Borderline Entre gigantisme et conviction

Anne-Sophie Fontanet
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L’artiste Philippe Pasqua expose douze œuvres monumentales au musée océanographique, jusqu’au 30 septembre. Un dialogue surprenant entre art et science, pour interpeller et sensibiliser à la fragilité des océans.

« Ce n’est pas possible de détruire un monde aussi beau. Aujourd’hui, pour notre survie, on est obligés de se mobiliser. » Cela fait plusieurs années que Philippe Pasqua, originaire de Grasse, prépare l’exposition qui vient de s’ouvrir au musée océanographique de Monaco. Il y a déjà 5 ans qu’il a soumis l’idée au directeur de l’institut océanographique, Robert Calcagno. « Il est revenu me voir 18 mois après notre rencontre avec un gros dossier. Il avait pensé à plein de choses », se rappelle Calcagno. Extrêmement inspiré par les lieux, le quinquagénaire renouvelle l’audace et la démesure qui lui ont donné cette stature d’artiste contemporain international. Avant même de pénétrer dans l’enceinte du musée, on est saisi par deux oeuvres en bronze significatives : Face Off et Vanité. « Quand il n’y a plus ni peau ni chair, reste le crâne qui nous ramène à notre statut de futurs morts et met en garde, selon la tradition, contre un trop grand attachement aux biens terrestres » écrit le musée.

Philippe-Pasqua-The-Wheel-Of-Time---Exposition-BORDERLINE-@-Martin-Delpozo

© Photo Martin Delpozo

Roue macabre

A l’intérieur, le balai des œuvres se poursuit. On est tour à tour choqué, impressionné, abasourdi par ce subtil mélange entre dureté et douceur. Cette proposition inédite prolonge l’ouverture du musée vers l’art contemporain et ses bienfaits pour la sensibilisation du public à l’avenir des océans. « La nature est dure, le cycle de la vie n’a rien de bienveillant et il engloutit l’homme comme tous les êtres. Est-ce par vengeance, par défi, que l’Homme aujourd’hui sème lui-même la mort et brise tous les équilibres de notre planète ? » La citation est signée du Prince Albert Ier. Lui qui souhaitait rassembler, serait-il surpris de se retrouver face à ce travail démesuré, si impactant ? Devant sa statue, Wheel Of Time s’impose : 10 tonnes, 7 mètres de diamètre pour 6 mètres de hauteur. La roue macabre ne tourne pas : squelette de dinosaures, rats, chaise électrique et ombrelle reposent à côté d’un tronc d’arbre millénaire… Entre dégoût et beauté, l’œuvre ne peut qu’interpeller.

Philippe-Pasqua-Face-Off---Exposition-BORDERLINE-@-Martin-Delpozo

© Photo Martin Delpozo

Squelette

Au premier étage, l’immense squelette de baleine présent toute l’année au musée résonne avec son double Narcisse, sculpté sur le squelette remarquable d’une baleine issue des collections du musée des Confluences de Lyon, partenaire du musée monégasque. L’œuvre est accrochée à l’envers pour donner l’illusion de son reflet. A quelques pas, plusieurs centaines de méduses en verre s’entassent dans un container. Le message est limpide : leur prolifération interroge sur la santé de nos océans. Enfin, la salle Albert Ier abrite une gigantesque tortue en bronze prise au piège dans un filet de pêche. Pour réaliser cette Santa Muerte, l’artiste s’est fait prêter un immense squelette de 5 mètres d’envergure de l’ancêtre préhistorique de la tortue et l’a fait mouler en bronze puis polir.

Philippe-Pasqua-finalisant-Le-Chant-des-Meduses---Exposition-BORDERLINE-@-Martin-Delpozo

© Photo Martin Delpozo

Collectionneur

La dernière œuvre significative se trouve sur la terrasse du musée. Who should be scared ? représente un requin de 10 mètres. Philippe Pasqua s’est appuyé sur l’image d’un mégalodon, l’ancêtre du requin. Sculpté en inox, l’animal pendu à une potence dénonce la tuerie abusive de ces poissons. « Malgré son armure flamboyante et rutilante au soleil comme un diamant, la peur a changé de camp », lance le musée. Depuis son ouverture le 5 mai, les avis positifs se succèdent. A commencer par celui du Prince Albert II, convaincu par la nécessité et le bien-fondé d’une telle exposition. Et avec un effet nouveau : celui de l’accueil d’un public plus large (lire l’interview ci-après). Récemment, c’est un grand collectionneur canadien qui est venu exprès à Monaco pour découvrir l’univers marin de Philippe Pasqua.

Infos pratiques : Borderline, de Philippe Pasqua

Du 5 mai au 30 septembre 2017. Ouvert tous les jours, sauf les 27 et 28 mai (Grand Prix de F1). www.oceano.org. Tarifs : de 7 à 14 euros.

 

Trois questions à Robert Calcagno, directeur de l’institut océanographique. Propos recueillis par Anne-Sophie Fontanet

 

« La défense des océans n’est pas un alibi pour Pasqua »

Quel est votre sentiment après l’ouverture de cette exposition ?

Elle va très bien avec la mission et l’architecture du musée. Philippe Pasqua a parfaitement accepté ce partenariat de travail avec nous. Celui de transmettre de façon plus sensible la menace qui pèse sur les océans et la nécessité de les protéger. Ses oeuvres monumentales et expressives plaisent et impressionnent le public. Notre particularité, c’est de pouvoir offrir de l’émerveillement, et en même temps, de faire passer des messages.

Vos objectifs ?

Cette exposition fait partie de l’attractivité culturelle de Monaco pour des résidents à haut pouvoir d’achat. Depuis 2010 où nous avons développé l’art contemporain, nous attirons une catégorie de visiteurs à très haut pouvoir économique que nous n’avions pas avant. Mon espoir, c’est de ne pas enfermer le musée dans des dogmes trop étroits. Et ainsi être fidèle à sa mission pour les océans, avec une grande exigence de qualité.

Un coup de cœur ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est l’artiste lui-même. Un homme serein, très agréable à rencontrer. Il s’est engagé de façon honnête et entière. La défense des océans n’est pas un alibi. Il y croit. Le prince Albert Ier a voulu ce musée pour rassembler. Il y a une cohérence en terme de mission, puisque les deux forces directrices du musée sont l’art et la science. Philippe Pasqua a beaucoup travaillé et échangé avec nous. Il s’est pleinement engagé à nos côtés. Emerveillement ou malaise, ce sont en tout cas des œuvres qui ne laissent pas insensible.

journalistAnne-Sophie Fontanet