« J’ai le virus de la politique »

Raphaël Brun
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Le désormais ex-conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé, Stéphane Valeri, explique à Monaco Hebdo pourquoi il a démissionné du gouvernement. Et comment il compte se relancer professionnellement, avant d’envisager un possible retour à la politique, en vue des élections de 2018. Interview.

Après 7 ans et demi passés au gouvernement, pourquoi avoir démissionné ?

Une démission peut être assimilée parfois à quelque chose de négatif. Pour ce qui me concerne, c’est une démission positive. En effet, lorsque le Prince Albert II m’a demandé de rejoindre son gouvernement, il m’avait fixé des objectifs prioritaires. Il était donc logique que lorsque ces objectifs seraient atteints, je pourrais reprendre ma liberté. Après 7 ans et demi de travail, l’essentiel ayant été accompli, le Prince Albert a accepté mon départ, afin que je puisse ouvrir un nouveau chapitre de ma vie.

Quels objectifs ont été remplis ?

Parmi les principaux, je peux citer la refonte du projet médical du futur centre hospitalier Princesse Grace (CHPG). Le projet précédent était surdimensionné, afin de soigner une bonne partie des habitants des Alpes-Maritimes. C’était aussi un projet d’une grande qualité esthétique et architecturale, mais il n’était pas du tout fonctionnel. Très coûteux lors de sa construction, cet hôpital aurait aussi généré un déficit d’exploitation insupportable pour les finances de l’Etat monégasque. Ceci aurait certainement conduit à une baisse de la qualité des soins, afin de faire des économies. J’ai proposé un projet plus conforme à nos besoins, d’une dimension réaliste et qui soit avant tout fonctionnel, adapté aux progrès de la médecine et à l’arrivée prochaine de la tarification à l’activité, la fameuse T2A, le nouveau mode remboursement mis en place par la sécurité sociale française. N’oublions pas que près de 60 % des patients du CHPG sont affiliés au régime français.

D’autres objectifs ont été atteints ?

Citons par exemple la création d’une commission d’insertion des diplômés, pour faciliter l’avenir professionnel de la jeunesse monégasque dans son pays. Aujourd’hui, plus de 140 entreprises sont partenaires, ce qui nous a permis de placer plus de 200 jeunes dans le secteur privé. C’est une avancée très importante et attendue par les familles. Il y a environ 4 000 emplois dans la fonction publique, pour 50 000 dans le privé. Donc, si on veut assurer une carrière pour tous nos jeunes dans leur pays, il faut bien évidemment miser aussi sur le secteur privé, et pas seulement sur des débouchés dans l’administration. La plus belle des récompenses, c’est de voir aujourd’hui des chefs d’entreprises venir nous voir, en nous disant qu’ils souhaiteraient embaucher un deuxième jeune Monégasque, ou enfant du pays.

Il y a aussi eu la réforme du régime de retraite des salariés ?

Quand je suis arrivé, en 2010, les études d’actuaires indiquaient que dans un délai proche, notre régime serait en faillite avec une baisse consécutive des pensions de près d’un tiers. Finalement, après une large concertation, nous sommes parvenus à trouver un accord équilibré et à faire voter un texte qui sauvegarde notre régime de retraite pour les années à venir. Ce texte a été voté à l’unanimité rare des 24 élus du Conseil national, ce qui est un fait rare.

Comment êtes-vous parvenu à trouver cet équilibre ?

L’accord repose sur un effort raisonnable, sans diminuer les pensions des retraités, comme certains le souhaitaient. L’effort a été demandé aux employeurs et aux salariés. Aujourd’hui, la loi offre encore des marges de manœuvre, puisqu’on peut encore envisager une hausse de 0,4 % de la cotisation patronale et de la cotisation salariale, si le système en a besoin.

Et le télétravail ?

Encore un dossier fondamental pour la Principauté. Pour que le télétravail soit intéressant, il fallait que les salariés concernés de Monaco, qui habitent en France, demeurent affiliés au système monégasque de sécurité sociale et de retraite. Il fallait donc que les charges patronales soient monégasques et non pas françaises, avec tous les bénéfices que cela comporte, tant pour les salariés que pour les employeurs. Par exemple, à Monaco, le salaire net est plus élevé qu’en France, puisqu’en Principauté, il n’y a pas de cotisation salariale pour la maladie, avec des charges patronales globalement plus légères.

Mais les négociations avec la France ont duré des années ?

C’est exact. Et nous avons réussi à obtenir un accord, qui s’est tout d’abord traduit pas un avenant à la convention bilatérale de sécurité sociale avec la France, avant le vote des lois par le Conseil national.

Vous avez aussi changé l’organisation du département des affaires sociales et de la santé ?

J’ai mis en place la réforme du département des affaires sociales et de la santé (DASS), avec la création d’une direction de l’action sanitaire et d’une direction de l’action et de l’aide sociales. Cette organisation offre plus d’autonomie, plus de moyens et donc plus d’efficacité à ces deux directions.

Des lois vous ont marqué entre 2010 et aujourd’hui ?

Bien sûr. Il y a notamment la loi sur le handicap, avec des mesures très protectrices qui font de Monaco l’un des pays les plus en pointe sur ce sujet et la loi sur l’accessibilité du cadre bâti, pour les personnes à mobilité réduite.

Quoi d’autre ?

Je pense aussi au renforcement des campagnes de prévention pour la santé publique avec, par exemple, le dépistage des cancers colorectal, du sein, ou du col de l’utérus. Nous avons investi dans des équipements parmi les plus performants au monde : mammographe, appareils pour interpréter les tests colorectaux… Chaque année, le docteur Daniel Rouison, qui était mon conseiller médical en charge de la prévention, venait me donner les résultats de nos campagnes gratuites d’incitation.

Le résultat ?

Sur des centaines de personnes nouvellement dépistées, se présentaient des cancers encore jamais identifiés. Derrière ces décisions, il y a donc des vies sauvées et des souffrances épargnées. En effet, plus on soigne tôt, plus on a des chances de guérir et moins la prise en charge est lourde pour le patient.

Et pour les seniors ?

La perspective était de constituer une filière gériatrique complète. Entre 2010 et aujourd’hui, nous avons ainsi ouvert la maison de retraite semi-médicalisée A Qietüdine et le centre gérontologique Rainier III, qui est un véritable hôpital gériatrique, avec ses 210 chambres. Nous avons aussi beaucoup amélioré la prise en charge à domicile et développé la prestation d’autonomie.

L’Union des Syndicats de Monaco (USM) a jeté un regard très critique (1) sur votre passage aux affaires sociales et à la santé ?

L’USM me reproche de ne pas avoir réformé le droit du travail pour aller vers plus de rigidité, au détriment de la souplesse laissée aux entrepreneurs dans la gestion de leur activité. Il faut rappeler que cela ne figurait pas dans la feuille de route qui m’avait été confiée. Reconnaissons que le modèle économique et social monégasque est performant et envié à l’étranger. Nous avons de la croissance, un quasi plein emploi et des systèmes de remboursements médicaux et de retraites, qui sont parmi les plus avantageux en Europe, pour les salariés comme pour les employeurs. Ce système est aussi plus favorable pour les allocations familiales et pour les revenus, qui restent plus élevés qu’en France ou qu’en Italie par exemple. En effet, en Principauté, les salariés, notamment, ne cotisent pas pour la maladie, ce qui permet d’obtenir un salaire net plus important. La meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que l’USM va jusqu’à demander que les retraités qui habitent en France restent affiliés au régime monégasque de maladie qui était le leur lorsqu’ils travaillaient à Monaco. C’est la plus belle des reconnaissances, même si elle est implicite. Cela démontre que notre système social est en avance sur les autres. N’oublions pas que ce modèle est fragile et qu’il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers en cherchant à en bouleverser les équilibres.

Vous avez pu dialoguer avec l’USM pendant ces 7 années passées au gouvernement ?

Bien sûr. J’ai reçu très souvent les dirigeants de l’USM, comme ceux de toutes les organisations représentatives, qu’il s’agisse de syndicats salariés ou patronaux, comme d’ailleurs toutes les associations qui le souhaitaient. Cette tradition d’écoute du département des affaires sociales et de la santé, que certains appelle celui du « cœur », je l’ai d’ailleurs appliquée pour tous, y compris à titre individuel. Nous avons ainsi reçu près d’un millier de personnes qui attendaient une écoute et des solutions, pour des situations personnelles parfois compliquées.

À l’époque, en janvier 2010, pourquoi avoir accepté de quitter la présidence du Conseil national pour rejoindre le gouvernement ?

C’était la première fois qu’un prince de Monaco demandait au président du Conseil national d’entrer dans son gouvernement. C’est une preuve de confiance qui m’a beaucoup touchée. J’ai évidemment répondu positivement à sa demande.

Quitter un poste de conseiller-ministre, c’est risqué ?

Oui, car c’est un poste envié, avec des avantages matériels et un certain prestige. Cela me permet, en revanche, de retrouver ma liberté de parole. Dans un gouvernement, et c’est normal, on est tenu par la solidarité et par un devoir de réserve.

Vous connaissez bien votre successeur au poste de conseiller-ministre, Didier Gamerdinger ?

Oui, car lorsque j’étais élu au Conseil national, il était directeur général du département de l’Intérieur. Ensuite, quand j’étais aux affaires sociales et à la santé, il était, au sein du cabinet princier, en charge de ces dossiers. Il apportera un regard neuf sur ce département. Je lui souhaite toute la réussite possible à ce poste.

Le ministre d’Etat, Serge Telle et vos collègues des autres départements ont essayé de vous retenir ?

Non, car cette décision n’appartenait qu’au Prince Albert II et à moi-même.

Vous relancer dans le monde de l’entreprise, cela signifiait forcément dans le secteur de la communication ?

Oui, car la communication est dans mon ADN professionnel. Mon ami Maurice Cohen, avec qui j’ai déjà été associé dans le passé, m’a proposé de prendre la présidence du groupe Monaco Communication.

Monaco Communication, c’est quel genre d’entreprise ?

C’est un groupe solidement implanté en Principauté. Cette entreprise gère un événement économique, qui s’appelle Monaco Business, le magazine Monaco Monsieur et Monaco Bienvenue, qui est une revue éditée par la direction du tourisme et des congrès (DTC) de la Principauté. Avec Maurice Cohen, nous estimons qu’il y a un potentiel de développement important sur le secteur du conseil en communication. Il y a encore beaucoup d’entreprises de Monaco qui font appel à des agences étrangères, alors que nous avons les ressources, en Principauté d’offrir les services souhaités.

Vous allez aussi vous relancer en politique ?

Aujourd’hui, j’ai deux priorités. Comme l’immense majorité des Monégasques, je dois travailler pour faire vivre ma famille. Donc ma première priorité, c’est de réussir le développement du groupe Monaco Communication au travers d’une nouvelle enseigne, Autrement, dédiée au conseil.

Et la deuxième ?

C’est une priorité plus personnelle. Je vais consacrer du temps pour rencontrer les Monégasques, les écouter et réfléchir.

Serez-vous candidat aux prochaines élections ?

Il y aura un moment où, sans doute, cette question se posera. Mais, pour le moment, elle n’est pas d’actualité. J’ai un agenda personnel et j’entends bien en garder la maîtrise.

Quel sera votre comportement vis-à-vis de la vie politique monégasque, alors ?

De nombreux débats engagent le futur de Monaco. Citons, parmi les plus importants, la négociation d’un contrat d’association avec l’Union européenne (UE), l’avenir de la Société des Bains de Mer (SBM), la politique du logement pour les Monégasques, pour les enfants du pays et pour le secteur privé… Mais il y en a bien d’autres. Si je pense que c’est utile, ce sont des sujets sur lesquels j’interviendrai le moment venu.

Vous interviendrez dans le débat public sous la bannière du groupe politique Union pour la Principauté (UP) que vous avez créé en novembre 2001 ?

Non, car aujourd’hui je ne suis pas du tout dans un engagement partisan. Je sais d’où je viens. L’UP ce sont mes origines et j’y ai beaucoup d’amis. Mais je n’ai pas le projet de rejoindre une formation politique constituée, car je suis convaincu que nous sommes à la veille d’une importante rénovation politique. Les Monégasques aspirent à l’unité de leur communauté, à arrêter les querelles de personnes et les divisions.

Aujourd’hui, qui sont vos soutiens parmi les élus du Conseil national ?

Dans mes fonctions au gouvernement, j’ai toujours été impartial en travaillant indifféremment avec tous les groupes politiques du Conseil national et tous les élus. J’ai entendu les remarques qui m’ont été faites et j’ai toujours cherché le consensus, sur les projets de loi que j’ai portés, comme le télétravail, la réforme des retraites, les lois sur le handicap, l’art dentaire et la modernisation de la médecine du travail, un texte qui sera voté avant l’été. J’ai évidemment grandement apprécié de travailler avec Thierry Poyet, qui préside la commission des intérêts sociaux et des affaires diverses.

Laurent Nouvion a déclaré vouloir débattre avec vous si vous faites votre retour : vous êtes prêt à l’affronter ?

Comme je vous le disais, je ne suis pas dans un engagement partisan, encore moins dans une logique d’affrontement, à l’heure où les Monégasques ont besoin d’unité.

Vous pourriez décider de ne pas être candidat en 2018 et vous consacrer uniquement à la vie de votre entreprise ?

J’ai l’amour de mon pays et le virus de la politique, au sens noble du terme. C’est-à-dire l’organisation de la cité, l’amélioration des conditions de vie de ses habitants, la préparation des enjeux du futur pour Monaco… C’est une passion qui ne me quittera pas. Mais cette passion peut prendre des formes différentes.

Lesquelles ?

L’engagement qui a été le mien pendant près de 20 ans au Conseil national en est une. Ou encore pendant plus de 7 ans, mon engagement au service du Prince Albert II, au sein de son gouvernement. Aujourd’hui, cette passion peut prendre d’autres formes. Et cela passe d’abord par l’écoute, puis par la participation éventuelle au débat public.

Vous prendrez une décision définitive quand ?

Quand le moment me semblera venu.

 

 

(1) S’il a reconnu que Stéphane Valeri « a beaucoup travaillé », Olivier Cardot, secrétaire général de l’USM a aussi indiqué dans Monaco-Matin que l’ancien conseiller-ministre pour les affaires sociales et la santé « n’a rien fait en terme de progression sociale : rien sur la loi sur les salaires, rien sur le travail intérimaire, une lutte très partielle sur le travail non déclaré, le télétravail que nous combattons, aucune loi sur le harcèlement… Pire : il y a eu une vraie régression, avec la réforme des retraites en 2012 […]. Les salariés n’ont aucune raison de dire merci à Stéphane Valeri ».

journalistRaphaël Brun