« La chose publique
me passionne, pas la politique »

Raphael Brun
-

Transition énergétique, traitement des déchets, déplacements, qualité de vie… Jean-Louis Grinda, président Union Monégasque de la commission environnement et cadre de vie du Conseil national, répond aux questions de Monaco Hebdo.

Quel bilan tirez-vous du vote du budget primitif 2017 ?

Le budget a été voté de justesse ce qui constitue un mauvais point pour le gouvernement. La façon dont a été traitée la question de l’achat du port de Vintimille, en dehors de tout respect de la commission consultative sur la gestion du fonds de réserve constitutionnel, n’y est pas pour rien.

Pourquoi ce budget semble vous avoir convaincu de réclamer encore davantage l’amendement budgétaire ?

L’amendement budgétaire, qui existait dans la première Constitution monégasque, est selon nous le seul moyen sérieux de faire correctement notre travail de contrôle. Je rappelle que ce pouvoir d’amendement existe pour tous les projets de loi, sauf la loi budgétaire. Dans tous les pays qui nous entourent, et bien au-delà, ce pouvoir d’amendement est une évidence.

Quel problème cela pose ?

En son absence, les élus ne peuvent que voter pour ou contre l’ensemble du budget, ce qui est absurde ! On devrait pouvoir être d’accord sur 99 % du texte et, éventuellement, refuser une ou deux lignes qui ne nous semblent pas conformes avec les intérêts de la Principauté, tels que nous les envisageons. Cette avancée constitutionnelle me semble indispensable au XXIème siècle.

Comment convaincre les élus qui sont opposés à l’amendement budgétaire ?

Refuser l’amendement budgétaire, c’est refuser de passer à l’âge adulte… Il convient de rappeler que notre position est de l’encadrer pour éviter tous les abus.

Comment l’encadrer ?

Par exemple en ne le rendant effectif qu’avec les 2/3 des voix. Personnellement, je suis prête à discuter de contreparties intelligentes pour avancer sur ce sujet.

Quelle vision avez-vous de de la transition énergétique à l’échelle d’un petit pays comme Monaco ?

La transition énergétique est LE grand sujet des 20 prochaines années. La Principauté devra y prendre toute sa part, en fonction des convictions du Prince et de notre engagement dans le cadre de l’Accord de Paris, la COP21. Le gouvernement devra proposer au Conseil national des mesures concrètes et progressives dans de nombreux domaines.

Lesquels ?

Chauffage des bâtiments, mobilité, traitement des déchets… Et certaines de ces mesures devront être accompagnées d’aides financières à l’image de ce qui se fait actuellement, par exemple, pour l’achat de véhicules électriques. Le Conseil national sera un acteur incontournable de cette réflexion, ainsi qu’un relai naturel vers la population.

Où en est le dossier de la future usine d’incinération ?

J’aimerais bien le savoir…

Quelles solutions souhaiteriez-vous pour la future usine d’incinération ?

En maintenant l’incinération en ville, j’estime que le gouvernement ferait une grande erreur, lourde de conséquences à plus d’un titre. Tout d’abord, il y a l’offre française de traiter nos déchets à Nice Est. Je rappelle que la Principauté incinère actuellement, et depuis des années, 17 000 tonnes en provenance des communes limitrophes, pour la simple raison que nous ne produisons pas assez de déchets pour faire fonctionner nos incinérateurs.

L’avantage d’externaliser le traitement des déchets monégasques ?

En externalisant le traitement des déchets, nous nous donnons la chance de récupérer des milliers de m2 dont nous avons un grand besoin, réalisant ainsi un gain financier, auquel il faut ajouter une économie de 100 millions d’euros, qui est le coût estimé actuel de la nouvelle usine. Enfin, poursuivre l’incinération de déchets à 50 mètres d’un nouveau collège et à 300 mètres du nouvel hôpital ne me semble pas une idée défendable.

Vous avez d’autres réticences ?

Par ailleurs, je pose la question de la cohérence qu’il y aurait à poursuivre pour 30 ans une activité fortement génératrice de gaz à effet de serre, alors que nous venons de nous engager en direction d’une neutralité carbone d’ici 2050. Je rappelle qu’actuellement, l’incinération est responsable de 30 % de l’émission de ces gaz.

Et en cas de grève en France ?

Pour répondre à l’argument qui soutient que nous serions à la merci d’une grève en France et que Monaco pourrait se transformer en gigantesque dépotoir, je dirai qu’il ne faut pas confondre traitement des déchets et collecte. Cette dernière devant impérativement rester de notre responsabilité.

Et si, malgré tout, l’usine d’incinération est reconstruite à Monaco ?

Si le maintien in situ devait être définitivement confirmé, je plaiderais alors pour la seule solution acceptable : un investissement massif dans une unité de recherche scientifique qui serait chargée de proposer une technologie novatrice et neutre en terme de pollution.

Comment jugez-vous l’évolution de la qualité de vie en Principauté ?

La multiplicité des chantiers, les difficultés de circulation et le bruit intense généré par ces activités posent évidemment problème. Il faut se tourner avec résolution vers un phasage des travaux et ne pas avoir peur d’en différer certains pour assurer progessivement aux quartiers un “droit à la tranquillité”, indispensable à notre attractivité.

Mais Monaco doit continuer à se développer !

Il ne s’agit pas de tourner le dos à la modernité, ni de renoncer à notre expansion économique. Il faut seulement décider que tout ceci ne peut se faire sans prendre en compte l’aspect humain qui est au centre de mes préoccupations en tant qu’élu. Je regrette que, très souvent, ma pensée ou mes propositions soient caricaturées pour éviter le débat…

Faut-il construire un parking aux Spélugues ?

Le parking des Spélugues est le fruit d’un misérable marchandage politique entre l’ancienne majorité et le gouvernement, obtenu dans le cadre de la loi de désaffectation votée pour que les travaux de Monte-Carlo One puissent débuter… On voit bien aujourd’hui que ce nouveau parking n’aurait pas de réelle utilité, mais rajouterait de grands travaux dans le secteur de Monte-Carlo qui souffre déjà beaucoup.

Il faut donc revenir en arrière sur ce dossier ?

Reconnaitre que l’on a eu tort est aussi de la responsabilité des élus. Le gouvernement nous a fourni tous les éléments nous démontrant que les termes de l’échange avaient changé, mais qu’en plus, les dégâts sur les grands arbres des jardins seraient irréversibles. Fort de ce qui précède, ce chantier doit être reporté sine die.

Que pensez-vous de la stratégie du gouvernement pour les déplacements : moins de parkings dans Monaco, des parkings autour de la Principauté et des bus propres ou des téléphériques pour entrer dans Monaco ?

Le gouvernement a raison de prévoir des parkings de dissuasion aux entrée Est et Ouest de la Principauté. Toutes les études complémentaires, y compris la liaison par téléphérique doivent être étudiées. Mais nous savons déjà que cela ne suffira pas pour résoudre les problèmes de mobilité. C’est dans cet esprit que j’ai proposé une réflexion sur la fameuse première heure gratuite…

Vous avez été entendu ?

Cette réflexion a été immédiatement caricaturée en m’accusant conjointement de vouloir tuer le commerce en ville, mais aussi d’empêcher les gens, je cite un membre du gouvernement, « d’aller acheter une machine à laver ou un téléviseur » en les obigeant quasiment à les emporter sur leur dos ! Tout ceci n’est pas sérieux, ni à la hauteur des enjeux. Comme par hasard, un mois après mon intervention, le gouvernement venait en commission plénière d’étude nous présenter sa nouvelle politique tarifaire pour les parkings.

Et donc ?

Un vrai travail a été effectué, notamment en terme de clarification des tarifs. J’en suis ravi. Mais je pense que la question de fond n’a toujours pas été soulevée : l’amélioration de la mobilité en ville ne se fera que si rouler coûte plus cher que de laisser sa voiture au parking !

C’est-à-dire ?

Pour être encore plus clair, je pense que le parking résidentiel devrait être gratuit, ou presque. Et que l’usager ne devrait avoir à payer que lorsqu’il sort sa voiture. C’est un changement de paradigme qui vaudrait la peine d’être étudié et expliqué sans caricature.

Le leader d’Horizon Monaco (HM), Laurent Nouvion, a rappelé en séance publique en décembre dernier, que les 25 000 places de parkings de Monaco rapporteraient 70 millions d’euros dans les caisses de l’Etat ?

On peut faire comme cela la lecture de toutes les lignes du budget consacrées aux recettes…

Pourquoi souhaitez-vous que le mécénat des banques pour la culture prenne fin ?

Pour des raisons de clarification. Je rappelle que ce mécénat forcé a été institué à l’époque de la crise et que celle-ci est manifestement passée. Nos budgets sont excédentaires et devraient permettre un retour à la normale. J’ai compris que le gouvernement souhaitait voir perdurer le système actuel.

Il était vraiment urgent de déposer une proposition de loi sur les incompatibilités et les inéligibilités ?

Oui il y avait urgence, à la veille du prochain rendez-vous électoral, de proposer un toilettage de la loi. Il y a de nouvelles fonctions qui devaient être intégrées au niveau des impossibilités, c’est l’une des raisons de cette mise à jour. L’autre raison est que, selon les signataires de cette proposition de loi (1), il est des fonctions qui ne doivent pas provoquer d’empêchement, mais plutôt l’instauration d’un sas de sécurité entre la fin de ladite fonction et l’élection.

Un exemple ?

C’est bien entendu le cas des membres du gouvernement, pour lesquels nous proposons une période de transition de 18 mois, en accord avec les pratiques européennes. Cette période pourrait être revue à la baisse en fonction des spécificités de notre pays.

Quel délai souhaiteriez-vous ?

Pour ma part, un an me semblerait correct. Si l’on regarde les choses avec objectivité, un membre du gouvernement qui organise les carrières des fonctionnaires de son administration et passe des marchés publics, fait son métier. Si cette période de transition n’existait pas, il partirait avec un avantage considérable sur tout autre candidat lambda.

Cette proposition de loi vise quelqu’un en particulier ?

Une proposition de loi est par essence d’ordre général. Celle-ci embrasse divers domaines. Il s’agit de mettre des garde-fous et de protéger l’équité démocratique.

Mais cette loi a très peu de chance d’être votée avant les élections de février 2018 ?

Je n’en suis pas si sûr. Mais l’essentiel aujourd’hui est de poser le problème et de mettre en lumière les difficultés. Cela devrait permettre d’alimenter les réflexions.

Pourquoi le texte sur le code de l’environnement semble ne pas avancer, alors que ce projet de loi remonte à une dizaine d’années déjà ?

Il faut interroger le gouvernement à ce sujet. La commission a fait son travail et demeure en attente de réponses à des questions simples depuis 15 mois ! Chacun peut en tirer ses propres conclusions. Il est quand même paradoxal que le dialogue soit rompu sur un sujet d’actualité et non politicien.

Serez-vous candidat pour les élections de février 2018 ?

Il est encore beaucoup trop tôt pour me prononcer. Mon planning professionnel est aujourd’hui assez chargé en responsabilités lourdes et passionnantes. La chose publique est également devenue une passion. Je dis bien la chose publique et pas la politique.

Quand annoncerez-vous votre éventuelle candidature pour 2018 ?

Quand je serai certain que ma candidature peut être utile pour les cinq prochaines années.

HM et Laurent Nouvion ont lancé leurs réunions de quartier : est-ce que cela s’apparente à un début de campagne électorale ?

Je ne souhaite pas polémiquer sur ce point. La durée de la campagne électorale a été fixée par la loi. Nous n’y sommes pas et les élus peuvent donc faire ce qu’ils veulent. Je crains simplement qu’à trop en faire, on finisse par lasser les gens qui attendent de nous du travail.

Les dépenses de campagne sont-elle suffisamment encadrées ?

J’espère bien que la loi est respectée ! Pour ma part, je trouve que les montants autorisés, c’est-à-dire 400 000 euros, sont indécents et devraient être divisés par quatre !

Désormais à la tête des Chorégies d’Orange, en plus de l’Opéra de Monte-Carlo, comment pourriez-vous assurer efficacement un nouveau mandat d’élu ?

C’est une question de volonté et de probité. Mais il est évident qu’un nouveau mandat impliquerait pour moi des choix importants qui ne se feront jamais sans une parfaite harmonie avec ma famille.

Comment jugez-vous l’évolution du paysage politique monégasque ?

Il y a des sensibilités différentes qui s’expriment et cela est bien normal. Je constate qu’aujourd’hui, le Conseil national est au travail et que la production législative s’est considérablement accrue. Mon souci est moins de commenter comment les groupes s’entendent entre eux, que d’évaluer la qualité du travail avec le gouvernement. Le XXIème siècle est celui de la transparence. Seul le respect pointilleux des prérogatives des uns et des autres sera le garant du bien-être de nos concitoyens.

 

(1) Jean-Louis Grinda rappelle que « les représentants des 4/5èmes des groupes ont signé » leur proposition de loi sur les incompatibilités et les inéligibilités.

journalistRaphael Brun