« Énormément de jeunes
ont la haine de la France »

Sabrina Bonarrigo
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Etat d’urgence, radicalisation des femmes et des mineurs, lenteur des services de renseignements… Le 2 février, l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic a livré son analyse au Centre universitaire méditerranéen à Nice.

Il a été pendant 10 ans une figure emblématique de la lutte antiterroriste. Le magistrat français Marc Trévidic continue d’occuper le terrain médiatique et de livrer ses analyses et ses prédictions — souvent sombres — sur ces dossiers sensibles. Le 2 février, c’est à Nice, au Centre universitaire méditerranéen (CUM), que l’ex-juge — aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance de Lille (1) — a tenu une conférence. Un lieu lourd en symboles puisque cet amphithéâtre est situé sur la promenade des Anglais, à seulement quelques mètres de l’attentat survenu le 14 juillet. Interrogé par le journaliste et écrivain Eric Naulleau, Marc Trévidic a d’abord détaillé les différents profils d’individus qu’il a interrogés dans son bureau de juge d’instruction. « Ces deux dernières années, j’ai fait face à une catégorie nouvelle que l’on ne connaissait pas avant : il s’agit de jeunes de 15, 16 ou 17 ans non-radicalisés qui se sont fait embobiner parce qu’on leur vend une aventure. Parce qu’ils sont en crise d’adolescence. Mais ils n’ont aucun fond religieux. » La deuxième catégorie, « la plus massive » selon Marc Trévidic, sont les individus radicalisés « par le poids de l’image » et les discussions sur internet. Des individus qui manifestent également un fort rejet de la France : « Je ne sais pas comment c’est né, mais on est manifestement dans un pays où énormément de jeunes ont la haine de la France. Le milieu carcéral, particulièrement déplorable, a sans doute accentué ce phénomène. » En haut de l’échelle, il y a enfin « les vrais idéologues » qui sont souvent partis en Syrie.

Djihad au féminin

Ces dernières années, le juge antiterroriste a également assisté à un durcissement de la radicalisation féminine : « Les femmes que l’on voyait très rarement dans les cabinets d’instruction représentent désormais presque 1/3 ». Celles qui, il y a quelques années, avaient un rôle effacé et ne donnaient qu’un « petit coup de main », sont désormais des “combattantes” qui acceptent d’aller sur le terrain : « Elles sont très revendicatives, se photographient avec des kalachnikovs et veulent vraiment participer au djihad. On a donc vu ces dernières années des individus que l’on ne voyait jamais : des mineurs et des femmes. Même si je n’aime pas cette formule, la radicalisation s’est en quelque sorte démocratisée. » En revanche, quel que soit le milieu et le niveau de radicalisation de ces individus, tous ont un point commun. Ils ont rejeté leur entourage et ce qu’ils étaient : « Pour pouvoir embrigader un individu, il faut casser ce qu’il était avant. Le couper de sa famille, de ses amis, et de ce qu’il aimait pour le reconstruire autrement. Les amis et la famille sont présentés comme des mécréants. »

 

(1) La loi interdit aux juges spécialisés d’occuper les mêmes fonctions plus de 10 ans.

 « Il faut mettre fin à l’état d’urgence »

Un état d’urgence devenu un état quasi ordinaire… En décembre dernier, l’Assemblée nationale française a voté une cinquième prolongation de l’état d’urgence, jusqu’au 15 juillet 2017. Un record pour la France (20 mois au total) depuis la création de ce régime d’exception pendant la guerre d’Algérie. Pour Marc Trévidic, cette prolongation systématique n’est plus efficace : « Lorsqu’il y a un attentat, il faut bien sûr des mesures très radicales pendant trois semaines, un mois pour que la menace imminente disparaisse. Mais si cet état devient une généralité, tout s’essouffle. La machine est fatiguée. On sait désormais qu’elle n’est plus efficace. Il faut mettre fin à l’état d’urgence, quitte à le remettre en place si nécessaire, avec des moyens et des personnels qui auront pu dormir et se reposer. Va-t-il falloir créer un super état d’urgence si un nouveau drame arrive ? ». Marc Trévidic soulignant au passage que, malgré l’état d’urgence, la France organise de très nombreuses manifestations : « Vous sentez-vous franchement en état d’urgence ?, demande-t-il au public présent. Les mots perdent leur sens. » S.B.

« Cachoteries » entre services de renseignement

Selon Marc Trévidic, il y a encore un « culte du secret » au sein des services de renseignement : « Le problème avec l’antiterrorisme, c’est qu’il faut à tout prix partager toutes les informations à vitesse grand V. Or, il y a encore de la cachoterie. C’est déjà compliqué entre services français, alors imaginez entre services de renseignements étrangers… Cela évolue, mais c’est très lent. » S.B.

Neutralisation des djihadistes

Dans la guerre contre le terrorisme menée par la France au Sahel, en Irak et en Syrie, le chef d’Etat français Francois Hollande a autorisé les services spéciaux à « neutraliser » des djihadistes. Ces éliminations opérées par les forces spéciales françaises sont appelées les « exécutions extrajudiciaires ». Mais peut-on imaginer que cette décision soit soumise aussi à la décision ou au contrôle d’un juge ? « Un juge n’a pas fait l’école de la magistrature et des études de droit pour signer des permis de tuer, répond Marc Trévidic. Un juge ne peut pas être un zorro international. C’est un peu trop lui demander. » S.B.

journalistSabrina Bonarrigo