Bientôt une fédération
monégasque d’e-sports ?

Raphael Brun
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Alors que l’e-sport est en plein développement économique, le président de l’association Monaco e-Sports Club, Boris Fedoroff, milite pour la création d’une fédération monégasque. Explications.

Il faut d’abord commencer par clarifier les choses. Les sports électroniques, ou e-sports, concernent les compétitions de jeux vidéos entre joueurs. « Mais attention : on est bien sûr vraiment au-delà de la simple petite partie entre amis. Il s’agit là de joueurs plus que confirmés, voire professionnels », souligne Boris Fedoroff. Âgé de 25 ans, ce Monégasque estime que les débuts de l’e-sport remontent à 1988, aux Etats-Unis. À l’époque, des centaines de joueurs s’affrontaient déjà, même si les jeux n’étaient pas aussi aboutis qu’aujourd’hui. C’est désormais la Corée du Sud qui s’est imposée comme capitale du jeu vidéo mondial. C’est d’ailleurs à Séoul qu’est installé le siège de la fédération internationale d’e-sports. « La Corée a été le premier pays à reconnaître cette discipline comme un sport athlétique. Des bourses d’études sont proposées aux meilleurs joueurs », raconte Fedoroff. Parmi les jeux les plus populaires pour les sports électroniques, le plus connu reste sans doute League of Legends (LoL), un jeu multijoueurs gratuit lancé en 2006. Plus de 100 millions de personnes seraient des joueurs de LoL à travers le monde. Le développeur du jeu, Riot Games, n’hésite pas à verser un salaire aux tous meilleurs joueurs pour représenter cette entreprise dans des compétitions internationales. « À ces salaires, il faut ajouter les prix, les “cash prizes”, versés aux vainqueurs de ces compétitions. Ces prix peuvent parfois atteindre plusieurs millions », affirme Fedoroff. Autre jeu très apprécié : Defense of the ancients (DotA), un jeu lancé en 2003, pour lequel un “cash prize” de 18 millions de dollars a été versé en 2015. « Ces 18 millions ont été constitués en un an par des dons de fans de DotA. » On peut aussi ajouter à cette liste des jeux de tirs, comme Counter-Strike (2000) ou Call of duty (2003).

Forplayers.com

Comme ces jeux sont gratuits, les éditeurs se financent en commercialisant des options payantes, qui permettent notamment de personnaliser le jeu. « Ces jeux ont été pensés et développés pour répondre aux exigences de l’e-sport et de la compétition », explique Boris Fedoroff, qui a débuté pour sa part en jouant à un autre best-seller, World of Warcraft (WoW) sorti en 2003. Passionné, il a lancé en 2016 un site qui permet à des joueurs du monde entier de s’affronter 24 heures sur 24 : forplayers.com. Ce site attire aujourd’hui « 2 000 ou 3 000 personnes », assure son créateur : « On affronte un joueur sur Fifa 2017 par exemple, avec une mise de 5 euros. Le vainqueur empoche donc 10 euros. » Simple. Mais pour le moment, Forplayers.com ne gagne pas encore d’argent. Pour aller plus loin, Fedoroff a décidé de créer une structure pour regrouper de très bons joueurs, avec un objectif simple : leur permettre de progresser encore. En 2014, l’association Monaco e-Sports Club (MeSC) a donc été lancée. Elle est présidée par Boris Fedoroff, épaulé par un conseil d’administration qui réunit le Monégasque Fabien Gallis, 32 ans et Meric Mirande, un Français de 26 ans.

E-Sport-Forplayers.com

Produit culturel

Depuis 2014, les clubs d’e-sports professionnels se sont multipliés un peu partout en Europe. Des clubs dans lesquels évoluent des joueurs de très haut niveau, qui participent à des compétitions internationales. En France, Millenium, Team aAa et Vitality sont parmi les plus connus. « Actuellement, une équipe d’e-sport est en train de négocier son rachat pour 6 millions d’euros. Ce qui représente presque le budget des trois derniers clubs de football de Ligue 2 (L2) en France (1). L’objectif de MeSC, c’est aussi d’évoluer dans le secteur professionnel », indique Fedoroff. Pour atteindre cet objectif, MeSC a recruté en décembre 2016 ses deux premiers joueurs professionnels : Herozia et Raiziaah, des experts du jeu FIFA 2017. En 2015, environ 1,3 million de ce jeu ont été vendus en France, en faisant ainsi le produit culturel le plus vendu dans l’hexagone. Le recrutement par MeSC de ces deux joueurs apparaît donc comme un choix logique, car depuis octobre, les choses se sont accélérées. En effet, le 18 octobre 2016, la Ligue de football professionnel (LFP) a annoncé la création de la e-Ligue 1, un championnat qui se déroule sur les consoles PlayStation et Xbox One, en partenariat avec EA Sports, l’éditeur du jeu Fifa.

E-Ligue 1

Dans la foulée, BeIN Sports a annoncé avoir acheté les droits de cette e-Ligue 1 dans laquelle beaucoup de clubs français, dont l’AS Monaco, sont engagés. Début janvier 2017, la LFP a indiqué avoir trouvé une entreprise pour le “naming” de cette compétition : l’opérateur téléphonique Orange, partenaire historique du football professionnel français, affiche son logo avec cette nouvelle compétition depuis le 14 janvier dernier. Du coup, beaucoup de clubs se sont laissés tenter par cette aventure. À lui seul, le Paris Saint-Germain (PSG) aurait investi 20 millions d’euros dans l’e-sport, selon un chiffre avancé par TV5 Monde. Quant à l’AS Monaco, elle a misé sur un partenariat avec Epsilon eSports et se sont concentrés sur Fifa, grâce au joueur français Nathan « Sneaky » Nayagom, 20 ans. « C’est dommage, on n’était pas encore en pourparlers avec l’ASM. Du coup, on n’a pas pu leur proposer des joueurs pour les représenter », regrette Boris Fedoroff, qui espère bien rattraper le coup grâce à ses deux recrues, classées 6ème et 15ème meilleurs joueurs au monde. Ces deux joueurs ont signé un contrat d’une saison avec MeSC. Un contrat renouvelable « en priorité » avec cette structure monégasque. Herozia et Raiziaah touchent donc un salaire mensuel et reversent une partie de leurs éventuels gains réalisés lors des tournois. Combien ? « Cela fait partie des contrats signés avec eux. Je ne peux pas en parler… », répond Fedoroff, en refusant d’en dire plus.

AS Monaco

Une certitude : des discussions avec l’AS Monaco ont bien eu lieu. Désireux de concurrencer le PSG, le club de Dmitry Rybolovlev souhaite très clairement investir le terrain de l’e-sport pour faire rayonner la marque ASM dans d’autres milieux. La logique mise en place par l’AS Monaco semble être de posséder sa propre équipe et sa propre structure. Le club a en tout cas expliqué à Monaco Hebdo qu’à ce jour, il n’y avait « rien de concret » avec MeSC. Ce qui n’empêche pas Boris Fedoroff de rester optimiste : « Après une réunion en janvier, nous rentrerons à nouveau en discussions avec l’AS Monaco en juin, afin de savoir si un partenariat entre nos deux structures a un sens », révèle le président de MeSC. Avant d’ajouter : « Dans l’immédiat, l’ASM serait intéressée par notre centre de formation. Et peut-être par notre expertise dans l’organisation d’évènements e-sports en Principauté. » Des propos que ne confirme pas l’ASM.

Quoi qu’il en soit, cela n’empêche pas MeSC de placer déjà ses deux joueurs professionnels. Après les quarts de finales disputés à l’Olympia, à Paris, les deux joueurs de MeSC participeront à la e-Ligue 1, en étant sympathisant de l’AS Monaco et de Toulouse. L’un deux participera à la première étape de la Coupe du monde Fifa qui regroupe les 12 meilleurs mondiaux le 4 février.

Red World Gaming

En plus d’attirer en parallèle quelques joueurs semi-professionnels, MeSC a lancé Red World Gaming, une structure inclue dans l’association, qui est chargée de repérer les jeunes talents. Pour cela, il suffit de s’inscrire sur le site http://redworld-gaming.com, pour qu’ensuite MeSC analyse les performances des prétendants et décide peut-être d’aller plus loin. « On peut alors financer les frais de déplacement et d’hébergement pour que les joueurs choisis puissent se rendre sur les lieux des compétitions. Cela nous permet d’avoir un œil sur les talents montants. Et pourquoi pas, de les faire basculer sur notre structure professionnelle », explique le président de MeSC. MeSC a fixé ses objectifs pour 2017 : atteindre au moins par deux fois le top 3 de deux compétitions Fifa 2017, sur les cinq tournois qui se déroulent chaque année. Autre objectif, se développer sur le jeu Heartstone, un jeu de cartes prometteur qui rencontre un grand succès en Asie.

Fédération

Mais le vrai gros projet, c’est la création de la fédération monégasque de sports électroniques (FMSE). Un premier rendez-vous a été pris avec le conseiller-ministre pour l’Intérieur, Patrice Cellario. « L’idée serait ensuite de faire reconnaître la FMSE que l’on est en train de constituer, pour qu’elle puisse intégrer l’AS Monaco, qui est un club omnisports et qui regroupe donc plusieurs disciplines, explique Boris Fedoroff. À partir du moment où la FMSE sera créée et reconnue, les choses seront un peu plus simples. On pourra prétendre à quelques subventions du gouvernement, même si ça n’est pas une priorité. On pourra aussi organiser des tournois… Bref, faire beaucoup plus de choses. » La mise en place d’une FMSE permettra aussi à des Monégasques de pouvoir participer à la Coupe du monde des jeux vidéos, l’Electronic Sports World Cup (ESWC), dont la dernière édition s’est tenue en Indonésie, à Jakarta.

Entreprises

Comme source de financement, MeSC compte un sponsor, Ekin Sport, le distributeur de la marque Nike. L’argent d’Ekin Sport vient s’ajouter aux cotisations versées par les membres de MeSC. « Les quelques membres du conseil d’administration mettent aussi de l’argent pour qu’on puisse faire tourner tout ça. Mais pour le moment, c’est insuffisant pour s’en sortir », avoue Fedoroff. Malgré tout, MeSC parvient à assurer l’organisation de quelques événements. Notamment les Gaming Day, organisés une fois par mois, le week-end, souvent à la veille d’un match de l’AS Monaco. Le premier a eu lieu fin novembre 2016 et 60 joueurs sont venus participer à ce tournoi sur le jeu Fifa, de 10h à 15h. « On a dû refuser plus d’une centaine de personnes », ajoute le président de MeSC, content de ce petit succès. Enfin, son association va lancer un tournoi E-League Fifa, réservé aux entreprises, qui devrait débuter le 8 février prochain (2) pour prendre fin en avril. Chacune des 16 entreprises engagées peut aligner quatre joueurs qui s’affronteront lors de 8 soirées. « Le foot est sans doute l’un des sports le plus regardé au monde. On profite donc de cette visibilité à travers le jeu FIFA », soutient Fedoroff.

Fédération

Reste à savoir si Monaco peut espérer concurrencer un jour les meilleurs pays, comme la Corée du Sud, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Suède ou le Canada. « D’ici 2 ou 3 ans, on peut espérer avoir un soutien local. Ce qui permettrait ensuite de créer un centre de formation pour les joueurs d’e-sports ici, à Monaco », espère le président de MeSC. Les meilleurs joueurs vivent en tout cas déjà de leur passion. « Ils sont environ 500 dans le monde. D’autres estiment qu’ils sont plusieurs milliers. À vrai dire, on n’en sait rien car c’est très difficile à vérifier », raconte Fedoroff. Lors d’une finale sur le jeu LoL, « on atteint 50 à 60 millions de téléspectateurs ». Ce qui intéresse les sponsors et permet de dégager du cash pour les joueurs qui peuvent percevoir, selon le président de MeSC, des salaires compris entre 6 000 et 10 000 euros par mois, « en plus des “cash prizes” ». Sur le jeu Fifa, « le meilleur joueur du monde touche peut-être quelque chose comme 2 500 euros par mois ». Aujourd’hui, seulement 5 joueurs dans le monde gagneraient plus d’un million d’euros par an, estime ce Monégasque : « Mais ils doivent être une centaine à toucher plus de 250 000 euros par an. » Et avec la montée en puissance de l’e-sport dans le monde, l’argent pourrait couler à flots. Ce qui ne devrait pas changer une chose : dans le monde de l’e-sport, les carrières sont rapides, car les capacités déclinent rapidement après 21 ans. Le président de MeSC ne se souvient d’ailleurs pas d’avoir vu un joueur professionnel de plus de 30 ans encore en activité. La « retraite » sportive est généralement prise autour de 25-26 ans. Les anciens joueurs deviennent alors parfois entraîneur ou consultant.

(1) Selon L’Équipe, pour la saison 2016-2017, Bourg-en-Bresse disposerait d’un budget de 6,5 millions d’euros, Orléans 6,5 millions et Clermont-Ferrand 6,3 millions.
(2) Les inscriptions pour les tournois d’entreprises E-League Fifa sont à faire ici : www.monaco-esports.com/efifa.

journalistRaphael Brun