Troubles bipolaires :
de l’exaltation à la dépression

Sabrina Bonarrigo
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A l’occasion de la journée mondiale des troubles bipolaires, le 30 mars, les médecins du centre expert bipolaire du centre hospitalier princesse Grace ont expliqué les causes, les conséquences et les traitements de ce trouble psychiatrique qui touche de 650 000 à 1,6 million de personnes en France.

Elles sont tantôt dans une phase dépressive. Tantôt dans une phase d’exaltation absolue… Les personnes atteintes de troubles bipolaires alternent ce que l’on appelle les phases “up” (dépressive) et les phases “down” (maniaque). Une sorte de montagne russe émotionnelle aux conséquences familiales, affectives et socioprofessionnelles très lourdes. La souffrance morale de ces malades est telle que selon les chiffres de la Fondation FondaMental et de l’association Argos 2001 (1) « 25 % des patients atteints de troubles bipolaires risquent de commettre une tentative de suicide ». Mal connu et souvent stigmatisé, ce trouble psychiatrique — anciennement appelé psychoses maniaco-dépressives (PMD) — est pourtant classé parmi les dix pathologies les plus invalidantes selon l’organisation mondiale de la santé (OMS) et touche en France entre 1 % et 2,5 % de la population. Soit entre 650 000 et 1,6 million de personnes.

« Invincibles »

Concrètement, comment se manifestent ces troubles bipolaires au quotidien ? « Lorsqu’elles sont dans un état maniaque, les personnes atteintes se sentent surpuissantes, invincibles, invulnérables, les plus intelligentes du monde et capables de déplacer des montagnes », répond Joséphine Loftus, psychiatre au centre hospitalier princesse Grace (CHPG). Dans cette phase, l’humeur est alors exaltée, euphorique, parfois délirante. La personne est perfectionniste, très désinhibée et peut se mettre en danger et entreprendre beaucoup de projets en même temps, sans aucun signe de fatigue. Ces personnes ont alors toutes sortes de conduites à risques : dépenses inconsidérées d’argent, hyperactivité sexuelle, alcoolisme, abus de toxiques, rapports sexuels non protégés, conduite automobile à vitesse excessive, ou autres défis dangereux. « Quand elles reviennent à leur état naturel, elles ressentent alors énormément de remords et de culpabilité », ajoute le docteur Loftus. À l’inverse, lorsqu’elles sont dans une phase dépressive, « ces personnes se sentent nulles, incapables, et parfois même incapables de parler. » L’humeur est alors triste. La personne n’a plus goût à rien, se culpabilise, se dévalorise, et a des idées noires. Un ralentissement moteur et de la pensée est également constaté. Les malades éprouvent une fatigue intense, ressentent une perte de plaisir et d’énergie ainsi que des troubles de la mémoire et de la concentration.

Retard

Si les troubles bipolaires apparaissent surtout entre 15 et 25 ans, la pathologie est en revanche diagnostiquée très tardivement. On estime qu’il y a un retard de 10 ans en moyenne entre un premier épisode bipolaire et la mise en place d’un traitement régulateur de l’humeur. Comment expliquer ce retard conséquent ? « Tant que les épisodes dépressifs ou maniaques ne sont pas majeurs, les patients ne consultent pas de médecins ou alors seulement pour des symptômes annexes comme la fatigue ou les insomnies, explique l’association Argos 2001. Ils attribuent leur « mal à vivre » à des événements extérieurs ou à un trait de caractère et ne se considèrent pas comme malades. »

« Psychotraumatismes »

Quant aux raisons qui déclenchent ces troubles, elles sont multiples. Selon les spécialistes, la maladie peut se réveiller après un choc émotionnel ou un grand changement de rythme de vie. Les drogues, un sommeil perturbé ou encore des maltraitances subies pendant l’enfance peuvent aussi influer. « Il est évident qu’il y a un lien entre les psychotraumatismes dans l’enfance et l’ensemble des maladies mentales. Mais cela ne concerne pas que les troubles bipolaires », explique Valérie Aubin, chef du service psychiatrique du CHPG. Les troubles bipolaires seraient aussi héréditaires. Si les deux parents sont atteints, l’enfant a en effet un risque sur deux de développer la maladie. Agée de 20 ans, Caroline (2) a vécu ce choc émotionnel et cette alternance extrême d’humeurs : « Ce qui a déclenché la maladie est la mort de mon oncle. Nous sommes partis faire l’enterrement en Algérie et j’ai ressenti un vrai choc. Après cet épisode, je suis sortie tous les soirs à des heures très tardives, y compris lorsque je travaillais. Je dormais deux à trois heures par nuit. J’ai également volé tout mon entourage. Dans ma tête, ça tournait dans les tous sens. J’ai alterné phases de surexcitation et phases de dépression. » Après un séjour d’un mois et demi en hôpital psychiatrique, la jeune femme se sent mieux aujourd’hui grâce à une prise de médicaments qui l’a stabilisée et « rendue plus calme ».

 

(1) Argos 2001 est une association d’usagers dédiée aux troubles bipolaires et la Fondation FondaMental est une fondation de coopération scientifique dédiée à la lutte contre les troubles psychiatriques majeurs.
(2) Le prénom a été changé. Caroline a témoigné à l’occasion de la journée mondiale des troubles bipolaires qui s’est déroulée à l’amphithéâtre Lou Clapas à Monaco, le 30 mars.

 

TROUBLES BIPOLAIRES : LES CHIFFRES CLÉS

650 000 à 1,6 million de personnes sont atteintes de troubles bipolaires en France

15-25 ans, c’est l’âge du pic d’apparition des troubles bipolaires

10 ans de retard au diagnostic entre un premier épisode et la mise en place d’un traitement régulateur de l’humeur

10 à 20 ans d’espérance de vie en moins par rapport à la population générale, en raison du retard au dépistage et au traitement des comorbidités cardio-vasculaires

25 % des patients atteints de troubles bipolaires risquent de commettre une tentative de suicide

20 % des personnes atteintes de troubles bipolaires souffrent d’un syndrome métabolique (hypertension, obésité, diabète…), soit deux fois plus qu’en population générale, et 2/3 d’entre eux ne reçoivent pas de traitement adéquat pour ces pathologies.

Sources : Association Argos 2001 et FondaMental.

 

«Les bipolaires ont 10 années d’espérance de vie en moins»

Les bipolaires sont-ils plus sujets que les autres à la maladie d’Alzheimer ? « Non », selon les spécialistes du CHPG qui ne constatent pas de « dégénérescence cérébrale » plus aiguë chez ces patients. « Ce qui est en revanche avéré cliniquement et scientifiquement, c’est qu’ils sont davantage porteurs d’autres pathologies somatiques. Comme les maladies cardiovasculaires, ou encore le diabète », explique Valérie Aubin, chef du service psychiatrique du CHPG. Les causes de ce phénomène sont claires : les bipolaires négligent davantage leur santé physique. « On comprend aisément que lorsque l’on est dans une phase maniaque ou dépressive, la préoccupation première n’est pas d’aller voir un médecin, un cardiologue, ou autre spécialiste. Pour ces raisons, on a donc prouvé qu’un bipolaire risquait de perdre 10 années d’espérance de vie. On sait également que nos traitements peuvent être iatrogènes (1) et avoir des effets secondaires ». Parmi ces effets secondaires figurent l’augmentation de l’appétit, et donc un risque accru d’obésité.
(1) Iatrogène : trouble ou maladie provoqué par un acte médical ou par des médicaments.

 

Gemm : un lieu pour les malades, ouvert 7 jours/7

Schizophrénie, troubles de l’humeur, ou dépression… Ces pathologies alimentent souvent de nombreuses peurs, des tabous et des préjugés tenaces… Pour « démystifier » ces maladies psychiatriques, aider les familles, et rompre l’isolement des malades, l’association monégasque d’Amore Psy a inauguré le 22 juin 2016 un lieu de vie à Monaco au 3 avenue Pasteur. Son nom : Groupe d’entraide mutuel monégasque (GEMM). Cette unité de jour non-médicalisée accueille aujourd’hui une vingtaine d’adhérents résidents monégasques âgés de plus de 18 ans, souffrants « de troubles psychiatriques stabilisés ». Tous sont traités et suivis, soit par l’unité de psychiatrie et de psychologie médicale de la Roseraie (UPPM), soit par le service de psychiatrie du CHPG. « Convivial, le GEMM permet aux usagers qui le fréquentent de rompre l’isolement et l’exclusion sociale auxquels ils sont souvent confrontés, a expliqué la présidente Béatrice Latore, lors des 4ème rencontres de la santé mentale qui ont lieu le 29 mars au théâtre des Variétés. C’est un lieu de transition vers la réinsertion sociale et professionnelle, vers la prévention de la rechute et vers l’amélioration de la qualité de vie. » Désormais ouvert 7 jours sur 7, de 12h à 18h, les adhérents peuvent participer à diverses activités comme la musique, le loto, la cuisine, ou encore le théâtre. S.B.

journalistSabrina Bonarrigo