Des réunions et des questions

Raphael Brun
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Alors qu’un projet de loi (1) prévoit de renforcer le contrôle du financement des campagnes électorales, des élus s’interrogent sur les réunions de quartier lancées par Horizon Monaco : simples réunions d’informations ou séduction politique en vue des élections de 2018 ?

C’est Béatrice Fresko-Rolfo qui en a parlé en premier. C’était début janvier. Avec le sourire et sous la forme d’une boutade, cette élue du groupe politique Horizon Monaco (HM) a lancé devant les journalistes lors d’une conférence de presse : « Nous allons prochainement reprendre nos réunions de quartiers. Et ce n’est pas dans une démarche électorale… » Des réunions sur lesquelles HM a, depuis ses débuts, toujours misé pour avancer. Objectif affiché : aller au plus près des Monégasques, sur le terrain, afin de recueillir leurs doléances. La dernière réunion de quartier remonte au 24 novembre 2016. Ouverte aux habitants des quartiers de Fontvieille, de Plati, de la Condamine et de Monaco-Ville, cette réunion était centrée autour de la thématique : « Comment mieux vivre à Monaco ? ». Ce soir là, des élus HM sont venus à la rencontre des résidents de la Principauté et ont échangé avec eux de façon formelle et informelle. Le leader de HM, Laurent Nouvion, a pris la parole au micro, avant qu’une série de tables rondes s’organisent. À chaque table, un élu HM à l’écoute d’une dizaine de personnes.

Pouls

Bien évidemment, si Béatrice Fresko-Rolfo s’est défendue d’agir dans une logique électoraliste, c’est que des reproches ont été formulés. Questionné par Monaco Hebdo, HM n’a pas souhaité apporter de réponse officielle. Mais certains élus de ce groupe politique évoquent tout de même « une polémique qui n’a pas lieu d’être. Le fait même que des élus soulèvent la question semble irrespectueux vis-à-vis des Monégasques, quelque soit leur accointance politique d’ailleurs. Il faudrait donc attendre d’être en campagne pour parler du quotidien des Monégasques ? HM ne fait que combler le vide immense laissé par la nouvelle majorité en termes d’espace de parole. » En revanche, du côté des autres groupes politiques, on n’hésite pas à s’exprimer très ouvertement sur ce sujet. Du côté d’Union Monégasque (UM) et de Jean-François Robillon, l’analyse est très différente de celle avancée par Béatrice Fresko Rolfo. Lorsqu’on demande à cet élu s’il estime que les réunions de quartier HM sont liées à la campagne pour les élections de février 2018, sa réponse est très claire : « Effectivement, Laurent Nouvion l’a lui-même annoncé dans cette optique. Il nous parait bien trop tôt pour lancer la campagne électorale. Mais M. Nouvion et ses supporters sont libres de choisir leur agenda… » Même point de vue chez Jean-Charles Allavena. Cet élu de la nouvelle majorité est aussi persuadé que ces réunions ne sont pas uniquement destinées à prendre le pouls de la population monégasque : « Force est de constater que le seul qui ait, à ce jour, parlé des élections de 2018 et de son rêve de revanche, c’est le leader de HM. Il est donc difficile de croire que ces réunions, ressorties soudainement du chapeau, ne soient pas le premier étage de sa fusée pour 2018. »

Médiatisation

C’est aussi la question de la médiatisation de ces réunions de quartier qui est pointée par Jean-François Robillon : « Depuis 2013, l’Union des Monégasques (UDM) continue ses réunions d’information et ses forums de discussion avec ses adhérents, mais sans les médiatiser. » Objectif de ces actions : informer leurs électeurs de leur travail au Conseil national. « C’est un engagement que nous avions pris », se justifie Robillon. Jean-Charles Allavena ne voit pas que du négatif dans ces réunions de quartier. Il préfère d’ailleurs s’attarder sur le positif, notamment la forme : « Dans une période qui n’est pas encore 100 % électorale, c’est important de faire cet effort pour maintenir un lien direct. Plutôt que de laisser le terrain libre à quelques pseudo-experts en politique qui se défoulent sur les réseaux sociaux, en dénigrant aussi bien gouvernement que élus, sans rien proposer d’autre que le célèbre “yakafokon” démagogique… » En revanche, sur le fond, cet élu devient plus critique : « Quand HM fait une réunion de quartier sur le sujet de la qualité de vie en Principauté, on est vite dans la démagogie : qu’attendre d’autre que des gens qui se plaignent des chantiers, du bruit et de la circulation ? Et que leur répondre d’autre qu’on est évidemment d’accord et qu’on va s’en occuper ? » Pour se heurter finalement ensuite au réel, juge Allavena : « Les postures ont leurs limites : quand la nouvelle majorité et le groupe UM proposent la suspension du chantier du parking des Spélugues ou l’éloignement de l’usine d’incinération, HM dit le contraire. Cherchez la cohérence ! »

« Audience »

Reste donc à définir et à distinguer le plus clairement possible ce qui relève du métier d’élu qui s’informe auprès des Monégasques et ce qui relève de la séduction d’éventuels électeurs. Pas simple, car les frontières sont floues. « Oui, il peut y avoir des confusions… », reconnaît l’élu de la nouvelle majorité, Jean-Charles Allavena. La médiatisation peut être un point de différenciation important insiste pour sa part Jean-François Robillon : « L’information aux électeurs est un devoir des élus. Mais il n’y a pas lieu de faire un battage médiatique pour faire part de ces réunions. » Avant d’ajouter : « Laurent Nouvion fait une annonce avant la réunion. Des journalistes font un compte rendu en gonflant l’audience et ensuite une conférence de presse est convoquée. Cela ne s’appelle pas de l’information, mais de la communication. Cette communication est bien évidemment à visée électoraliste. » Et tout cela nécessite bien évidemment des budgets que les groupes politiques doivent assumer.

« Budgets »

Depuis 2012, un texte encadre le financement des campagnes électorales. Il faut dire qu’entre 2003 et 2008, les frais pour les campagnes électorales au Conseil national ont explosé. Certaines rumeurs évoquaient alors des dépenses estimées à 800 000 euros pour séduire seulement 6 000 électeurs. Des dépenses jugées délirantes par beaucoup d’observateurs, comme le Groupe d’Etats contre la corruption (Greco) dont Monaco est membre depuis 2007. Dans un rapport publié en mars 2012, le Greco confirmait que « depuis les élections nationales de 2003 et plus encore de 2008, les budgets pour les campagnes au conseil national sont devenus exorbitants, […] générant ainsi une forte pression financière sur les responsables des listes et les candidats. » Alors que pour les élections municipales, les budgets seraient plus modestes, de l’ordre de 50 000 à 120 000 euros environ. « Cette campagne moins coûteuse s’explique par une moindre compétition politique et une non-implication des partis politiques dans ces élections, qui se font autour de personnalités et notables locaux », estimait alors le Greco. Du coup, un texte de loi a été voté le 21 juin 2012 qui limite les dépenses à 400 000 euros, avec un remboursement des frais de campagne par l’Etat à hauteur de 80 000 euros maximum. « La commission de contrôle des comptes de campagne vérifie les sommes dépensées sur déclaration des responsables de listes, a posteriori », rappelle Robillon qui souhaiterait que l’enveloppe globale soit revue à la baisse : « 200 000 euros par exemple. Et que l’Etat compense à cette hauteur en payant les factures et en certifiant que les évènements sont en rapport avec la campagne. Chaque électeur pourrait demander si telle ou telle manifestation, publication, invitation est effectivement déclarée dans la campagne. Par différence, les invitations, cadeaux, repas ou autres sans une telle garantie seraient interdits et susceptibles de recours de la part des Monégasques ou des responsables des listes concurrentes. »

« Clarification »

Ce texte de loi de 2012 ne fixe les règles que pendant la période liée à la campagne électorale. À Monaco, la campagne est découpée en trois périodes. Il y a d’abord la période de “campagne préalable” qui commence le 130ème jour et prend fin le 23ème jour avant le scrutin. Puis, il y a la période de “déclaration de candidature” qui débute le 22ème jour et se termine le 15ème jour avant le vote. Enfin, la “campagne officielle” commence le 14ème jour avant le scrutin pour prendre fin à zéro heure le jour du vote. En dehors de ces trois périodes, chacun est à peu près libre de faire ce qu’il souhaite. Surtout que la frontière entre séduction politique et réunion d’information reste mince. Mais en prenant un peu de hauteur, à l’heure de la montée en puissance des réseaux sociaux, on peut aussi se demander ce que pèsent réellement ces meetings politiques dans le choix d’une liste ou d’un candidat. En tout cas, de plus en plus d’experts s’interrogent aujourd’hui sur ces meetings partisans qui ne feraient plus forcément une élection.

En réponse aux interrogations des autres groupes politiques, le leader de HM, Laurent Nouvion, estime qu’il « ne tient qu’à eux de faire de même, ce qui leur permettrait d’ailleurs de se rendre compte qu’une certaine exaspération est en train de prendre naissance chez nos compatriotes ! Mais encore faudrait-il que cet assemblage se structure en groupe politique où chacun et chacune prendrait ses responsabilités en termes de clarification politique. Nous sommes sereins face à ces attaques. Et nous continuerons dès le mois de mars notre cycle de réunion de quartier, quoi qu’il arrive ! » Au moins, c’est clair.

(1) Il s’agit du projet de loi n° 924, modifiant la loi n° 1389 du 2 juillet 2012 sur le financement des campagnes électorales.

journalistRaphael Brun