. « Quand il regarde la télévision, si l’histoire se finit mal, l’enfant n’a pas la sécurisation qu’il attend. De plus, il ne possède pas les moyens de recréer une fin heureuse à cette histoire », ajoute Michèle Berlioz. Or, les jeux traditionnels restent fondamentaux, disent ces professionnels de santé. Jeux avec des objets que l’on empile, jeux d’imitation, jeux fonctionnels, jeux de construction… Tous ont leur importance dans le bon développement de l’enfant. Mais face au formidable pouvoir d’attraction des écrans, difficile pour ces jeux d’emporter l’adhésion. Pire, dans certains cas, les parents sont confrontés à de grosses colères lorsqu’ils décident de retirer les écrans à leurs enfants. Ce qui n’étonne pas Michèle Berlioz qui évoque un phénomène d’addiction : « L’addiction est un processus qui procure du plaisir. Donc si on enlève un écran à un enfant, selon son degré d’addiction, il peut être totalement intolérant à la frustration engendrée. Donc, comme pour une addiction, il faut faire un sevrage. Et il faut que les parents soient très attentifs. »

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Usages

Face à ce phénomène, les réactions sont très variables d’un pays à l’autre, selon sa culture, son histoire et sa politique de santé. « En Allemagne, des campagnes de prévention ont lieu dans les crèches pour inciter les parents à regarder leur bébé. À Taïwan, des amendes de 1 400 euros peuvent être imposées à un parent qui laisse son enfant de moins de 2 ans devant des écrans. » Car dans certains cas, plus rares, des parents portent un intérêt limité à leur enfant. Ce qui provoque une souffrance chez le bébé, comme l’a démontré l’expérience du « Still Face » (voir notre encadré). En effet, lorsqu’un enfant n’a pas été suffisamment habitué à échanger avec ses parents, il a alors du mal à développer ses aptitudes sociales et sa capacité à communiquer. Si tout le monde se refuse à diaboliser les écrans, ce sont les usages qu’il est urgent de repenser, estiment ces professionnels de santé. Et l’interdiction pure et simple n’est pas une solution. « Il faut passer un contrat sur les horaires d’utilisation des écrans avec les enfants. Je pense qu’il vaut mieux encadrer plutôt qu’interdire. Il faut compenser cette addiction en favorisant une autre activité : le sport, les jeux, les livres… Le problème, c’est que, parfois, certains parents n’ont plus envie de s’impliquer et de passer du temps avec leurs enfants. L’idéal, c’est de miser sur des activités qui favorisent les échanges, comme le théâtre par exemple », propose Michèle Berlioz. Il est donc urgent de repenser les usages sociaux et culturels autour de ces écrans qui font aujourd’hui partie intégrante de la vie des familles. « Il faut apprendre à se servir de ces écrans de manière dosée et progressive, en visant l’enrichissement culturel et les apprentissages. Tout ce qui relève d’usages excessifs et à 80 % récréatifs, qui conduisent à abandonner la scolarité, débouche sur des difficultés par la suite », rappelle la présidente d’Alerte, Anne Lefebvre.

« Piqûre »

À l’inverse, les écrans peuvent parfois être précieux. « Un écran ne juge pas et ne gronde pas l’enfant », rappelle Michèle Berlioz pour expliquer l’engouement autour de ces objets. Les écrans peuvent être une aide, comme par exemple pour les enfants dyslexiques (lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1015). Quant aux tablettes, elles sont utilisées dans certains hôpitaux, comme au CHPG : « On en propose en moyens complémentaires des gaz anesthésiants, des antalgiques et des crèmes anesthésiques. Fixées sur des bras rotatifs, ces tablettes permettent aux enfants d’avoir accès à des comptines, à des dessins animés… Quand une infirmière doit, par exemple, faire une piqûre, elle peut utiliser ces tablettes pour faire diversion auprès de l’enfant. Il faut construire l’avenir avec les nouvelles technologies. Pas contre », raconte la responsable du service pédiatrie du CHPG. Comme l’hypnose, les tablettes sont donc un autre moyen de travailler, qui facilite la distraction. En plus d’encadrer leur utilisation, certains se plaignent du manque de sensibilisation autour de cette problématique. « Afin de prévenir de graves retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, nous demandons que des campagnes nationales issues des observations et des recommandations des professionnels du terrain […] soient menées en France et diffusées dans tous les lieux de la petite enfance », réclament les signataires de la tribune publiée le 31 mai 2017 dans Le Monde. En 2013, l’Académie des sciences avait déjà alerté sur les potentiels dangers des écrans, en incitant notamment les parents à ne pas laisser les enfants jouer aux jeux vidéos avant l’âge de 6 ans. « Il existe beaucoup de slogans, mais aucun pour dire qu’il faudrait moins regarder la télévision. Mais un slogan qui passerait à la télévision pour dire qu’il faut moins regarder la télévision, est-ce vraiment possible ? », sourit Michèle Berlioz. Ça aurait au moins le mérite de ne pas passer inaperçu.

(1) La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique, une tribune publiée dans Le Monde, le 31 mai 2017.

 

L’expérience du « Still Face »

Dans leur tribune, ces professionnels de la santé et de la petite enfance mettent en avant une expérience menée par le docteur Edward Tronick, qui remonte à 1975, l’expérience “Still Face” : « Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourires, pointage, babillage mélodieux…). Puis, on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord, le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion. Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin, il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense. En prolongeant l’expérience, on verrait très probablement le bébé se replier sur des gestes d’autostimulation, adopter un regard errant et ne plus répondre aux sollicitations humaines, trop stressantes, car irrégulières. Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des troubles du spectre autistique (TSA), vivent depuis leur naissance des expériences de «“Still Face” répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus. Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte. Lorsque nous demandons aux parents de retirer les écrans, nous observons des redémarrages : davantage de regards adressés, un temps d’attention prolongé, des échanges de sourires, un besoin de jouer, davantage de curiosité, un développement du langage. »

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