Culture Sélection de février

Raphael Brun
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Tokyo-Sonata

Tokyo Sonata

de Kiyoshi Kurosawa

Pudeur. C’est la réédition de la semaine. Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa raconte l’histoire d’un cadre d’entreprise japonais qui perd son emploi, mais qui décide de le cacher à sa femme et à ses deux fils. Chaque matin, il joue donc la comédie et prétend aller au bureau, alors qu’il part traîner dans les rues. Entre honte et pudeur, cet homme perdu, mise tout sur les apparences pour rester inséré socialement. Tourné en 2008, Tokyo Sonata évoquait déjà la fragilité et l’incertitude qui frappaient la société japonaise. Une incertitude économique, capable d’engendrer des ravages sociaux.

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa, avec Teruyuki Kagawa, Kyôko Koizumi, Yû Koyanagi (JAP-HK-HOL, 2009, 1h59), 19,99 euros (combo DVD + blu-ray).

Fuocoammare

Fuocoammare, par-delà Lampedusa

de Gianfranco Rosi

Parallèle. Le documentaire de Gianfranco Rosi est précieux. Il montre l’île de Lampedusa sous des jours bien différents : d’un côté le quotidien de ses habitants et de l’autre, la violence de la crise migratoire. Ours d’or à Berlin, Fuocoammare a nécessité plus d’un an de travail. Rosi suit Samuele, un enfant de 12 ans, qui vit à Lampedusa. Il suit aussi en parallèle le travail des militaires et des médecins italiens qui tentent de gérer tant bien que mal les bateaux de fortune qui accostent. Filmés séparément, ces deux mondes ne se rencontrent jamais. Point de passage entre l’Afrique et l’Europe, Lampedusa aurait ainsi vu débarquer près de 400 000 migrants en 20 ans. Et lorsqu’il s’agit de filmer l’horreur et la mort, Gianfranco Rosi le fait sans voyeurisme, avec tout le respect nécessaire.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi (documentaire, ITA-FRA, 2016, 1h49), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

Propriete-privee

Propriété privée

de Leslie Stevens

Désir. C’est une version restaurée dont il faut absolument profiter dans son format blu-ray que nous propose Carlotta. Ce film noir de Leslie Stevens (1924-1998) met en scène deux voyous, Duke et Boots, qui cherchent à séduire leur riche et belle voisine, Ann Carlyle, insatisfaite de son mari. Habilement construit autour du désir, de la frustration et des barrières sociales, Propriété Privée évoque aussi le voyeurisme, comme dans Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock (1899-1980). Le voyeurisme est aussi symbolisé par l’arrivée des téléviseurs dans les foyers domestiques à l’époque. C’est d’ailleurs sous le nom d’Hitchcock que se présente à leur voisine l’un des deux malfrats. Kate Manx (1930-1964) subit une série d’intrusions à la fois métaphoriques, psychologiques et physiques, qui donnent au film une dimension véritablement oppressante.

Propriété Privée de Leslie Stevens, avec Kate Manx, Corey Allen, Warren Oates (USA, 1960, 1h19), 20,06 euros (DVD ou blu-ray). Sortie le 1er mars.

Aquarius

Aquarius

de Kleber Mendonça Filho

Passé. Clara (Sonia Braga), une sexagénaire ex-critique musicale, vit dans l’Aquarius, un immeuble construit dans les années 40, sur l’avenida Boa Viagem, une zone chic de Recife (Brésil), en bordure d’océan. Le jour où un promoteur rachète tous les appartements de l’Aquarius, elle refuse de vendre et se retrouve seule face à la société immobilière qui lui met la pression. Après l’excellent Les Bruits de Recife (2012), Kleber Mendonça Filho s’immerge à nouveau dans un quartier de cette ville du nord-est du Brésil pour son second long-métrage. Pas manichéen, son film ne fait pas de Clara un personnage irréprochable, victime de promoteurs sans scrupules. Mais comme dans Erin Brockovich, seule contre tous (2000) de Steven Soderbergh, la résistance de Clara pour continuer à vivre dans son appartement, avec son passé, est belle à voir.

Aquarius de Kleber Mendonça Filho, avec Sônia Braga, Maeve Jinkings, Irandhir Santos (BRE-FRA), 2016, 2h25), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray). Sortie le 9 mars.

Man-on-High-Heels

Man on High Heels

de Jin Jang

Transsexuel. Il est viril et (très) dur s’il le faut. Mais ce que souhaite vraiment le policier d’élite Ji-wook, c’est devenir une femme. Sa collègue l’ignore et tombe peu à peu amoureuse de lui… Avant de se faire opérer pour être enfin une vraie femme, Ji-wook doit s’attaquer à un groupe de mafieux très violents. Porté par Cha-Seung-Won, Man on High Heels a le courage de transformer un flic, symbole même de la virilité, en transsexuel. Ce thriller coréen est une curiosité qui vaut plus pour sa dimension sensible et intimiste, que pour son traitement des scènes d’actions, beaucoup plus classique. Les codes du polar sont malmenés et c’est justement dans la transgression que le travail de Jin Jang est le plus intéressant.

Man on High Heels de Jin Jang, avec Cha-Seung-Won, Oh Jung-Se, Park Sung-Woong (CORSUD, 2016, 2h05), 19,80 euros (combo DVD+blu-ray). Sortie le 9 mars.

Le-Dernier-Baiser-de-James-Crumley

Le dernier baiser

de James Crumley

Amphétamines. L’écrivain américain James Crumley (1939-2008) est une nouvelle fois mis à l’honneur par Gallmeister. Après avoir ressorti Fausse Piste (1975) en 2016, cet éditeur nous propose cette fois de replonger dans Le Dernier Baiser, à partir d’une nouvelle traduction, agrémentée d’illustrations de l’auteur de BD Thierry Murat. Il s’agit de la toute première enquête menée par C. W. Sughrue, qui s’affirmera par la suite comme l’un des deux détectives préférés de James Crumley, avec Milo Milodragovitch. Ce détective rappelle Jack Taylor, l’enquêteur alcoolique amateur d’amphétamines imaginé en 2001 par l’écrivain irlandais Ken Bruen. Sauf que ce n’est pas dans un pub de Galway, mais dans un bar de quatrième zone de l’ouest des Etats-Unis, que C. W. Sughrue se “ressource” régulièrement. Et c’est excellent. À la vôtre !

Le Dernier Baiser de James Crumley, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos (Gallmeister), 384 pages, 23,50 euros.

Haruki-Murakami-des-hommes-sans-femmes

Des hommes sans femmes

d’Haruki Murakami

Solitude. Haruki Murakami est probablement devenu le plus populaire des écrivains contemporains japonais. Des hommes sans femmes est un recueil publié au Japon en 2014. L’auteur de la trilogie 1Q84 (2009-2010) voit les 7 nouvelles publiées sous le titre original Onna no inai otokotachi, enfin traduites en français. Inspiré par Hommes sans femmes (1927) d’Ernest Hemingway (1899-1961), Des hommes sans femmes est centré autour du thème de la solitude. Chaque nouvelle met en scène un homme quitté par une femme, ou sur le point de l’être. « Je veux aborder l’isolement et ses conséquences émotionnelles » a expliqué Murakami à The New Yorker. Connu pour ses romans-fleuves, c’est un autre Murakami que l’on découvre ici. Et c’est toujours aussi séduisant.

Des hommes sans femmes d’Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita (Belfond), 304 pages, 21 euros. Sortie le 2 mars.

Valet-de-Pique-de-Joyce-Carol-Oates-

Valet de pique

de Joyce Carol Oates

Pseudonyme. Valet de Pique a été publié en 2015 aux Etats-Unis sous le titre Jack of Spades. L’éditeur Philippe Rey sort début mars la version française. Joyce Carol Oates raconte l’histoire de l’écrivain à succès Andrew J. Rush qui publie des romans policiers qui cartonnent. Mais personne ne sait qu’il est aussi l’auteur, sous le pseudonyme de Valet de Pique, de romans noirs d’une extrême violence, qui scandalisent pas mal de monde. Cet équilibre subtil va peu à peu être mis à mal par une série d’événements imprévus. Joyce Carol Oates parvient une fois encore à nous surprendre, en jouant à la fois sur le registre de la tension, mais aussi de l’humour, dans un thriller qu’il ne faut rater sous aucun prétexte.

Valet de Pique de Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban (Philippe Rey), 224 pages, 17 euros. Sortie le 2 mars.

En-Chine

…en Chine

de Sascha Hommer

Épique. À l’origine d’…en Chine, il y a un séjour de Sascha Hommer à Chengdu. Celui qui est aussi l’éditeur de la revue Orang, a passé plusieurs mois dans la capitale de la province du Sichuan. C’était en 2011. Ce dessinateur allemand dépeint, sans juger, cette ville de 14 millions d’habitants qui a connu une croissance extrêmement rapide, générant au passage beaucoup de pollution et l’isolement d’une partie de la population. Loin de Hambourg, hébergé par son ami Karl, Hommer doit trouver un appartement. Sa quête se transforme vite en une aventure épique, pleine de non sens et d’incompréhensions mutuelles. Le tout étant rythmé par quelques références de poids, comme Marco Polo (1254-1324), Claude Levi-Strauss (1908-2009) ou Hergé (1907-1983). Drôle et pertinent, …en Chine montre, si besoin était, que modernité et humanité ne vont pas forcément de pair.

…en Chine de Sascha Hommer (Atrabile), 176 pages, 19 euros.

Perishable-Tactics-Carsten-Jost

Perishable Tactics

Carsten Jost

Voyage. Carsten Jost (David Lieske) est l’un des fondateurs du label Dial Records, lancé en 1999 à Hambourg. C’est en 2001 qu’il a publié son premier album, You Don’t Need a Weatherman to Know Which Way the Wind Blows. Depuis, on attendait que le vent souffle à nouveau. Après quelques collaborations sur des compilations en 2010 et 2015, Jost revient enfin, avec un disque totalement dansant et hypnotique. Minimaliste, cet album est porté par quelques titres aériens, comme Dawn Patrol, ou plus marqués par une attirance pour le dance floor, comme Love par exemple. Plus globalement, Perishable Tactics est une sorte de cocon dans lequel la dance music règne en maître. Délicate (Platoon RLX), élégante (Atlantis et Atlantis II), cette musique rêveuse est une invitation au voyage. Lointain et illimité.

Perishable Tactics, Carsten Jost (Dial Records), 14,90 euros (CD).

Sensate-Silk-100-Silk

Sensate Silk

100 % Silk

Compilation. 100 % Silk est le sous-label d’Amanda et Britt Brown, les créateurs de Not Not Fun Records lancé en 2011, qui s’est fait remarquer la même année avec le titre d’Ital, Ital’s Theme. Cette fois, ce label livre une jolie compilation avec des artistes déjà connus, comme Cromie ou Keita Sano, et d’autres qui méritent de le devenir, comme Westcoast Goddess ou Helios Mode. Son When Love Wins, agrémenté de quelques cordes, joue délicatement avec nos oreilles, pendant que With The Lights de Keita Sano, éclaire ce disque avec sa house douce et élégante. Parc, un DJ de Vancouver, se fait remarquer en livrant pour sa première apparition une piste de plus de 11 minutes.

Cette compilation est aussi l’occasion de réentendre l’acid house de Nackt (Johnny Igaz), avec le titre Rising Tide. Il est décédé dans un incendie à Oakland début décembre 2016, lors d’une soirée organisée dans un bâtiment abritant un collectif d’artistes.

Sensate Silk, 100 % Silk (100 % Silk), 9,40 euros (cassette).

SUPERPOZE

For We the Living

Superpoze

Chaos. Originaire de Caen, Gabriel Legeleux, 24 ans, sort son second album, après Opening (2015). Plus connu sous le nom de Superpoze, il distille depuis 2012 une electro ciselée et planante. For We the Living est un disque captivant dans lequel il faut absolument se plonger pour en percevoir toute la classe. Élégant, cet album a été inspiré par la fin du monde ou d’un certain monde, et de l’incertitude qui en découle. L’ensemble n’est absolument pas dépressif, mais au contraire lumineux et constructif : sur quoi va déboucher le chaos matérialisé par le titre Thousand Exploding Suns ? Dream Koala, ami de Superpoze, pose sa voix sur A Photograph, seul titre chanté de ce disque. Et c’est d’une sidérante beauté.

For We the Living, Superpoze (Combien Mille Records/A+LSO), 12,99 euros (CD), 17,99 euros (vinyle).

journalistRaphael Brun