Mbappé vaut-il vraiment
plus de 100 millions d’euros ?

Raphael Brun
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Depuis quelques semaines, l’attaquant de 18 ans de l’AS Monaco, Kylian Mbappé affole le marché des transferts. Le Real Madrid serait prêt à débourser 135 millions d’euros pour s’offrir ce prodige.

Le Real Madrid, Arsenal, le Paris Saint-Germain (PSG)… Depuis plusieurs semaines, quelques-uns des plus grands clubs européens courtisent l’attaquant de l’AS Monaco, Kylian Mbappé. À seulement 18 ans, il affole les compteurs. Le Real Madrid aurait formulé une offre à 135 millions d’euros. Et il se murmure que le PSG pourrait à son tour surenchérir. Bref, les rumeurs et les intox se multiplient dans ce mercato estival pas tout à fait comme les autres pour l’AS Monaco, qui voit ses meilleurs joueurs quitter le club les uns après les autres. Bernardo Silva a signé à Manchester City, Benjamin Mendy pourrait l’imiter, pendant que Nabil Dirar devrait rejoindre la Turquie et Fenerbahçe et que Valère Germain est annoncé du côté de l’Olympique de Marseille (OM).

“Starifiées”

Mais, au-delà de l’aspect simplement sportif, est-ce que Kylian Mbappé vaut vraiment plus de 100 millions d’euros ? « C’est n’importe quoi ! », « les clubs gaspillent leur argent », « les joueurs de foot sont trop payés »… Souvent, l’opinion publique n’est pas tendre avec le milieu du football. Alors, le Real Madrid aurait-il la folie des grandeurs ? Pour le savoir, Monaco Hebdo a contacté quelques experts. Et pour eux, ce genre de transaction et les chiffres avancés ne doivent rien au hasard. « On essaie de rationnaliser quelque chose qui, à bien des égards, reste irrationnel », reconnaît Thierry Granturco, avocat et spécialiste du droit du sport. Depuis le 15 décembre 1995, l’arrêt Bosman décidé par la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) a bouleversé et libéralisé le marché des transferts. Les joueurs sont devenus très mobiles d’un club à un autre. Du coup, cela a permis à certains clubs d’attirer les meilleurs joueurs. Des équipes se sont “starifiées” et une véritable économie du spectacle s’est mise en place. Des télévisions se sont alors ruées sur les droits pour diffuser les rencontres et les compétitions les plus prestigieuses.

Beckham

« C’est un peu comme dans un film : plus on met de stars au générique et plus on a de chances de faire, a priori, de bonnes entrées. Et donc, des recettes satisfaisantes », avance Thierry Granturco. C’est ensuite un cercle économique vertueux qui est supposé s’enclencher. Plus un club est diffusé à la télévision et plus il attire d’annonceurs. Et plus le club a de sponsors qui veulent être associés et vus avec son équipe. Au final, plus le club a de sponsors, plus il est riche. Reste ensuite à maintenir coûte que coûte le fonctionnement de ce cercle vertueux. Pour cela, il faut investir pour constituer chaque année une équipe performante, avec, si possible, de nouveaux « produits » d’appel. Ce qui ne signifie pas forcément un joueur avec uniquement des qualités sportives hors normes. « David Beckham au PSG n’était plus capable d’aligner des performances sportives de très haut niveau comme dans le passé. Mais par son image, il a apporté des revenus supplémentaires au PSG. Du coup, il n’a rien coûté au club », rappelle Thierry Granturco.

SFR Sport

Donc, jusqu’au jour où les télévisions diront « ça suffit », il n’y a, a priori, aucune raison de ne plus continuer à chercher des joueurs comme Kylian Mbappé. Et pour le moment, les télévisions en veulent toujours plus. Notamment Canal+, beIN SPORTS, SFR Sport en France, mais aussi Sky Sports ou BT Sport au Royaume-Uni par exemple. Dernier épisode en date qui démontre que l’on a pas encore atteint le plafond de verre : le coup de maître réussi par le propriétaire du groupe Altice, Patrick Drahi. Début mai, Drahi a permis à SFR Sport de remporter les droits de diffusion de la Ligue des Champions et de la Ligue Europa. Montant de l’opération : 350 millions d’euros par saison sur trois ans, de 2018 à 2021, soit plus du double du contrat actuel (165 millions). Canal+ et beIN SPORTS sont sonnés. Les deux chaînes n’ont pas vu le coup venir. Actuellement, les droits télé continuent d’augmenter. La Ligue de football professionnel (LFP) devrait lancer un appel d’offres anticipé et elle espère doubler le montant touché actuellement, soit 748,5 millions par saison pour la période 2016-2020. Or, en 2014, on parlait déjà de « montant record »« Et dans les autres championnats européens, on est encore sur une croissance à deux chiffres. Donc la possibilité de voir les droits télé se tarir est infime. On reste dans ce cercle vertueux, avec de plus en plus de télévisions et de plus en plus d’annonceurs », souligne Thierry Granturco.

« Potentiel »

Les joueurs comme Kylian Mbappé n’ont donc pas de souci à se faire : le système tourne à plein régime. « Ce type de joueur permet à son club de réaliser des performances sportives, mais aussi de continuer à attirer l’ensemble des sponsors, des diffuseurs et des annonceurs qui accompagnent un club de football », ajoute Thierry Granturco. Quant au prix qui aurait été avancé par le Real Madrid, 135 millions d’euros, il ne serait pas si fou que ça. « Mbappé vaut cher parce que c’est un attaquant et que les attaquants coûtent toujours plus chers que les autres postes. Ensuite, il marque pendant les grands évènements, notamment en Ligue des Champions. Donc beaucoup de monde a vu ses performances à travers l’Europe. Enfin, il n’a que 18 ans. Il a donc un gros potentiel. C’est un investissement pour le futur club acheteur. Il faut voir le joueur comme un bien, un capital », détaille pour sa part Pierre Rondeau, économiste du sport et professeur d’économie et de management à la Sports Management School (1). Et il y a mieux encore.

« Merchandising »

Le club qui achètera Mbappé pourrait finalement retrouver sa mise de départ à la revente et faire des bénéfices dans l’intervalle. Avec une hypothèse à 20 millions de salaire annuel brut, l’attaquant de 18 ans de l’ASM coûterait donc à son nouveau club 195 millions pour trois saisons. « Car même s’il signe un contrat de 4 ans, il n’en fera que trois pour toucher une indemnité de transfert », rappelle Thierry Granturco. Partant du principe que Mbappé pourra être revendu 135 millions dans trois ans, car il n’aura alors que 21 ans, son nouveau propriétaire peut tenter de maximiser les gains dans l’intervalle. À ces 135 millions touchés à la revente, il faut ajouter toutes les autres recettes commerciales liées à ce joueur, notamment le merchandising. « Un club touche environ 30 % des ventes sur le merchandising. À Manchester United (MU), le milieu de terrain français Paul Pogba, a généré près de 270 millions de ventes de maillots à son nom, uniquement sur sa première saison en Angleterre. Soit 90 millions nets pour les caisses de MU », raconte Thierry Granturco. Avant d’ajouter : « Il faut rappeler que tout cela a été réussi en dehors de toute considération sportive : cette année, MU n’a pas joué la Ligue des Champions et a fini 6ème du championnat d’Angleterre. »

Réseaux sociaux

De plus, si Mbappé permet à son club de remporter des compétitions, cela permettra à son nouveau club de gagner de l’argent, versé notamment par l’UEFA pour la Ligue des Champions. Et cette variable est difficile à comptabiliser de façon claire et évidente. « Si le club qui achète Mbappé parvient à lui faire céder ses droits à l’image, je suis quasi certain que le club gagnera de l’argent. Donc contrairement à ce que l’on entend, un tel transfert, ce n’est pas n’importe quoi. Il y a derrière ce genre de transfert une réalité économique », soutient Thierry Granturco. Surtout que l’image de l’attaquant de l’AS Monaco est très positive. « C’est un jeune qui s’exprime très bien. Il n’a pas fait parler de lui négativement dans les médias. Il passe pour un jeune élève, poli, que les mamans pourraient adorer et que les jeunes pourraient prendre en exemple. Il dispose d’une belle image de marque », estime Pierre Rondeau. Cet économiste du sport rappelle aussi qu’une autre variable est à prendre en considération : le potentiel et le poids de Mbappé sur les réseaux sociaux. Alors que Monaco Hebdo bouclait ce numéro le 20 juin, ce joueur affichait plus de 172 000 abonnés sur Twitter et plus de 1,5 million sur Instagram. « Son club va pouvoir profiter de sa réputation sur les réseaux sociaux et faire la publicité de sa marque. À MU, Pogba en est le parfait exemple », juge Pierre Rondeau.

Juin 2018 ?

Dernier élément à prendre en considération pour expliquer le montant stratosphérique formulé par le Real Madrid : la structure même du marché des transferts. Bloquée pour les plus grandes stars que sont Messi, Ronaldo ou Neymar par exemple, l’offre de joueur est désormais plafonnée estime Pierre Rondeau : « Les clubs, la demande donc, se tournent vers les jeunes stars, les espoirs du foot, et se positionnent pour les acheter. La demande devient alors supérieure à l’offre et les prix augmentent mécaniquement. » L’AS Monaco, dont la direction répète qu’elle n’a pas besoin de vendre pour équilibrer ses comptes, pourrait aussi tenter de trouver un accord pour conserver Mbappé jusqu’à juin 2018. En effet, alors qu’une Coupe du monde se déroulera en juin et juillet 2018, certains observateurs estiment que, pour être sélectionné en équipe de France, l’attaquant de 18 ans a l’obligation d’évoluer dans un club où il jouera très régulièrement. Pas sûr que ce soit le cas à Madrid. « Il n’y a pas de vérité. Mbappé sort d’une demi-saison extraordinaire. Donc aujourd’hui, il vaut énormément d’argent. Est-ce que faire une saison de plus à Monaco le rendra plus cher ? J’en doute. Ce qui pourrait le valoriser encore un peu plus, ce serait d’acquérir une image peut-être un peu moins lisse », estime Thierry Granturco. Si un transfert à 135 millions serait indiscutablement bon pour les caisses de l’ASM, la dimension sportive de cette opération pose question. « Je ne suis pas sûr que Kylian Mbappé soit prêt à faire face à la concurrence qu’il y a au Real Madrid, ajoute cet avocat. Partir à Arsenal serait un bon choix, à la fois sur un plan sportif et économique. Ce serait en tout cas dommage que Mbappé fasse un choix qui freine son développement sportif. »

(1) Pierre Rondeau vient de publier Pourquoi les tirs au but devraient être tirés avant la prolongation (édition Le bord de l’eau), 120 pages, 10 euros.

 

« C’est l’Asie qui pèse le plus »

Est-ce que la nationalité d’un joueur pèse dans le prix d’un transfert ? Pas forcément pour Thierry Granturco, avocat et spécialiste du droit du sport : « Pour un joueur du prix de Mbappé, les clubs se préoccupent surtout de savoir comment il va être perçu en Chine, en Afrique ou en Amérique du Nord. L’essentiel des produits commerciaux pour les grands clubs européens proviennent aujourd’hui surtout de l’Asie et de l’Amérique du Nord. Peu à peu, les clubs commencent à se tourner vers l’Afrique, mais avec des incidences financières nettement moindres. Aujourd’hui, c’est l’Asie qui pèse le plus. »

journalistRaphael Brun