« Il faut massivement encourager
les initiatives privées »

Raphael Brun
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L’élu Philippe Clerissi, vice-président de la commission finance et économie nationale du Conseil national, estime que les loyers dans le secteur public sont trop élevés et découragent les projets privés. Interview.

Quel est le prix de location dans les locaux domaniaux de l’Etat pour les bureaux et les commerces ?

Le prix est fixé à 360 euros/m2, hors taxes, sur l’ensemble de Monaco.

Et dans le privé ?

Dans le secteur privé, les loyers pour les locaux de bureaux s’échelonnent de 500 euros/m2 à plus de 1 000 euros/m2 pour de petits bureaux situés dans le secteur du Carré d’Or.

L’intérêt de louer des bureaux dans le secteur public ?

L’avantage du secteur public, c’est qu’une fois le bail signé, il y a très peu de chance d’être mis dehors. Sauf en cas d’expropriation ou d’opération jugée d’intérêt public, bien sûr. Mais globalement, louer dans le domaine public offre une véritable stabilité.

D’autres avantages ?

Dans les domaniaux de l’Etat, l’augmentation est calculée selon l’indice Insee des prix à la consommation : elle reste donc assez faible. En revanche, dans le secteur privé, les loyers augmentent beaucoup plus, car ils sont calculés selon l’indice du coût de la construction. Du coup, à chaque fois que les prix des matières premières augmentent, les loyers aussi.

Ces loyers du secteur public posent problème ?

Oui car si un entrepreneur monégasque ou un correspondant monégasque paie un loyer trop élevé, cela le conduit irrémédiablement à la faillite. Mais l’Etat monégasque, qui est un Etat providence, ne va pas le laisser tomber. Et il mettra donc en œuvre tous les moyens possibles pour lui sortir la tête de l’eau. En clair, on coule le Monégasque d’un côté, pour mieux lui venir en aide de l’autre. C’est une forme d’économie circulaire. Mais c’est surtout un peu schizophrénique…

Des exemples ?

Sur l’allée Lazare Sauvaigo et dans les Jardins d’Apolline, les commerces sont loués à des tarifs situés autour de 360 euros/m2, hors taxes. Or, il est très difficile d’exercer une activité commerciale efficace dans ces secteurs. J’étais d’ailleurs contre l’idée d’y implanter des commerces, parce que c’est envoyer des Monégasques à l’échec.

Mais peut-être que même avec des loyers plus bas, ils ne s’en sortiraient pas !

Il faut savoir : est-ce qu’on veut du commerce à Monaco ou pas ? Ouvrir des locaux commerciaux au bas des immeubles domaniaux, sans mener de véritable réflexion, comme cela a été fait sur l’allée Lazare Sauvaigo ou aux Jardins d’Apolline, ça ne marchera évidemment pas. Il n’y a pas d’urbanisme commercial. On fait n’importe quoi, n’importe où. Et on fait payer des loyers beaucoup trop chers.

360 euros/m2 hors taxes, c’est vraiment trop cher ?

Oui, c’est trop cher. Pour amortir un tel loyer, cela suppose de travailler beaucoup et surtout, régulièrement. Ce qui n’est pas possible, selon les quartiers où l’on se trouve.

Un exemple ?

On peut citer l’Athos Palace, qui est un cas particulier. En effet, l’Etat, qui est propriétaire de cet immeuble, loge dans cet immeuble des professionnels, qu’il s’agisse d’entreprises, de professions libérales, de Monégasques ou d’autres nationalités. L’Etat souligne que, dans cet immeuble, les loyers seraient actuellement très attractifs, de l’ordre de 200 euros/m2 hors taxes.

Pourquoi ?

Parce qu’ils n’ont pas été augmentés pendant des années. Or, l’Etat estime que l’Athos Palace n’a pas vocation à être un immeuble avec une logique sociale. Du coup, il a été décidé de faire passer le loyer de 200 euros/m2 hors taxes à environ 500 euros/m2 TTC d’ici quatre à cinq ans. La hausse sera progressive, d’année en année, mais elle sera au final d’environ 200 % !

Mais avec près de 200 % d’augmentation, des locataires pourraient décider de partir ?

L’Etat a décidé de lancer cette augmentation et il le fait en toute connaissance de cause. Il n’a pas consulté le Conseil national avant de faire ce choix. Il s’agit donc d’une décision prise par l’Etat, de façon unilatérale.

Quel serait le bon niveau pour que les loyers restent raisonnables dans le secteur public ?

Un commerce tenu par un Monégasque qui dégage une faible rentabilité doit pouvoir bénéficier d’un niveau de loyer adapté. On pourrait donc, par exemple, indexer le montant du loyer sur le bénéfice net dégagé par le locataire. Parce que sinon, entre des marges trop faibles et un loyer exorbitant, c’est l’échec assuré. Et au final, on décourage les Monégasques.

La conséquence de cette situation ?

À force, les Monégasques ne prendront plus le risque de se lancer. Voilà pourquoi il faut massivement encourager les initiatives privées. Je dis bien massivement, et non plus au cas par cas. Car, dans les années à venir, ni la Société des Bains de Mer (SBM), ni le secteur public ne pourront générer assez d’emplois pour offrir un travail à chaque Monégasque. Il faudrait donc s’y mettre rapidement, car il y a un chantier considérable à mener. Or, je ne vois hélas rien venir.

 

journalistRaphael Brun