« Il reste encore un long chemin à parcourir »

Raphaël Brun
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Une étude et un rapport (1) publiés récemment mettent en cause les perturbateurs endocriniens et leurs impacts sur la croissance du cerveau. L’analyse du professeur Patrick Fenichel, coordonnateur du centre de compétences des maladies endocriniennes rares pédiatriques et adultes au CHU de Nice.

Comment définir les perturbateurs endocriniens ?

Il s’agit d’un produit chimique, un composé, qui peut être naturel ou de synthèse, qui va interférer avec le système hormonal d’un organisme vivant et le perturber. Or, le système hormonal régule les fonctions physiologiques. Ces perturbations peuvent entraîner des conséquences délétères.

Où trouve-t-on les perturbateurs endocriniens ?

Qu’ils soient naturels ou de synthèse, on peut trouver ces perturbateurs endocriniens dans notre environnement quotidien. En fait, il y en a presque partout. On est exposé à eux par voie aérienne, par voie percutanée, par les aliments, par l’eau…

Et à la maison ?

On en trouve dans l’environnement domestique, dans l’alimentation, les pesticides ou les conservateurs par exemple. Il y a aussi le bisphénol A et les phtalates dans les sacs en plastique, dans les canettes de bière ou de jus de fruits. Sans oublier les plats en plastique utilisés pour réchauffer nos aliments au micro-onde.

Quoi d’autre ?

Toujours à la maison, on trouve ces perturbateurs dans les teintures, les rideaux, les couvertures ou les divans, parce qu’il y a des retardateurs de flammes, qui sont des dérivés polybromés, les PBDE. Il y en a aussi dans les imperméabilisants ou les anti-tâches. On en trouve également dans les textiles que l’on porte ou dans les jouets des enfants. Et on en a aussi dans les cosmétiques : shampooings, déodorants, bref les produits de beauté au sens large. Ces perturbateurs sont présents dans les insecticides que l’on utilise pour nos jardins.

Qui est le plus sensible à ces perturbateurs endocriniens ?

La femme enceinte, l’enfant en bas âge et l’adolescent sont particulièrement sensibles.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que ce sont des périodes dans lesquelles l’organisme est en développement.

Que provoquent ces perturbateurs endocriniens ?

Ces perturbateurs ont été mis en cause pour la première fois dans les anomalies de l’appareil de production, avec des anomalies génitales chez le garçon : non-descente du testicule ou hypospadias, c’est-à-dire l’ouverture de l’urètre sur la face intérieure du pénis au lieu de son extrémité. Ils ont aussi été impliqués dans la stérilité masculine et dans le cancer du testicule.

Et chez la fille ?

Les perturbateurs ont été impliqués dans la puberté précoce.

Et plus globalement, chez l’enfant ?

Ces perturbateurs peuvent entraîner des problèmes de neuro-développement de l’enfant, avec une altération de la fonction cognitive. On peut aussi citer le syndrome d’hyper activité et des troubles de l’attention, sans oublier des troubles du spectre autistique. Ensuite, il y a les pathologies qui apparaîtront à l’âge adulte, même si l’enfant a été touché alors qu’il se trouvait dans le ventre de la mère.

Lesquelles ?

Les maladies métaboliques, comme l’obésité ou le diabète de type 2. Cela peut aller jusqu’au foie gras, la stéatohépatite non-alcoolique, qui est aujourd’hui extrêmement fréquente.

Il y a aussi les cancers ?

En effet, il y a des risques de cancers hormono-dépendants qui touchent les seins, la prostate et les testicules. Mais on pense actuellement que d’autres cancers, comme le foie ou le côlon, pourraient être ajoutés à cette liste. Les allergies et les inflammations intestinales peuvent aussi être citées. Enfin, plus récemment, et même si c’est moins argumenté, ces perturbateurs sont soupçonnés d’être à l’origine de certaines maladies neurodégénératives, comme la maladie de Parkinson ou la maladie d’Alzheimer.

Le neuro-développement est donc affecté ?

Cela peut être le cas. Il faut savoir que les hormones thyroïdiennes, qui sont donc des hormones fabriquées par la thyroïde, jouent un rôle essentiel dans la croissance. Non seulement dans la croissance des différents organes, mais aussi dans la croissance du cerveau. Ces hormones sont donc capitales chez le fœtus et chez l’enfant. Dans un premier temps, le fœtus dépend des hormones thyroïdiennes de la mère, puis des hormones thyroïdiennes progressivement fabriquées par la thyroïde fœtale. Or, un certain nombre de polluants sont des perturbateurs endocriniens qui touchent en particulier la thyroïde : on les appelle des perturbateurs thyroïdiens.

Comment décrire ces perturbateurs thyroïdiens ?

Le plus connu, ce sont les biphényles polychlorés, les PCB. Ils servaient d’isolants électriques dans des composés industriels. Depuis quelques années, ils sont interdits. Mais on en trouve encore partout, sous la forme de résidus.

Comment est-ce possible ?

Tout simplement parce qu’ils se sont en fait accumulés dans les graisses des animaux et dans les graisses humaines. On en a trouvé dans plus de 90 % du sang de cordons, c’est-à-dire le sang qui vient du fœtus et de la mère, que l’on a testé à Nice. Ces PCB passent du sang de la mère au fœtus qui va conserver ses graisses pendant des années. Ensuite, la petite fille va le stocker et le transmettre à son tour à son bébé.

D’autres exemples ?

On a trouvé de fortes concentrations de PCB dans la graisse des poissons du Rhône. Du coup, depuis 2009, un arrêté interdit de consommer les poissons pêchés dans le Rhône. Ces PCB ont été rejetés par l’industrie, accumulés dans le plancton et stockés dans les graisses des poissons. Enfin, dans les fruits de mer et les poissons pêchés en Bretagne, on a aussi trouvé de très fortes concentrations de PCB. À tel point que l’on demande aux femmes enceintes de ne pas manger de coquillages et de consommer peu de gros poissons pendant leurs grossesses.

Quelles actions ont ces PCB ?

Ils s’opposent à l’action des hormones thyroïdiennes. Donc même si la mère a des hormones thyroïdiennes en quantités suffisantes, même si le fœtus dispose d’une thyroïde qui fonctionne normalement, leur action, en particulier au niveau des neurones, va être bloquée par ces perturbateurs endocriniens.

Vous avez travaillé sur ce sujet à Nice ?

En 2015, mon équipe a publié un travail dans NeuroToxicology, une revue américaine. On a suivi des enfants de leur naissance jusqu’à l’âge de trois ans. On voyait l’enfant et la mère tous les 6 mois. On a mis en évidence que plus les PCB sont élevés, plus les troubles de l’acquisition du langage sont grands.

Et à l’étranger ?

Aux Etats-Unis, en Californie, dans des zones intensives de cultures de fruits, des études montrent qu’un pesticide comme le chlorpyrifos pose des problèmes. Chez les salariées qui travaillent au contact de ce pesticide, il y a en effet un risque considérable d’avoir un enfant qui présente des troubles du spectre autistique.

Difficile, voire impossible de se protéger de ces perturbateurs endocriniens qui sont finalement presque partout ?

Il y en a effectivement partout. Mais attention, tous ces perturbateurs ne sont pas toxiques pour le neuro-développement. Donc cela ne signifie pas que toute personne au contact de ces perturbateurs va forcément développer les maladies que l’on a cité.

La mise en place d’une réglementation européenne appliquée aux perturbateurs endocriniens devait voir le jour en 2013, mais toujours rien à ce jour ?

En 2013, la Commission européenne a statué afin de donner une définition précise des perturbateurs endocriniens, afin de savoir quels produits devaient subir des évaluations. Mais l’industrie agro-alimentaire et chimique a réussi à retarder pendant 3 ans la mise en place d’une définition.

Personne n’a réagi ?

Ce retard a conduit à ce que la Suède et la France, soutenus par le Parlement européen, traduisent la Commission européenne devant la Cour de justice de l’Union européenne (UE). En décembre 2015, la Cour a condamné la Commission pour n’avoir pas rempli ses obligations.

Que s’est-il passé ensuite ?

En juin 2016, la Commission européenne a fini par publier une définition des perturbateurs endocriniens. Mais la Commission a accouché d’une définition tellement restrictive, que c’est grotesque. Car, du coup, très peu de produits entrent dans cette catégorie. Donc, au final, très peu de produits seront évalués. Au niveau alimentaire, il reste donc encore un long chemin à parcourir.

Quelle est la première urgence désormais ?

La définition d’un perturbateur endocrinien est capitale, car c’est à partir de cette définition qu’un produit subira des contrôles ou non. Je pense au règlement Reach, lancé il y a quelques années par l’Union européenne (UE) pour protéger l’homme et l’environnement contre les risques liés aux substances chimiques. Ce règlement dit que tout produit doit subir des contrôles. Et que c’est à l’industriel qui lance le produit de démontrer l’absence de toxicité. Alors qu’avant, c’était aux médecins et aux consommateurs de démontrer qu’il y avait des problèmes.

Que faut-il faire ?

Il faut évaluer de la façon la plus large possible le risque de toxicité sanitaire des produits chimiques mis sur le marché. L’un des aspects de cette toxicité, c’est leur éventuelle action de perturbateur endocrinien. Ces évaluations doivent bien évidemment être objectives, car ces produits peuvent aussi présenter un véritable intérêt, que ce soit pour le consommateur ou pour l’environnement.

Quoi d’autre ?

Il faudrait vraiment évaluer les produits un par un et définir des seuils d’utilisation. Car chaque produit a son propre seuil de toxicité.

Pourquoi ça bloque ?

Ça bloque parce que tout cela ne se limite pas à des questions médicales, mais aussi sociétales et politiques, avec des intérêts divergents. On discute d’ailleurs depuis quelques semaines en France, pour définir à quelle distance des habitations on peut utiliser des pesticides dans les vignes. Et les discussions sont compliquées…

Les principaux dangers à éviter dans ce dossier sensible ?

Il faut aussi faire attention aux effets de « cristallisation ». Aujourd’hui, lorsqu’on demande au grand public de citer un polluant chimique, il répond souvent « perturbateur endocrinien ». Mais un polluant chimique peut être toxique de bien d’autres manières…

Aujourd’hui, certains estiment que le fameux « principe de précaution » est trop souvent et trop vite brandi ?

Depuis 12 ou 13 ans que je travaille sur les perturbateurs endocriniens, j’ai beaucoup entendu ce point de vue. Si on veut savoir s’il est possible de donner un médicament à une femme enceinte, le laboratoire ou la firme pharmaceutique teste ce produit sur des souris en gestation. Si des anomalies, des malformations ou d’autres problèmes sont constatés chez la descendance, le médicament sera déconseillé chez la femme enceinte.

Ça semble évident ?

Si l’exposition d’une souris en gestation à un perturbateur endocrinien débouche sur des anomalies, il faut tout simplement éviter que la femme enceinte soit exposée à son tour. Pourtant, et même si tout ça relève finalement du simple bon sens, on trouve encore des gens qui vont dire qu’il s’agit du principe de précaution. Et qu’on en fait trop…

(1) L’étude publiée le 7 mars 2017 dans Scientific Reports, a été réalisée par une équipe de chercheurs du laboratoire Evolution des régulations endocriniennes (Muséum national d’histoire naturelle-CNRS). Un rapport a été écrit par plusieurs spécialistes, à la demande de l’association caritative britannique CHEM Trust.

journalistRaphaël Brun