Jardins d’Apolline
« On a donc tous dysfonctionné »

Raphael Brun
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Séance marathon au Conseil national le 22 juin. Très logiquement, la crise sanitaire aux Jardins d’Apolline a monopolisé une large partie des débats, qui ont parfois été musclés.

C’est par le dossier le plus chaud du moment que les débats ont débuté lors de la séance publique du Conseil national, le 22 juin. Le tout, à un horaire plutôt inhabituel, 16h au lieu de 17h. Mais la situation de crise vécue par les habitants de l’immeuble les Jardins d’Apolline méritait ce changement, ont estimé gouvernement et Conseil national. En effet, depuis le 12 juin, impossible de consommer l’eau du robinet pour environ 800 résidents de cet immeuble récent situé dans les domaines de l’Etat et dont la construction a été achevée en 2013. En cause, des traces de fer dans l’eau qui pourraient se révéler toxiques (lire notre article publié dans Monaco Hebdo n° 1020). Tous les travaux de plomberie et de distribution d’eau ont été exécutés par l’entreprise monégasque Squarelectric département SPC, dans le cadre d’un contrat de sous-traitance lancé par le groupement d’entreprises Engeco Satri.

Relogement

Le Conseil national a donc ajouté à son déjà solide programme du 22 juin, le vote d’une résolution réclamant au gouvernement la mise en place d’une série de mesures exceptionnelles pour venir en aide aux résidents des Jardins d’Apolline. Un appel entendu par le gouvernement et par le ministre d’Etat, Serge Telle, qui a d’emblée qualifié la situation d’« insupportable » et d’« inacceptable » pour les habitants de cet immeuble. Se disant « scandalisé » par cette situation et déterminé à la résoudre « au plus vite et au mieux », Serge Telle a avancé une série de réponses concrètes. À commencer par la totale réfection, bloc par bloc, des systèmes de canalisation de quatre bâtiments de l’immeuble. Tous les appartements des Jardins d’Apolline, soit 237, seront ensuite totalement remis à neuf, ce qui nécessitera, selon le gouvernement « deux ans et demi de travaux ». Du coup, il faudra reloger temporairement les résidents concernés : « Toutes les pistes sont en train d’être étudiées, a indiqué Serge Telle. Le secteur libre, les caisses sociales, le secteur domanial… Il est aussi probable que nous aurons besoin d’appartements domaniaux que nous prendrons dans l’opération Engelin. Ce qui différera l’entrée des demandeurs pour cet immeuble, dont l’appel à candidature sera lancé à partir du 26 juin. »

Loyers

Évoquant un « impératif de solidarité », le ministre d’Etat a estimé et espéré que la communauté monégasque comprendrait cette décision et ses implications futures. Du côté des compensations financières, après avoir annoncé une réduction de 15 % du loyer qui avait laissé pas mal de résident des Jardins d’Apolline dans l’incompréhension, voire la colère, le gouvernement a fini par mettre en place une gratuité totale des loyers et des charges, avec un effet rétroactif au 1er juin et jusqu’au 31 août.

Filtres

Le conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Didier Gamerdinger s’est à son tour exprimé pour retracer l’historique des différents prélèvements réalisés ces derniers mois : « Compte tenu de l’ampleur des travaux à mener, nous recommandons aux résidents de ne plus utiliser l’eau de cet immeuble pour laver les aliments et de prendre des douches plutôt que des bains. Et de ne plus se brosser les dents avec l’eau du robinet ». En parallèle, des filtres céramiques sont en train d’être installés pour bloquer si nécessaire les résidus métalliques et les bactéries. Un système de filtration a été placé au pied de chacun des blocs.

« Pénurie »

« Même si ça fait deux ans qu’on tire la sonnette d’alarme, la situation actuelle ne devrait pas exister. On a donc tous dysfonctionné. Aujourd’hui, il n’y a que des victimes : les résidents de ces immeubles, le gouvernement et nous tous, puisque nous représentons les Monégasques », a admis le président Nouvelle Majorité (NM) de la commission du logement, Jean-Michel Cucchi, tout en estimant qu’utiliser les 130 appartements bientôt disponibles à l’Engelin ne doit être fait que « si toutes les autres pistes ont été utilisées. On doit arriver à trouver une soixantaine d’appartements. On est dans une épouvantable situation de pénurie. Utiliser l’Engelin ne fera que l’aggraver. » Globalement, les élus ont reproché au gouvernement son inertie et le temps perdu, précieux, dans ce genre de dossier. Le leader d’Horizon Monaco (HM), Laurent Nouvion, s’est « associé » aux propos de Jean-Michel Cucchi, pour cette « crise qui touche près de 230 familles, 550 Monégasques ».

Faux plafonds

« Nous devons absolument comprendre comment, y compris à l’intérieur des services de l’Etat, nous en sommes arrivé là. S’il le faut, nous assumerons notre part de responsabilité, sans tabou et sans arrière pensée », a assuré le ministre d’Etat, Serge Telle. Un premier dégât des eaux a été constaté dans l’un des appartements des Jardins d’Apolline dès 2013, puis un second en 2014. « Ces deux incidents ayant été provoqués par deux problèmes différents, nous n’avions pas envisagé des dégâts de cette ampleur. En 2015, les dégâts des eaux se sont multipliés suite à des ruptures de canalisations encastrées et à une absence d’étanchéité sur des bacs à douche. Nous avons alors envisagé de refaire l’intégralité des canalisations en les installant dans les faux plafonds pour qu’ils restent accessibles, si nécessaire, plutôt que coulés dans le béton », a rappelé le conseiller-ministre pour l’équipement, Marie-Pierre Gramaglia. Tout en se rendant à l’évidence : « Ce que nous n’avions pas prévu, c’est que l’eau soit contaminée. Cette contamination est due à un incident sur les canalisations d’eau chaude et d’eau froide, sur les colonnes de distribution. Pour l’Engelin, nous avons donc décidé d’installer les canalisations dans des faux plafonds, et de ne plus les encastrer dans du béton », a ajouté Marie-Pierre Gramaglia, soulignant que l’Etat avait déjà pu tirer quelques leçons de ce dossier sensible.

« Entêtements »

Des réactions gouvernementales en cascades qui ont donc semblé bien tardives aux élus du Conseil national. À commencer par l’élu NM Jean-Charles Allavena qui a été très clair : « Jusqu’à récemment, le gouvernement n’avait pris dans ce dossier Apolline que des décisions mineures, mesquines et insultantes. Et puis, parce que le Prince Albert a froncé les yeux et fait la grosse voix, j’ai l’impression que tout le monde est à plat ventre depuis trois jours et qu’on prend enfin de vraies décisions. Bizarrement, il s’agit des décisions que réclamait Jean-Michel Cucchi et les élus du Conseil national. Ça devient dur d’avoir raison trop tôt… Pourquoi avoir attendu autant ? »

« Lamentable »

Au bout de plus d’une heure et quart de débats assez consensuels, c’est l’intervention de l’élue HM, Béatrice Fresko-Rolfo, qui a mis le feu aux poudres. Reprochant à NM son manque d’implication dans ce dossier qu’elle a qualifié de « honte urbaine », c’est ensuite l’élu NM Jean-Charles Allavena qu’elle a nommément ciblé : « Le 15 décembre 2016, Monsieur Allavena, chef de file de ce nouveau courant que l’on pourrait nommer “beaucoup de bruits pour rien”, vous considériez, que « la majorité d’entre nous préfèrerait des débats plus efficaces… passer une heure sur les infiltrations, les bacs de douche et les Jardins d’Apolline » n’était pas en rapport avec le budget. Ces propos sont les vôtres, ils vous engagent. Mais il est vrai, Monsieur Allavena, que nous étions à 14 mois de l’échéance électorale. A 8 mois, j’ai pu constater, que ce dossier vous intéresse un peu plus… » La réponse ne s’est pas faite attendre. « J’ai apprécié toute à l’heure la justesse des propos de Laurent Nouvion. Malheureusement, ça cachait Madame Fresko… », a soupiré l’élu NM, Jean-Charles Allavena. « Je trouve votre intervention lamentable. Il n’y a pas d’autres mots, a froidement lancé un autre élu NM, Jean-Michel Cucchi, président de la commission du logement. Faire de la récupération politique de dernière minute et de bas étage ne vous honore pas. Nous avons continué à faire ce qui a été fait avant. C’est-à-dire interpeller le gouvernement et lui demander des réponses. »

« Populisme électoral »

Le groupe politique NM a enfoncé le clou par le biais d’un communiqué envoyé peu après 21h00, le 22 juin : « Madame Fresko, soutenue et pilotée par l’ancien président du Conseil national, aura instrumentalisé une situation d’une gravité sans précédent, tout en accusant de récupération politique le président de la commission du logement ainsi que le président du groupe NM. Cette intervention démontre la façon dont Madame Fresko envisage son rôle au Conseil national : exister par tous moyens, avec une communication personnelle, agressive et nauséabonde. Nous invitons les Monégasques à ne pas se laisser abuser par de telles méthodes pré-électorales d’un autre temps, qui utilisent la souffrance des gens, sans jamais apporter de solutions. C’est la définition la plus basse du populisme électoral. » Après ces quelques échanges musclés, la résolution a très logiquement été adoptée à l’unanimité, après plus de 2 heures de débats.

 

journalistRaphael Brun