Culture Sélection de mars

Raphael Brun
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Mademoiselle

Mademoiselle

de Park Chan-wook 
Cupidité. À 53 ans, Park Chan-wook jouit toujours d’une réputation d’enfant indiscipliné du cinéma coréen. Le réalisateur de la célèbre trilogie de la vengeance (Sympathy for Mister Vengance (2002), Old Boy (2003) et Lady Vengeance (2005)) est de retour avec un film qui se déroule dans la Corée des années 30, sous occupation japonaise. Plus sage, sans doute canalisé par son sujet, Park Chan-wook raconte l’histoire de Sookee (Kim Tae-ri), qui est embauchée comme femme de chambre d’une riche japonaise, Hideko (Kim Min-hee). Sookee va tout faire pour mettre la main sur sa fortune. Triangle amoureux, désir, mensonge, cupidité, faux-semblants… On pense à La Servante, de Kim Ki-young (1960). Et on se demande qui trompe qui. 
Mademoiselle de Park Chan-wook, avec Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Ha Jung-Woo (CORSUD, 2016, 2h31), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray, édition spéciale et limitée : version longue + version cinéma).

Olli-Maki

Olli Mäki

de Juho Kuosmanen
Rétro. Tout serait à peu près simple si Olli Mäki, boxeur qui convoite le titre de champion du monde poids plume de boxe, n’était pas attiré par Raija. Tourné dans un magnifique noir et blanc, en pellicule 16 mm, Olli Mäki frappe d’abord par sa qualité formelle. Kuosmanen a décroché le prix Un certain Regard à Cannes en 2016, et c’est sans doute plus pour son romantisme que pour le punch de son film. Loin de la violence du Raging Bull (1980) de Martin Scorsese, ce récit qui se déroule en 1962 à Kokkola (Finlande) est basé sur une histoire vraie. Joliment rétro et sensible, ce film va à contre-courant du culte de la performance et du dépassement de soi, pour privilégier le désir personnel. 
Olli Mäki de Juho Kuosmanen, avec Jarkko Lahti, Oona Airola, Eero Milonoff (FIN/ALL/SUE, 2016, 1h30), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 23 mars.

Rocco-de-Thierry-Demaiziere-et-Alban-Teurlai

Rocco 

de Thierry Demaizière et Alban Teurlai
Intimiste. 1500 films et 5000 partenaires. Ce sont les chiffres revendiqués par la plus grande star masculine du cinéma pornographique, l’acteur italien Rocco Siffredi. Âgé aujourd’hui de 52 ans, il a mis un terme à sa carrière il y a deux ans. Alors qu’il travaille sur ce qui sera son dernier film, Rocco Siffredi se dévoile. Pourquoi il arrête, son rapport à la nymphomanie qui a guidé une partie de son existence, sa vie de famille compliquée… C’est un portrait intimiste que proposent Thierry Demaizière et Alban Teurlai. L’industrie du porno est décryptée, sans porter de jugement. Derrière l’acteur hors normes aux performances transgressives se cache un père de famille qui se voudrait le plus neutre et classique possible. Ce qui fait de Rocco un documentaire passionnant à plus d’un titre. 
Rocco de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, avec Rocco Siffredi, Rozsa Tano, Gabriele Galetta (FRA, 2016, 1h43), 19,99 euros (combo blu-ray+DVD). Sortie le 4 avril.

Belladonna-de-Eiichi-Yamamoto

Belladonna

de Eiichi Yamamoto
Hallucinant. Voici enfin la restauration 4K de Belladonna, un film totalement psychédélique et underground, réalisé en 1973 par Eiichi Yamamoto et resté inédit 43 ans à Monaco et en France. Si, techniquement, le résultat n’est pas absolument parfait, la qualité de l’image reste très acceptable. Ce voyaghallucinant et féministe est une adaptation de l’essai de Jules Michelet (1798-1874), La Sorcière (1862). Violée et humiliée par le seigneur de son village, Jeanne pactise avec le diable, gagne des super pouvoirs et devient une sorcière. Elle peut alors prendre sa revanche. Chez Yamamoto le diable symbolise la contestation du pouvoir établi. Et sa Jeanne, proche de Jeanne d’Arc (1412-1431), assouvit sa révolution sexuelle avec un appétit d’enfer.
Belladonna de Eiichi Yamamoto, avec Tatsuya Nakadai, Katsuyuki Itô, Aiko Nagayama (JAP, 1973, 1h33), 49,99 euros (coffret blu-ray+DVD+ livret inédit de 32 pages+CD de la BO du film+affichette du film), 39,99 euros (combo blu-ray+DVD). Sortie le 5 avril.

 

Le-Seducteur

Le Séducteur

de Jan Kjærstad
Télévision. Le Séducteur (Forføreren) a été publié en 1993. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture proposent enfin une traduction de ce roman du Norvégien Jan Kjærstad, qui est le premier d’une trilogie publiée dans les années 90 : Le Séducteur, Le Conquérant et Le Découvreur. Cette série raconte les multiples histoires d’un présentateur de télévision imaginaire : Jonas Wergeland. Chanceux, star de la télévision, aimé par tout un pays, amant parfait, Jonas Wergeland est un personnage hors du commun. La Norsk Rikskringkastning, c’est-à-dire la Société norvégienne de radiodiffusion, a d’ailleurs réalisé une adaptation de cette trilogie sous la forme d’une série télévisée, Erobreren. Diplômé en théologie, le romancier et essayiste Jan Kjærstad a publié son premier roman, Kloden dreier stille rundt, en 1980. Depuis, il s’est imposé comme un auteur innovant et populaire en Norvège.  
Le Séducteur de Jan Kjærstad (Monsieur Toussaint Louverture), traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon, 608 pages, 23 euros.

Marlene-Philippe-DJIAN

Marlène

de Philippe Djian
Féminisme. Dan et Richard sont amis. Vétérans de l’Afghanistan et traumatisés par ce qu’ils ont vécu, leur retour à la vie civile est difficile. Pendant que Dan tente de se reconstruire en menant une vie très réglée, Richard se noie. Jusqu’à ce que Marlène, la belle-sœur de Richard, débarque. Depuis 2005, Philippe Djian, 67 ans, publie à peu près un roman par an. Après Oh… (2012) qui raconte l’histoire d’une femme qui manipule son violeur et que Paul Verhoeven a joliment adapté au cinéma avec Elle (2016) et Isabelle Huppert (lire les interviews du producteur Michel Merkt dans Monaco Hebdo n°1006 et 1007), Djian montre son intérêt pour le féminisme. L’auteur de 37°2 le matin (1985) donne d’ailleurs un nom féminin à son roman : Marlène. La famille, celle que l’on ne choisit pas et celle que l’on fabrique, est l’autre grand thème de ce livre sombre et beau. 

Marlène de Philippe Djian (Gallimard), 224 pages, 19,50 euros.

Un-moindre-mal

Un moindre mal

de Joe Flanagan 
Face-à-face. Lorsque plusieurs enfants sont assassinés à Cape Cod, c’est évidemment la panique. L’opinion publique est choquée. Dans la foulée, une famille entière disparaît de façon très mystérieuse. Et un homme qui a été passé à tabac refuse bizarrement de témoigner contre ses agresseurs. Cela fait beaucoup de dossiers à traiter pour le lieutenant Warren. Surtout qu’autour de lui, certains flics sont loin d’être intègres… Et lorsque l’officier Stasiak débarque, la situation empire. Le face-à-face Warren-Stasiak peut commencer. Il sera magistral. 

Un Moindre Mal de Joe Flanagan (Gallmeister), traduit de l’américain par Janique Jouin-de Laurens, 480 pages, 24,10 euros. Sortie le 30 mars.

La-Nuit-du-Misanthrope

La Nuit du Misanthrope

de Gabrielle Piquet
Disparitions. C’est devenu habituel et ça fait peur à tout le monde. Chaque année, dans la nuit du 4 au 5 août, quelqu’un se volatilise, sans que l’on comprenne pourquoi. Seul indice : les disparus ont pour point commun d’être des gens discrets, des gens que l’on ne voit pas. Des invisibles en somme. Autant prévenir tout de suite : La Nuit du Misanthrope n’est pas une BD policière. Ce récit sensible évoque plutôt une série de thèmes, comme l’exclusion, la différence ou la solitude. Gabrielle Piquet nous fait découvrir le quotidien de Josepha qui mène une vie de partage, littéralement tournée vers les autres. Un quotidien qui commence le 2 août, soit deux jours avant que quelqu’un ne disparaisse sans explication. Cette BD en noir et blanc met en valeur le trait élégant de Gabrielle Piquet. Un trait qui reste au service de cette histoire, belle et mélancolique. 

La Nuit du Misanthrope de Gabrielle Piquet (Atrabile, collection Ichor), 96 pages, 17 euros.

Shit-is-Real

Shit is Real

de Aisha Franz
Berlin. C’est par un cauchemar que commence Shit is Real. Ce qui semble assez logique au vu du titre de cette BD de l’auteure allemande Aisha Franz. Mais lorsque Selma se réveille, c’est pour découvrir que son copain l’a quittée et qu’elle n’a plus de travail. Perdue, Selma erre dans un Berlin totalement désincarné. Sa meilleure amie, Yumi, lui assène sa vie parfaite. À travers une série de flashes fantastiques, Aisha Franz conduit Selma dans des séquences oniriques, qui virent souvent au cauchemar. Peu à peu, le réel et l’irréel s’entremêlent, faisant du quotidien de Selma un rêve éveillé. Normes sociales imposées à tous, pression du monde du travail, course à la réussite et à la performance… Shit is Real aborde ces questionnements avec un trait à la fois inventif et épuré. 

Shit is Real de Aisha Franz (L’Employé du Moi), traduit de l’allemand par Florence Bouchain et Sacha Goerg, 288 pages, 21,50 euros.

Spirit-Depeche-Mode

Spirit

Depeche Mode
Politique. Quatorzième album studio pour Depeche Mode qui a fait confiance à James Ford de Simian Mobile Disco (Foals, Florence & The Machine, Arctic Monkeys) pour en assurer la production. Spirit traite de l’état du monde aujourd’hui, dans une ambiance assez pesante et anxiogène. Les 12 titres de ce disque sont lourds et sombres. Where’s The Revolution ? se demande le trio de Basildon (Angleterre), appuyé par un joli clip en noir et blanc signé Anton Corbijn, où ils portent une barbe façon Karl Marx (1818-1883). Spirit se questionne sur la politique, la nature humaine, la régression sociale, la destruction de la planète ou la religion. Certains textes sont engagés, ce qui est plutôt inhabituel chez ces Anglais. «We feel nothing inside» chante Dave Gahan de sa voix grave et puissante sur Going Backwards, pendant que Martin Gore lance «We’re fucked» sur Fail, le dernier titre de ce très bon Spirit. «We’re fucked.» On s’en doutait un peu. 

Spirit, Depeche Mode (Mute Records/Sony Music/Columbia Records), 17,99 euros (CD, édition limitée), 23,99 euros (vinyle).

Damage-and-Joy-Jesus-and-Mary-Chain

Damage and Joy

The Jesus and Mary Chain
Ironie. Les deux frères Reid, co-fondateurs de Jesus and Mary Chain, refont enfin surface. Créé en 1983, ce groupe écossais indie reste fidèle à son image et au son rock qui a fait son succès. Le titre Always Sad joue avec distance et ironie sur l’étiquette de groupe gothique/triste qu’on leur a souvent, et un peu trop vite, collé. Depuis Psychocandy (1985), Damage and Joy n’est que leur septième album studio. Et depuis Munki (1998), c’est-à-dire 19 ans en arrière, les fans attendaient des nouvelles de leur groupe favori. Ils ne devraient pas être déçus. Le premier single, Amputation, a tout du titre pop mélodique et efficace, à écouter en boucle. Séparés en 1999, reformés en 2007, The Jesus and Mary Chain affirmait travailler sur un nouveau disque. Le chanteur, Jim Reid, évoquait des «tensions» pour expliquer le retard pris. Dix ans plus tard, voici Damage and Joy. Et c’est une réussite.
Damage and Joy, The Jesus and Mary Chain (Creations Records/Warner), 15,99 euros (CD), 23,99 euros (vinyle). Sortie le 24 mars.
Fujiya-&-Miyagi

Fujiya & Miyagi 

Fujiya & Miyagi
Eclectique« Cet album résume les approches de l’écriture que nous avons eu David et moi en plus de 20 ans de travail ensemble », explique Steve Lewis, membre fondateur de Fujiya & Miyagi avec David Best. Depuis 2000, et surtout depuis la sortie de leur tout premier album Electro Karaoke in the Negative Style en 2003, ce collectif originaire de Brighton distille sa musique influencée par le krautrock des années 70 et l’électro. Après le très bon Articial Sweeteners (2014), Fujiya & Miyagi revient avec un album éponyme qui est donc aussi varié qu’excitant. Si Serotonin Rushes est tourné vers le dance floor, sur le titre Extended Dance Mix le groupe évoque l’acceptation de la vieillesse, les indigestions d’acides et même… les douleurs liées à l’arthrite. Difficile d’être plus éclectique. 
Fujiya & Miyagi, Fujiya & Miyagi (Impossible Objects of Desire), 15,99 euros (CD), 39,99 euros (vinyle, 3 volumes). Sortie le 7 avril.

journalistRaphael Brun