Monaco Explorations
Du rêve à la réalité

Sophie Noachovitch
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Depuis tout petit, François Fiat, ancien dirigeant de Leader Price, est fasciné par les grands explorateurs. Lorsqu’il quitte la grande distribution, il décide de réaliser son rêve de voyage.

Il faut se figurer François Fiat en petit garçon, dans sa ville natale de Marseille. Un enfant plongé dans ses livres d’aventures, de grands explorateurs, la tête remplie de voyages en mer, d’animaux marins fabuleux et de fonds océaniques. Ils sont nombreux à occuper ses rêves. « Alain Gerbault était un personnage hors norme, relate-t-il aujourd’hui, depuis le Yacht Club de Monaco (YCM), surplombant une mer calme et sereine. Il a été membre de l’équipe de France de tennis. C’était un dandy à bord de son formidable bateau de Firecrest. » Les yeux de l’ancien dirigeant de Leader Price brillent à l’évocation du navigateur. « Il a traversé l’Atlantique seul, en hiver, dans de mauvaises conditions. C’était l’Atlantique nord, la zone la plus difficile. » Parmi ses aventuriers préférés de gamin, mais aussi d’homme, il y a Tintin, ou les héros de Jules Verne. Et puis aussi, le Prince Albert Ier. « Quand je venais à Monaco, la statue d’Albert Ier dans le hall du musée océanographique m’impressionnait beaucoup. J’étais fasciné par ses aventures », raconte François Fiat qui admire aussi le commandant Cousteau (1910-1997), ou encore Paul-Emile Victor (1907-1995).

 

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François Fiat, son capitaine et son équipage ont testé le Yersin dans les mers du Grand Nord jouxtant le Groenland à l’été 2016.

Hard discount

En grandissant, il « monte » à Paris, car pour lui, c’était là bas que « tout se passait ». Il étudie au Centre de formation des journalistes (CFJ), rue de Rennes, travaille pour la radio et « de fil en aiguille », il rencontre sa femme, Geneviève. Son père, Jean Baud, est le créateur de l’enseigne Franprix. « Je travaille alors avec un promoteur de centres commerciaux. J’étais son homme à tout faire, se souvient François Fiat. J’étais son secrétaire, son chauffeur… Je faisais plein de choses pour lui. Cela m’a permis de connaître l’immobilier et le commerce. J’ai vu comment se montent des magasins. » A l’époque, Franprix est un entrepôt. Quand ses deux beaux-frères terminent leurs études, ils montent les magasins Franprix, puis la chaine du même nom. Et lorsque les Allemands de Lidl et Aldi commencent à s’installer en France, l’équipe familiale se lance dans le hard discount, en créant Leader Price. Le premier magasin ouvre en 1991 à Paris. L’enseigne se développe très rapidement, avant d’être rachetée par le groupe Casino. En 2006, elle compte 400 magasins. En 2009, François Fiat vend ses participations. « J’ai pu avoir une plus grande disponibilité », annonce-t-il. Du temps qu’il consacre à son rêve de môme. « J’ai toujours eu cette idée en tête. Je ne concevais la possession d’un bateau que pour en faire une aventure », déclare-t-il tout en jetant un œil par la baie vitrée. « L’inverse de tout ce que l’on voit ici. » Bien sûr, il a fait de la plaisance, mais cela ne l’a jamais satisfait. « Le bateau est un vecteur d’aventure pour moi. »

« Trisaïeul »

François Fiat embarque dans son projet fou son capitaine de navire, Jean Dumarais. « Je lui en ai parlé, se souvient l’ex-dirigeant d’entreprise. Je lui ai dit que je voulais un bateau qui puisse aller partout, n’importe où, par tous les temps. Il m’a dit que cela n’existait pas. » De fait, chaque navire a sa fonction : plaisance, pêche, croisière, militaire. Le rêve de François Fiat n’existe pas. « Alors on s’est dit qu’on allait le faire ! » Le projet murit doucement. Et en 2010, l’expert du hard discount parle de son idée au Prince Albert II. « J’avais nommé mon projet ASE pour Aventure, Science, Education. Le Prince est séduit par l’idée. D’autant plus qu’il veut relancer les explorations de son trisaïeul, avec comme objectif la défense de l’environnement. » Encouragé dans son idée, François Fiat se lance.

Chantier français

Avec Jean Dumarais, il élabore un cahier des charges complexe, décidant même de dépasser les normes internationales imposées dans la construction des bateaux. Le futur navire doit avoir une coque costaude pour pouvoir naviguer dans des eaux gelées, un système d’air conditionné performant pour supporter des températures extrêmes. Il doit aussi disposer d’une grande autonomie (12 000 milles à vitesse économique), répondre aux normes Safety of life at sea, pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (Solas), aux normes incendies, aux normes Marine pollution (Marpol) car le bateau doit avoir une dimension écologique, etc. François Fiat met la barre haute et il veut un chantier français. Il se tourne alors vers Piriou, un chantier de construction navale breton installé à Concarneau. Les travaux débutent en 2012 et s’achèvent en juin 2015.

Yersin

“Clean ship”

Un bijou de technologie et de performances techniques sort alors de la cale du chantier. Ce navire de 76,6 mètres de long sur 13 de large est fait d’acier et d’aluminium, sa coque est renforcée pour résister à la glace et peut supporter des températures extrêmes de -20 °C à +50 °C. Ses moteurs électriques sont alimentés par des groupes électrogènes au fioul qui garantissent une consommation trois fois moindre que celle d’un bateau classique. Des filtres à particules stoppent toute pollution aux suies ou aux particules. Le navire est un “clean ship”, c’est-à-dire un bateau propre. Car, pour réaliser des explorations dans des zones protégées, il ne doit avoir aucun impact. « Notre but est de laisser une empreinte, sans laisser de trace », insiste François Fiat.

Grand Nord

Pour confirmer son intérêt, le Prince Albert propose de baptiser le navire à Monaco. Ce sera donc le bateau d’exploration le Yersin, d’après le médecin, bactériologue et explorateur franco-suisse Alexandre Yersin (1863-1943). Et l’idée des Explorations de Monaco fait son chemin pendant ce temps. Le Centre d’orientation scientifique de Monaco (lire ci-contre) se penche sur la question, ce qui laisse tout le loisir à l’équipage de 22 membres du Yersin de tester ses performances en conditions réelles et extrêmes. Jean Dumarais, François Fiat et leurs marins partent à l’assaut du Grand Nord durant l’été 2016. Groenland, extrême nord du Canada, Islande sont leurs terrains de jeu d’une nature brute et hostile. Des scientifiques les accompagnent aussi pour préciser leurs besoins. Tout est vérifié. Désormais, le Yersin mouille au port de la Spezia, en Italie, où il subit ses derniers préparatifs avant le grand départ début août 2017. Un départ que François Fiat attend avec quelque impatience.

« Science »

« Le bateau va servir à ce pour quoi il a été fait, qui plus est dans un cadre monégasque, c’est une satisfaction, affirme-t-il. Le Prince a une grande volonté de faire de cette exploration quelque chose d’exceptionnel, d’apporter quelque chose à la science. Ce sera donc une belle aventure humaine mais aussi et surtout une aventure scientifique. » Une aventure de trois ans à travers toutes les mers et océans du monde que l’armateur ne manquera pour rien au monde. Titulaire de son diplôme de marin, il participera autant qu’il le pourra aux explorations. Et pour garder tout de ses impressions durant ces trois années, il tiendra un carnet de voyage. « J’y écrirai mes impressions. Dans nos souvenirs seuls, on oublie une foule de détails, que je souhaite conserver par écrit. » Comme les plus grands explorateurs.

 

journalistSophie Noachovitch