Alcool, tabac, drogues…
Comment consomment
les jeunes de la Principauté ?

Sabrina Bonarrigo
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Une enquête européenne révèle les niveaux de consommation d’alcool, de tabac et de drogue des 1 400 élèves de seconde, première et terminale scolarisés à Monaco.

La journée du 24 mars 2015 a commencé d’une façon très inhabituelle pour les élèves de seconde, première et terminale scolarisés à Monaco… Au lieu d’avoir leur cours habituel, les adolescents ont été invités à répondre pendant une heure à un questionnaire très précis sur leurs habitudes de consommation de tabac, d’alcool et de drogues. Au total, 1 385 élèves, soit plus de 90 % de ces jeunes — âgés de 16 ans et plus — ont accepté de se dévoiler. Cette enquête anonyme n’était pas strictement monégasque. Elle est en réalité menée tous les quatre ans dans 35 pays européens et interroge de manière comparable plus d’une centaine de milliers d’adolescents. Déjà interrogés en 2007 et 2011, les lycéens monégasques ont donc répondu pour la troisième fois à cette étude européenne baptisée “Espad” : European school project on alcohol and other drugs (voir encadré).

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Baisse des consommations

Que révèle cette enquête sur les habitudes de la jeunesse monégasque ? Première constatation générale : en 2015, aussi bien pour l’alcool, le tabac que le cannabis, la consommation régulière, l’expérimentation et l’usage récent sont en baisse par rapport à l’enquête de 2011. Cette diminution n’est pas que monégasque, mais s’observe dans la grande majorité des pays européens participants. En revanche, si l’on se penche plus en détails sur le contenu de l’étude, on constate que les niveaux de consommation restent tout de même élevés. Notamment sur les boissons alcoolisées. En 2015, 9 adolescents sur 10 affirment avoir déjà expérimenté l’alcool, c’est-à-dire en avoir consommé au moins une fois au cours de leur vie. 16 % d’entre eux déclarent en consommer régulièrement, c’est-à-dire à une fréquence « d’au moins 10 usages par mois » (contre 23 % en 2011). Quant aux ivresses alcooliques, 46 % déclarent en avoir connu une au cours de l’année. Pour les ivresses répétées — c’est-à-dire au moins 3 dans l’année — elles concernent environ un adolescent sur cinq (contre un sur quatre en 2011). Les boissons préférées différent selon les adolescents et les adolescentes : la bière est plébiscitée par les garçons, alors que le champagne continue d’être la boisson alcoolisée préférée des lycéennes, suivi des alcools forts et du vin.

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« Grande sociabilité » des filles

Ce qui frappe également dans cette étude, c’est la consommation élevée d’alcool chez les adolescentes. « Les jeunes filles de la Principauté sont plus souvent concernées par la consommation régulière et l’ivresse que leurs homologues françaises », indique l’ESPAD. 45 % d’entre elles déclarent en effet avoir connu une ivresse au cours de l’année, 16 % des ivresses répétées, et presque 13 % affirment en consommer régulièrement. Pour le tabac, même constat. L’étude a montré qu’à Monaco, les filles fument plus que les garçons : le tabagisme quotidien concerne presque 28 % d’entre elles contre 17,6 % des garçons. Mais ce n’est pas tout. Les adolescentes monégasques fument davantage que les jeunes filles en France. « À l’inverse, les garçons scolarisés en Principauté présentent des niveaux de tabagisme récent et quotidien plus bas que leurs homologues français », précise l’étude. Comment expliquer ces niveaux presque toujours supérieurs chez les filles, et ce différentiel entre Monaco et la France ? L’étude avance une hypothèse : les jeunes adolescentes de Monaco ont tendance à sortir davantage le soir que les jeunes filles françaises : « On observe en 2015, comme en 2007 et 2011, une très grande sociabilité des lycéennes, note l’étude. En effet près de 40 % des jeunes filles déclarent sortir le soir au moins une fois par semaine, contre 20 % pour leurs homologues françaises. Des études françaises ont montré la forte corrélation entre sortie entre pairs et usage de produits psychoactifs. » L’offre festive importante et concentrée sur un petit territoire, la proximité de ces établissements, et le sentiment de sécurité qui règne en Principauté pourraient ainsi expliquer que les adolescentes ont une vie nocturne plus intense que les ados françaises.

23 % de fumeurs réguliers

Mais dans les deux pays un constat s’impose : le tabac reste le produit le plus régulièrement consommé. Le tabagisme quotidien, c’est-à-dire au moins une cigarette par jour, concerne près d’un lycéen sur 4 à Monaco. 23 % d’entre eux en 2015 (contre 31 % en 2011) se disent fumeurs réguliers. À noter enfin que selon les jeunes interrogés, les cigarettes sont plus difficile d’accès aujourd’hui qu’il y a huit ans : en 2015 environ 71 % des jeunes estimaient qu’il était facile de s’en procurer, contre 81 % en 2007.

 

La population monégasque enquêtée

L’enquête ESPAD a été réalisée dans tous les établissements scolaires de la Principauté, publics et privés. Mais pour Monaco, une subtilité au niveau de la population enquêtée s’est imposée : il a en effet été décidé de ne pas restreindre l’interrogation aux seuls élèves âgés de 16 ans au moment de l’enquête (nés en 1999) comme le prévoit le protocole européen, mais de l’élargir à l’ensemble des lycéens afin de décrire plus globalement la situation dans la Principauté. « D’autre part, afin de respecter les contraintes méthodologiques européennes, les élèves nés en 1999 scolarisés dans les collèges de Monaco ont été intégrés à l’enquête. Sur l’ensemble de ces répondants, 404 étaient nés en 1999, donc âgés de 16 ans, et étaient ainsi concernés par le traitement donnant lieu au rapport européen », précise l’enquête. S.B.

 

Une enquête souhaitée par l’éducation nationale

Pour mieux connaître le mode de vie et les niveaux de consommation d’alcool, de tabac et de drogues des adolescents scolarisés en Principauté, l’éducation nationale de la jeunesse et des sports (DENJS) a souhaité qu’une enquête soit réalisée auprès des lycéens. Compte tenu de la proximité des systèmes scolaires français et monégasque, la DENJS a donc demandé une aide méthodologique à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Un institut qui mène depuis la fin des années 1990 de nombreuses enquêtes auprès des adolescents. « L’OFDT a donc proposé à la Principauté d’intégrer le projet European School Project on Alcohol and other Drugs (ESPAD), créé en 1995 et auquel la France participe depuis 1999 », explique l’étude. Menée tous les quatre ans dans plus d’une trentaine de pays européens, cette enquête — lancée à l’origine par des Scandinaves — interroge plus d’une centaine de milliers de mineurs européens âgés de 16 ans. En 2015, le gouvernement a souhaité que l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (IMSEE) participe à la supervision scientifique de l’enquête avec l’OFDT. « C’est intéressant que Monaco fasse partie d’une enquête européenne, car cela nous apprend une culture des enquêtes européennes. Cela nous oblige aussi à avoir une rigueur statistique très forte et à nous situer par rapport aux autres pays européens, pour voir ce qu’ils font, à quels niveaux ils en sont, et à apprendre de ces observations », a expliqué le directeur de l’IMSEE Lionel Galfré, sur Monaco Info. Les trois enquêtes menées en 2007, 2011 et 2015 permettent aussi de mesurer l’évolution des comportements des jeunes sur une durée de huit ans. Et d’évaluer quelles sont les politiques publiques qui ont été efficaces… ou non. S.B.

 

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Cannabis : 5,2 % des lycéens en consomment régulièrement

Parmi les substances illicites, c’est le cannabis qui est le plus souvent consommé par les jeunes européens et les jeunes monégasques. « Le cannabis apparaît comme étant le produit illicite le plus répandu au niveau des pays enquêtés. Monaco n’échappe pas à ce phénomène », note l’étude. Dans le détail, on apprend que 5,2 % des lycéens de Monaco (contre 8 % en 2011) en consomment régulièrement, c’est-à dire à une fréquence « d’au moins 10 usages par mois ». Mais qui des filles ou des garçons en consomment le plus souvent ? Plutôt les garçons : 6,4 % des adolescents affirment en effet être des fumeurs réguliers de cannabis (ils sont 10 % en France), contre 4 % des adolescentes. « L’usage de ce produit reste donc le fait des garçons, bien que l’augmentation de la consommation des filles sur les dernières années tende à réduire l’écart entre les sexes », nuance l’étude. En revanche, Monaco se distingue « par une expérimentation précoce élevée ». Ainsi, selon l’ESPAD, c’est le pays où le taux d’expérimentation du cannabis « à l’âge de treize ans ou avant », est le plus haut (8 % des élèves de 16 ans interrogés). Quant à son accessibilité, 42 % des jeunes interrogés estiment qu’il est « assez facile ou très facile » de se procurer du cannabis. 20 % jugent qu’il est « assez difficile ou très difficile ». Et 14 % qu’il est « impossible » d’y avoir accès. S.B.

 

Boissons alcoolisées, une « accessibilité » en baisse

Pour évaluer si les boissons alcoolisées sont oui ou non facilement accessibles à Monaco, les jeunes interrogés ont été invités à évaluer « le degré d’accessibilité » selon une échelle allant de « impossible » à « très facile ». Près de 80 % des jeunes considèrent ainsi que la bière est un produit « assez ou très facile d’accès ». Pour le champagne, ils sont 68 % à avoir le même jugement et 57 % pour les alcools forts. En revanche, sur ces huit dernières années, un constat s’impose : que ce soit pour le champagne, l’alcool, la bière, le vin ou les “premix”, les jeunes affirment que ces produits sont plus difficiles d’accès en 2015 qu’en 2011 ou 2007. A titre d’exemple : en 2007, 81 % des jeunes estimaient que le champagne était facilement accessible, contre 68 % en 2015. Pour expliquer ce durcissement de l’accessibilité, l’étude avance comme hypothèse la modification en 2013 de l’ordonnance souveraine rendant plus restrictive l’accès à l’alcool pour les mineurs (1). S.B.

(1) L’ordonnance souveraine n° 4387 du 9 juillet 2013 a modifié l’ordonnance souveraine n° 2533 du 15 octobre 1941 relative à la fabrication, à la vente et à la consommation des boissons alcooliques.

 

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Cocaïne, ecstasy, LSD : combien de jeunes ont expérimenté ?

Hormis le cannabis — qui est la substance illicite la plus expérimentée chez les ados monégasques et européens — les jeunes testent aussi d’autres produits. Cette étude a notamment analysé l’expérimentation d’amphétamines, de LSD, de cocaïne, d’ecstasy et les champignons hallucinogènes. Dans le détail, on apprend ainsi que 4 % des lycéens de Monaco ont déjà consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de leur vie, contre 6 % en 2011. 2 % ont déjà testé le LSD (contre 3,5 % en 2011). Et 2,5 % de l’ecstasy (contre 4 % en 2011). « L’expérimentation des champignons hallucinogènes montre une nette prévalence masculine : 5 % déclarent en avoir déjà expérimenté contre 8 % en 2007. Chez les filles, en revanche, c’est la cocaïne qui s’avère être la substance illicite la plus expérimentée : elles étaient environ 5,5 % à en avoir testé en 2011, contre environ 3 % en 2015 », constate l’enquête. L’étude nous apprend aussi qu’en 2015, 8,5 % des lycéens estimaient qu’il était « assez facile ou très facile » selon eux de se procurer de l’ecstasy. Ils étaient tout de même… 16 % en 2007 à avoir ce jugement ! S.B.

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Inhalation de produits : 7,5 % des jeunes l’ont testée

De nombreuses drogues comme l’héroïne et la cocaïne peuvent être inhalées ou “sniffées”… Mais certains adolescents ont aussi d’autres pratiques dangereuses. Notamment l’inhalation volontaire de vapeurs, d’aérosols, de gaz et autres substances volatiles. Ces produits profondément inhalés par le nez ou la bouche provoquent un effet enivrant, et peuvent surtout avoir des conséquences très graves pour la santé de ces jeunes : « Les produits à inhaler sont variés : colles, solvants, détachants, vernis, protoxyde d’azote, air sec, dérivés du pétrole etc. Ces produits provoquent des distorsions auditives et visuelles. Les principaux utilisateurs sont les adolescents car ils sont d’accès facile et à des prix très bas. Les troubles engendrés peuvent être assez graves, tant sur le plan physique que psychique », alerte l’enquête européenne. À Monaco, l’étude ESPAD dévoile qu’en 2015, 7,5 % des lycéens ont « expérimenté » cette pratique. « L’expérimentation » signifie avoir testé au moins une fois au cours de sa vie. C’est nettement moins qu’en 2011, où un pic avait été atteint : 15 % des lycéens avaient en effet déclaré avoir expérimenté l’inhalation, contre 10 % en 2007. En revanche, et heureusement, ces pratiques dangereuses semblent relativement exceptionnelles : « L’usage récurrent de produits à inhaler se situe à un niveau nettement inférieur à celui de l’expérimentation : en 2015 par exemple, moins de 3 % des lycéens déclarent avoir pris des produits à inhaler au cours des 12 derniers mois », explique l’étude. S.B.

 

journalistSabrina Bonarrigo