Culture Sélection d’avril

Raphael Brun
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Manchester-by-the-Sea

Manchester by the Sea

de Kenneth Lonergan

Massachusetts. L’histoire se déroule dans le Massachusetts, au sein d’une communauté de marins. Concierge dans une ville très éloignée de là où il a grandi, Lee est obligé de revenir au pays suite au décès de son frère, Joe. Désigné tuteur légal de son neveu, Patrick, 16 ans, Lee, qui a déjà trois enfants, déménage pour affronter une situation à laquelle rien ne l’avait préparé. Surtout que Patrick est assez ingérable… Casey Affleck est parfait, tout comme Lucas Hedge, dans un film qui est bien plus que la simple chronique d’un retour. Kenneth Lonergan, qui est aussi le scénariste de Mafia Blues 1 et 2 (1999 et 2002), de Gangs of New York (2002) et le réalisateur de Margaret (2011), signe le film le plus beau et le plus sensible de toute sa filmographie.

Manchester by the Sea de Kenneth Lonergan, avec Casey Affleck, Michelle Williams, Kyle Chandler (USA, 2016, 2h18), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

 

Pourquoi-nous-detestent-ils

Pourquoi nous détestent-ils ?

d’Alexandre Amiel, Amelle Chahbi et Lucien Jean-Baptiste

Déconstruction. Il y a le choix. Soit une version cinéma d’un peu plus de 2 heures, soit la version réalisée pour la télévision en trois épisodes de 74, 70 et 81 minutes. L’objectif reste le même : déconstruire méthodiquement les grands discours sur lesquels repose le racisme et l’antisémitisme. Amiel a misé sur l’humoriste Amelle Chahbi et sur le comédien Lucien Jean-Baptiste pour évoquer leurs propres parcours. Et essayer de comprendre comment le semblant de mixité sociale a laissé peu à peu la place au repli sur soi, à la méfiance et aux tensions identitaires. A cet égard, les échanges entre Lucien Jean-Baptiste et le patron de Radio Courtoisie Henry de Lesquen ou ceux d’Alexandre Amiel avec le directeur de Rivarol, Jérôme Bourbon, sont édifiants.

Pourquoi nous détestent-ils ? d’Alexandre Amiel, Amelle Chahbi et Lucien Jean-Baptiste (documentaire, FRA, 2016, 2h01), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

 

Paterson

Paterson

de Jim Jarmusch

Poète. Après avoir filmé avec beaucoup de classe Detroit et Tanger dans son film précédent, l’excellent Only Lovers Left Alive (2013), Jim Jarmusch a posé cette fois sa caméra à Paterson, dans le New Jersey. Il suit la vie extrêmement bien réglée, très ritualisée même, de Paterson, un chauffeur de bus trentenaire, qui vit avec Laura et son chien Marvin, un irrésistible bouledogue. Paterson consigne dans un petit carnet la poésie qu’il écrit un peu chaque jour. Ce chauffeur de bus poète s’inspire du matériel qu’il a chaque jour devant lui, dans le cadre de son travail. Son épouse, toujours hyper enthousiaste, le pousse à envoyer ses textes chez un éditeur. Lui, semble ne pas vraiment y penser. Le film se déroule sur une semaine, du lundi au lundi. La déambulation tranquille de Paterson dans cette ville hors du temps est d’une saisissante beauté.

Paterson de Jim Jarmusch, avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Rizwan Manji (USA, 2016, 1h58), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

 

Harmonium-de-Koji-Fukada

Harmonium

de Kôji Fukada

Secret. Toshio vit avec sa femme Akié et leur fille. Un jour, Yasaka, un ami de Toshio est libéré après 10 années de prison et lui demande de l’aide. Toshio l’héberge et lui trouve du travail, ce qui surprend Akié. Mais cet ami prend de plus en plus de place dans la vie de Toshio et d’Akié. Yasaka apprend à leur fille à jouer de l’harmonium et, peu à peu, cherche à séduire Akié. Le rythme est lent, les ellipses nombreuses mais Harmonium n’est jamais ennuyeux. Bien au contraire, ce drame

qui flirte avec le fantastique, entretient un savant suspens autour d’un secret enfoui. Le réalisateur japonais Kôji Fukada sonde les recoins les plus sombres de l’âme humaine, dans ce thriller psychologique absolument brillant.

Harmonium de Kôji Fukada, avec Tadanobu Asano, Mariko Tsutsui, Kanji Furutachi (JAP-FRA, 2017, 1h58), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 22 mai.

 

La-Nature-exposee-Erri-De-Luca

La Nature exposée

d’Erri De Luca

Réfugiés L’écrivain napolitain, Erri De Luca, propose une histoire simple et très actuelle. Dans un petit village, installé à proximité d’une montagne, un sculpteur s’improvise passeur pour les clandestins. Repéré par un certain nombre de médias, il décide de partir vivre en bord de mer, où il se lance dans la restauration d’un Christ en marbre, sur une croix. Dans son nouveau roman, Erri De Luca évoque la place du religieux, du politique et du profane dans nos sociétés. Mais aussi notre responsabilité et celles de nos différents pays face aux réfugiés, que l’auteur se refuse à appeler migrants. De Luca évoque aussi la question de la compassion, face à ces familles qui se heurtent à des frontières et à des lois qui n’existent que par la seule volonté des hommes.

La Nature exposée d’Erri De Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin (Gallimard), 165 pages, 16,50 euros.

 

Ce-qui-git-dans-ses-entrailles-de-Jennifer-Haigh

Ce qui gît dans ses entrailles

de Jennifer Haigh

Schiste. Richard Devlin travaille dans un pénitencier, du côté de Bakerton, quelque part en Pennsylvanie. Il a une famille, avec laquelle il a du mal à boucler les fins de mois. Du coup, lorsqu’on lui apprend que dans les profondeurs de sa propriété se trouve du gaz de schiste, il n’hésite pas. Il signe une autorisation de forer à Kip « The Whip » Oliphant, le créateur de Dark Elephant Energy. Au-delà de la problématique de la fracturation hydraulique, il est ici surtout question de l’évolution des rapports sociaux à travers ce prisme qui change tout. Dans cette Amérique profonde, celle des “swing States” qui a contribué à la victoire de Donald

Trump à la dernière présidentielle, de nombreux personnages se croisent. Les sensibilités et les multiples points de vue donnent une impressionnante profondeur à ce roman brillant.

Ce qui gît dans ses entrailles de Jennifer Haigh, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Janique Jouin-de-Laurens (Gallmeister), 448 pages, 24,20 euros.

 

La-Vie-Sexuelle-des-Soeurs-Siamoises-Irvine-Welsh

La Vie Sexuelle des Sœurs Siamoises

d’Irvine Welsh

Miami. L’Ecossais Irvine Welsh, a publié récemment Skagboys (2016), qui n’est autre que le “prequel” de son fameux Trainspotting (1993). Cette fois, il plante son décor à Miami. Soit à quelques années-lumières d’Edimbourg. Il met en scène une liaison perverse entre un professeur de sport, Lucy Brennan, et sa cliente, une artiste dépressive et en surpoids. Le tout, sans cocaïne ou ecstasy et sous le soleil de la Floride. Ce qui n’empêche pas Irvine Welsh d’évoquer la thématique de la dépendance, dans cette ville de plus de 430 000 habitants, tournée vers le culte du corps, sa marchandisation et la performance. Ces deux femmes que tout oppose nouent une relation faite d’amour et de haine, chacune voyant ses certitudes peu à peu ébranlées. La Vie Sexuelle des Sœurs Siamoises tourne en dérision la vacuité de nos vies que l’on tente de remplir avec nos addictions les plus superficielles.

La Vie Sexuelle des Sœurs Siamoises d’Irvine Welsh, traduit de l’anglais (écosse) par Diniz Galhos (Au Diable Vauvert), 506 pages, 22 euros.

 

Deserteur-Halfdan-Pisket

Déserteur

d’Halfdan Pisket

Génocide. Ce n’est que le premier volet d’un triptyque, mais il promet beaucoup. Halfdan Pisket, jeune dessinateur danois d’origine turque de 32 ans, a construit cette BD à partir d’une série d’entretiens avec son père, qui a vécu le génocide arménien. Enrôlé de force par les « sans-visage », il est obligé de porter une cagoule et de surveiller la frontière, entouré par d’autres appelés turcs. Dans un noir et blanc absolument magnifique, cette BD voit son personnage principal happé par la folie des événements, qui défient l’entendement et tout sens de l’humanité. Après Déserteur (Desertør) publié en 2014 au Danemark, on attend désormais Kakerlak (paru en 2015 au Danemark) et enfin Dansker (paru en 2016 au Danemark). On a hâte.

Déserteur d’Halfdan Pisket, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud (Presque Lune), 104 pages, 18 euros.

En-Coree-de-Yoon-sun-Park

En Corée

de Yoon-sun Park

Disparu. Il y a déjà l’objet en lui-même, qui est très beau. Misma Éditions nous gâte avec En Corée, une BD signée Yoon-sun Park. Yoon-sun est en France lorsqu’elle apprend la mort de son cousin dans un accident de voiture. Ce décès est le point de départ d’un long voyage dans ses souvenirs et son pays, la Corée du Sud. Yoon-sun se lance dans la rédaction d’une sorte de journal dans lequel elle évoque celles et ceux qui ne sont plus là. Chaque mort est l’occasion de revenir sur le disparu, mais aussi sur la culture et les coutumes de son pays. Yoon-sun Park ne verse jamais dans le pathos, et offre une vision à la fois sensible et émouvante de son rapport à la mort. Son trait fin et subtil met en valeur cette BD en noir et blanc qu’il ne faut rater sous aucun prétexte.

En Corée de Yoon-sun Park (Misma Éditions), 212 pages, 20 euros.

 

Arca-Arca-XL-Recordings-Beggars

Arca

Arca

Sommets. Le producteur de Björk et de Frank Ocean, le Vénézuélien Arca (Alejandro Ghersi) n’avait publié à ce jour que deux albums. Après Xen (2014) et Mutant (2015), voici Arca, un album éponyme fascinant. Ce disque electro, structuré autour de nappes synthétiques planantes, nous embarque dans un voyage électronique de grande classe. Triste, beau et épique, Arca chante en espagnol et affiche une impressionnante maîtrise du rythme. Sur Reverie ou sur Anoche, par exemple, l’émotion est intense. La voix de fausset d’Alejandro Ghersi, belle et fragile, atteint des sommets, notamment sur le titre Sin Rumbo. Alors que sur Desafío, Arca part de sirènes d’incendie pour construire un morceau qui s’envole pour prendre une ampleur inédite. Au même titre que cet album, à la fois intense et étonnant.

Arca, Arca (XL Recordings/Beggars), 11,99 euros (CD), 20,79 euros (vinyle).

 

Humanz-Gorillaz

Humanz

Gorillaz

Variés. L’attente aura été longue. Depuis The Fall (2011), aucun album studio n’a été publié par le dessinateur Jamie Hewlett et le musicien Damon Albarn. Ce cinquième album depuis 2001 valait l’attente. Gorillaz fait écho à Depeche Mode, qui a exprimé son angoisse et sa colère dans son album récemment sorti, Spirit (lire Monaco Hebdo n° 1009). Élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, Brexit… Les nouvelles anxiogènes ont nourri Humanz, tout comme les voyages de Damon Albarn, de Chicago à la Jamaïque, pour s’entourer d’artistes très variés, comme Popcaan (Saturnz Barz) ou Peven Everett (Strobelite). Sans oublier Mavis Staples, Grace Jones, Jean-Michel Jarre ou De La Soul. À l’arrivée, Humanz est un disque changeant et très inventif. L’electro de Sex Murder Party appuyée par Jamie Principle et Zebra Katz n’a pas grand chose à voir avec le rap de Let Me Out avec Mavis Staples et Pusha T. Et c’est tant mieux.

Humanz, Gorillaz (Parlophone/Warner), 15,99 euros (CD), 59,99 euros (vinyle).

 

Polaar-de-Maud-Geffray

Polaar

de Maud Geffray

Norvégien. Elle est la moitié du talentueux duo français Scratch Massive. Avec Sébastien Chenut, Maud Geffray travaille entre Paris et Los Angeles. Si Scratch Massive a récemment assuré la bande original du film de Zoe Cassavetes Day Out of Days (lire Culture Sélection publié dans Monaco Hebdo n° 990), un nouvel album est attendu pour 2017. En attendant, Maud Geffray dégaine son Polaar (polaire en norvégien). Très loin d’être froid et désincarné, ce disque reste moins planant que son précédent album, 1994 paru en 2015 (lire Monaco Hebdo n° 919). Les 12 titres sont structurés autour d’une ouverture douce et évanescente, assurée par le titre Polaar. Les choses sérieusement dansantes commencent avec l’excellent et totalement irrésistible Ice Teens. Un peu plus loin, High Side et ses accents techno poussent aussi irrésistiblement tout le monde vers le dance floor. Ne pas rater non plus le duo pop avec Flavien Berger, In Your Eyes. Tout sauf glacial on vous dit.

Polaar de Maud Geffray (Pan European Recording), 25,99 euros (vinyle).

Sortie le 12 mai.

journalistRaphael Brun