« L’exil, c’est un traumatisme »

Anne-Sophie Fontanet
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Journaliste indépendant, Raphaël Krafft a réalisé à l’automne 2015 une enquête sur la situation des migrants à la frontière franco-italienne. De façon spontanée, il décide d’aider deux Soudanais à rejoindre la France par la montagne. Dans son livre, Passeur(1), ce reporter raconte son cheminement. Interview.

Pourquoi avoir aidé ces deux réfugiés soudanais ?

C’est l’histoire d’un instant dans la vie où se pose un cas de conscience. Ce n’était pas quelque chose de réfléchi. J’ai agi de façon spontanée. C’est à la fois une accumulation d’expériences et de témoignages qui ont motivé mon choix. J’étais aussi sensibilisé à la question par le fait d’habiter le 18ème arrondissement de Paris, l’un des trois endroits en France avec Calais et la frontière franco-italienne confrontés quotidiennement à la question des réfugiés.

Qu’est-ce qui vous a convaincu ?

Ce Soudanais voulait aller en France. C’est ça qui m’a touché. Il aimait le pays. Quand il pense que de l’autre côté du col, il va aller à l’université, je lui explique bien que ce ne sera pas si simple. Il avait en tête l’image du pays des Lumières, une terre d’asile. Ces Soudanais voulaient venir en France car ils s’étaient forgés une idée du pays à travers les humanitaires qu’ils ont croisés au Darfour. Je pense que cette image est maintenant un mensonge.

Pourquoi ?

Ce qui anime les gens qui aident les migrants comme Cédric Herrou (2) ou moi, c’est une volonté de donner une belle image de notre pays. On ne se donne pas les moyens de la préserver. On fait en sorte de décourager les demandeurs d’asile de venir ici. Et on contribue à leur clochardisation et aux violences policières à leur encontre. La preuve de tout ça, c’est l’existence même du camp de Calais.

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Qu’est-ce qui vous gêne ?

Le politique est obsédé par la notion d’appel d’air. Ce raisonnement qui explique qu’un accueil digne du réfugié serait un appel d’air, je le conteste. Je ne suis pas un missionnaire, je voulais juste livrer un témoignage.

Vous écrivez que « la France est un mensonge » : pourquoi ?

Un double discours est entretenu par les politiciens pour conforter un électorat rétif à l’accueil. Le président français, François Hollande, critique le président américain Donald Trump et son idée de mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Cette critique intervient la même semaine où la police française asperge les sacs de couchage des réfugiés avec des gaz lacrymogènes. Mais aussi le jour d’un accord conclu avec la Libye. Pourtant, ce qui se passe là-bas est terrible.

Depuis leur arrivée en France, que deviennent Adeel et “Satellite”, les deux hommes que vous avez aidés ?

Aujourd’hui, ces deux Soudanais ont reçu la protection de la France. Je ne pouvais pas le prévoir. Cela prouve que la situation à la frontière est stupide. Ils ont été refoulés deux fois à la frontière entre Vintimille et Menton pour, in fine, trouver la protection de la France qui leur reconnaît un danger manifeste dans leur pays.

Comment se passe leur quotidien ?

Ils apprennent le français car ils ont droit à quatre heures de cours de langue par semaine. Ils suivent aussi une formation, l’un à Nantes et l’autre à Lyon. Mais la vie est dure. Trop peu est fait pour faciliter leur intégration. Leurs conditions d’accueil sont vraiment rudes. À terme, ils ont envie de poursuivre leurs études. Celles que le régime soudanais leur interdisait.

Raphaël Krafft

Quel est leur état d’esprit ?

Celui qui se trouve à Nantes a le moral en berne. Il vivait dans un squat avec des compatriotes soudanais. Mais ils en ont été expulsés. Aujourd’hui, il vit dans un hôtel. Globalement, c’est très difficile pour chacun d’entre eux. À Lyon, l’autre Soudanais vit dans un foyer. Il perçoit 330 euros par mois, dont la moitié sert à payer son logement. Il a donc moins de 200 euros pour se nourrir.

Qu’est-ce qui vous émeut dans la situation des réfugiés ?

La majorité des réfugiés est éduquée et vient de la classe moyenne. Il faut arrêter de penser que leurs soucis, ce sont les prestations sociales ! Ce qui est attractif pour les réfugiés, c’est plutôt le dynamisme d’un pays.

Cette position vous met en colère ?

Tout est fait pour ralentir leur passage, alors qu’ils passeront quoi qu’il arrive. À Vintimille, j’ai rencontré un Erythréen qui a été refoulé 23 fois ! Il a tout de même fini par réussir à passer.

Vous parlez de cette traversée comme une action de désobéissance civile, mais dans les faits, cela reste illégal en France : vous risquez un procès ?

Pour l’instant, il n’y a rien eu. S’il devait y avoir un procès, ce serait quelque chose de difficilement défendable, car ces deux hommes que j’ai aidés sont aujourd’hui protégés par la France. Mais je n’ai aucun problème avec ça. Je suis en paix avec ma conscience. C’est le fondement même de la désobéissance civile. À mon domicile, porte de la Chapelle à Paris, j’ai accueilli et j’accueille encore des réfugiés. Je ne leur demande rien concernant leur situation.

Ce que vous retenez de ce périple début octobre 2015, dans le massif du Mercantour ?

Cette randonnée qu’on a faite, c’était beau. Cela tranchait avec ce que ces deux hommes ont vécu auparavant. Je pense aussi aux amitiés qui se sont créées et à la beauté des paysages. Ce qui était frappant, c’était la similitude avec les pages de l’Histoire. D’autres hommes et femmes ont franchi ce col de la Fenestre pour fuir leur pays.

Votre message ?

Il ne faut pas oublier que l’exil est une contrainte. Ils viennent ici parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils viennent soit seul parce qu’ils ont été “élu” par leur famille. Celui qui part est aussi souvent celui qui est le plus en danger. C’est la patrie abandonnée. L’angoisse de ne jamais revoir ses proches. Ce qu’ils ont vécu dans leur pays et sur la route, c’est un traumatisme.

 

(1) Passeur de Raphaël Krafft (Editions Buchet Castel), 160 pages, 14 euros.
(2) Agriculteur dans la vallée de la Roya, Cédric Herrou a été condamné le 10 février 2017 à 3 000 euros d’amende avec sursis par le tribunal correctionnel de Nice pour avoir hébergé, puis fait passer de l’Italie vers la France, des migrants africains. Le parquet niçois a fait appel de la décision. Un nouveau procès aura donc lieu dans les prochains mois.

 

Raphaël Krafft

Raphaël Krafft © Photo Monaco Hebdo.

Passeur d’histoire et de convictions

Quelques jours après les pluies torrentielles et meurtrières qui ont frappé les Alpes-Maritimes à l’automne 2015, c’est par la montagne que Raphaël Krafft accompagné de son ami Thomas a fait franchir la frontière franco-italienne à Adeel et “Satellite”, deux Soudanais trentenaires. Ils mettront plusieurs jours pour franchir à pied le col de la Fenestre, en plein massif du Mercantour. Dans son livre paru en janvier 2017, ce journaliste indépendant parisien raconte comment il a glissé d’observateur à acteur. Les réfugiés, il les croisent à 300 mètres de son logement du 18ème arrondissement de Paris. Ils vivent sur le trottoir d’en face. S’il hésite de longs mois avant de les approcher, il finit par chercher à comprendre la trajectoire de ces hommes et femmes qui espèrent parfois poursuivre leur voyage jusqu’en Angleterre. « Je suis sensible à la question des réfugiés, car je voyage beaucoup, résume t-il. C’est un sujet que j’ai couvert à de nombreuses reprises à Paris, en Libye et à Sangatte. » Des opérations policières d’expulsion de migrants en plein Paris, à l’attente en gare de Vintimille, du poste frontière à Menton au Pas de la Mort, Raphaël Krafft détaille ce qui l’a vu. On suit ce cheminement physique et intellectuel qui le pousse au grès de rencontres fortuites à désobéir. Sa conscience l’encourage à organiser la traversée de ces deux hommes. De cette marche, il reste aujourd’hui ce récit et quelques photos. L’histoire, elle, se poursuit. Et désormais, « Adeel et Satellite font désormais partie de la famille. »

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