« Michel Vaillant
est né à Monaco »

Sophie Noachovitch
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Du 4 au 9 mai, le Grimaldi Forum expose 20 planches et 20 art strips du dessinateur de BD, Jean Graton. Son fils, Philippe Graton, scénariste de Michel Vaillant depuis 1994, raconte les origines de ce héros des circuits. Et pourquoi il était si important de l’exposer à Monaco.

Vous avez présenté jeudi 27 avril à Paris une grande nouvelle pour Michel Vaillant ?

Nous avons présenté, avec Nicolas Prost, les deux Vaillantes qui participeront aux 24h du Mans. Précédemment, en 2007, une Vaillante Courage avait fini 4ème au pied du podium, alors que c’était une participation avec peu de moyens. Mais pour le 60ème anniversaire de la première apparution de Michel Vaillant qui date de 1957, nous voulions marquer le coup. Ainsi, deux Vaillantes Rébellion seront sur la ligne de départ des 24h du Mans. C’est un projet magnifique. Les deux voitures seront conduites par Nicolas Prost, Bruno Senna, Nelson Piquet Junior. Au-delà d’être des fils de, ce sont des sprinters très doués, très rapides. Les 24h du Mans sont en effet toujours une course d’endurance, mais dans la vitesse. Il nous fallait donc des pilotes de cette trempe là.

C’est aussi une manière de réaliser le rêve de votre père, Jean Graton ?

C’est une très belle histoire. Jean Graton était orphelin de sa mère très jeune. Pour ses 13 ans, son père l’a emmené sur le circuit des 24h du Mans. C’est à ce moment qu’est né sa passion automobile. Son père était plutôt intéressé par les deux roues, il organisait des courses de moto avant guerre à Nantes. Dès sa petite enfance, il a baigné comme il le raconte dans l’odeur d’huile de ricin. Les moteurs deux temps étaient alimentés par de l’essence mélangée avec de l’huile de ricin, ce qui donnait ce parfum-là aux circuits. Alors voir deux Vaillantes sur les 24h du Mans, c’est un rêve qui devient réalité pour lui. Il est très ému par ça.

Pourtant, le début de sa vie ne le prédestinait pas forcément à devenir dessinateur ?

En grandissant à Nantes, il est parti avec un mauvais scénario. Son père a été fait prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale pendant 5 ans. A 16 ans, il doit donc se débrouiller tout seul. Il se retrouve à travailler sur un chantier naval à Nantes. Il travaillait sous la soute des bateaux. Il m’a raconté que dans ces soutes, il devait soulever des plaques de taule par terre, ramper en-dessous pour mettre de l’amiante sous les soutes. C’était cauchemardesque. Il détestait ça. Il s’est vu passer toute sa vie comme ça. C’est le dessin qui l’en a sorti. Il a réussi à quitter Nantes pour Bruxelles.

Pour y faire de la bande dessinée ?

En fait, Bruxelles est un choix dû au hasard, parce que la bande dessinée n’était que balbutiante à l’époque. Il trouve d’abord du travail dans la presse. Il dessinait pour Les Sports qui est l’équivalent belge de L’Equipe. En dessinant pour la presse, il est ramené au sport automobile par le destin.

Et comment se retrouve-t-il à faire de la bande dessinée ?

C’est aussi par le destin. Il cherchait à gagner un peu plus d’argent avec ses dessins et s’adressait à des agences de publicité. Un vendredi 13 — c’est pour cela que ce chiffre est important dans Michel Vaillant, d’ailleurs, l’une des deux Vaillantes des 24h du Mans portera le chiffre 13 —, il pousse la porte de ce qu’il croit être une agence de pub mais en réalité c’est la World Publicity Press, l’éditeur qui publie Le journal de Spirou. Il rencontre le scénariste Jean-Michel Charlier qui veut le faire dessiner. C’est comme ça qu’il commence dans la BD. Il fait 36 trucs différents : il y a les histoires de L’Oncle Paul, qui sont historiques, il y a aussi des récits fictifs, de sport, de cyclisme, de boxe et aussi des sports de mécanique. Puis, il dessine dans Le journal de Tintin.

Comment nait Michel Vaillant ?

En 1957, son éditeur propose à Jean Graton de créer sa propre série. Mon père veut faire quelque chose en rapport avec l’univers de la course, mais son éditeur lui dit que c’est une très mauvaise idée, car il pense qu’après trois courses, il n’y aura plus rien à raconter. Mais il lui propose de faire un test auprès des lecteurs. Jean Graton écrit donc 5 petites histoires courtes de 4 pages.

La première histoire se passe à Monaco…

La toute première de ces courtes histoires s’appelle Bon sang ne peut mentir et se déroule pendant le rallye de Monte-Carlo. Michel Vaillant est donc né à Monaco. Pour cet anniversaire des 60 ans de la BD, c’était très important de revenir sur le lieu de sa naissance. Il y a bien sûr un côté sentimental, mais c’est aussi un vrai sujet. Au fur et à mesure des 60 ans de Michel Vaillant, Monaco et le rallye de Monte-Carlo apparaissent plusieurs fois. Jean Graton a toujours été très soucieux du réalisme. Il restitue avec précision le Grand Prix depuis 1957 jusqu’à la fin du XXème siècle.

Peut-on parler d’aspects historiques dans Michel Vaillant, notamment dans l’évolution des voitures ?

C’est en effet quasiment un document historique. Cette saga est une œuvre sur toute l’histoire automobile de la deuxième moitié du XXème siècle. Aucune œuvre n’a abordé tous les aspects de l’aventure automobile comme Michel Vaillant : le design, la place de l’automobile dans nos vies. Tout n’est pas bon dans la voiture, mais c’est une invention qui a bouleversé nos vies, l’architecture de nos villes, de nos maisons, mais aussi nos loisirs, nos rapports entre les gens. On est dans une civilisation de l’automobile. Les aventures de Michel Vaillant retracent les aspects sportifs, le design, la technologie, et aussi tout un pan très important de la famille. C’est une œuvre très complète.

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© Photo Philippe Graton

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© Photo Jean Graton I Dominique Graton I Graton Editeur 2017

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Jacky Ickx dans le studio de Jean Graton, années 80. © Photo Bruno des Gayets

Pour cette exposition Michel Vaillant, vous avez décidé de créer des art strips, de sortir certains dessins de la BD pour en faire de véritables œuvres d’art : cela vous tenait à cœur ?

C’est un peu notre pari. Mon père, en dessinant, a fait des choses, sur le plan graphique, sur la qualité, d’une audace remarquable. Le succès de Michel Vaillant en BD a toujours été considéré sans véritable reconnaissance artistique. Jean Graton ne se considère pas comme un artiste. Comme les autres dessinateurs de bandes dessinées de cette époque, il n’en revenait pas de pouvoir nourrir sa famille avec le dessin. Mais il y a un talent indéniable dans ses dessins.

Que faites-vous à la fondation Jean Graton ?

Nous essayons de conserver tous les originaux de ses dessins. Dominique Graton, la belle-fille de Jean Graton, est la directrice artistique des éditions. Elle manipule ses planches. En fait, elles sont beaucoup plus grandes que les pages de BD car pour travailler c’était plus commode. Les pages étaient ensuite réduites au format de parution. La BD est le seul art où le travail de l’artiste est réduit pour être montré au grand public. Et en regardant la planche originale, on se rend compte de la force de ses dessins.

En les agrandissant, on arrive à voir des détails qui leur donnent un côté pop art très flagrant ?

En effet, il y a quelque chose du pop art, avec son trait spécifique qui lui permettait de faire bouger les automobiles avec une technique qui n’est qu’à lui. Il a cette grammaire graphique, ses « Vroaaaarr », pour faire bouger les voitures, pour faire comprendre ce que fait la voiture. C’est la patte de Jean Graton. Ces art strips rendent hommage à cet art bien qu’il ne se soit jamais dit « ce que je fais est un tableau ». Il avait une intention narrative. Avec ces art strips, on détourne cette intention. Il y a des cases tellement belles qu’elles tiennent comme un tableau.

Désormais, que devient Michel Vaillant ?

Michel Vaillant a redémarré dans une nouvelle saison, il y a 5 ans. Après 60 ans, dessiné par mon père, nous avons un nouveau dessinateur avec un nouvel axe. Ce n’est plus seulement un pilote de course. Lorsque Jean Graton crée Michel Vaillant, il y a un archétype du personnage de BD parfait, sans peur et sans reproche. A l’époque c’était très important. Aujourd’hui, on n’est plus dans un illustré pour enfants. C’est une BD pour les adultes, même si quelques enfants lisent encore Michel Vaillant. On a un public plus mûr qui a beaucoup plus l’habitude du cinéma, des séries avec des scénarios beaucoup plus construits, beaucoup plus audacieux. Dans la BD, il faut aussi donner au public des choses un peu plus élaborées.

C’est-à-dire ?

Alors avec la nouvelle saison de Michel Vaillant, il y a aussi une famille, dans laquelle il se passe beaucoup de choses. Il y a l’apparition du fils de Michel Vaillant. On le retrouvera dans le prochain tome de Michel Vaillant, Rébellion 1. On retrouve désormais l’aspect sportif évidemment mais aussi l’aspect économique, avec le père de Michel constructeur de voitures, l’aspect technologique, etc. Nous avons pu ancrer beaucoup plus la BD dans les enjeux d’aujourd’hui.

(1) Michel Vaillant – Nouvelle saison – tome VI – Rébellion, dessin Benéteau, Bourgne, scénario Philippe Graton, Lapière, collection Dupuis “Grand public”. Sortie prévue le 2 juin.

Michel Vaillant à Monaco, au Grimaldi Forum, espace Indigo du 4 au 9 mai. Entrée libre et gratuite.

journalistSophie Noachovitch