« C’était une période plus légère »

Raphaël Brun
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L’ouvrage Principauté de Monaco, vues anciennes[1] dévoile des photographies inédites de la Principauté prises entre 1870 et 1930. Sur ces clichés signés Jean Gilletta, Jean-Paul Potron, responsable du service de l’inventaire au Patrimoine de la ville de Nice, raconte des bribes d’histoires monégasques.

Comment est né cet ouvrage ?

Principauté de Monaco, vues anciennes[1] fait partie d’une série d’albums de Jean Gilletta, photographe né en 1857 et mort en 1933. Cette collection [qui comporte quatre autres ouvrages sur Nice, la promenade des Anglais, l’arrière-pays niçois et le littoral de la Côte d’Azur, N.D.L.R.] reprend ce qu’il faisait de son vivant, lorsque les hivernants venaient passer la saison sur la Côte d’Azur. C’est un travail collectif, pour lequel j’ai effectué le choix des images et la préface.

Quelle est la particularité de ses photos ?

Ce sont des vues régionales autres que les cartes postales, et avec des légendes. À l’époque, c’était la mode d’acheter ça, cela servait à se remémorer. Aujourd’hui, cela sert à découvrir. D’autant que concernant Monaco, il y a peu de visuels disponibles. Nous avons repris cela comme ça sa faisait, en le développant. Il y a 53 photos exactement, une par page, dont quatre images en format panoramique, la spécialité de Jean Gilletta. Il travaillait en 40 x 60 cm. Il faut imaginer la taille des plaques de verre !

Quelle période couvre le livre ?

Les photos vont de 1870, le début de la Belle Époque, jusqu’à la fin des Année folles, avant la Seconde Guerre mondiale. On couvre 60 ans. Il y a une continuité du regard, on voit le paysage évoluer. Jean Gilletta revenait souvent sur le même point de vue. Par exemple, devant le Casino, comme le parterre était modifié chaque année, il revenait prendre une photo à chaque changement, pour que le cliché corresponde à ce que les hivernants voyaient.

Comment était Monaco à cette époque ?

Plus que Cannes ou Nice, l’intérêt de Monaco était son caractère géographique qui permettait d’avoir tout sur place. Le Monte-Carlo de 1860 permet d’installer de façon très rapprochée tous les éléments de villégiature : restaurants, casino, musée, salle de spectacle, hôtels… À l’époque, il n’y avait que Monaco qui était doté de toutes ces possibilités dans un espace aussi restreint.

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Il y a des photos inédites ?

À mon avis, il y a pas mal d’inédits, dont des vues panoramiques jamais publiées, comme une grande vue du port. Mais je ne suis pas spécialiste de Monaco. Il y a notamment des vues de La Condamine, de toute une partie entre le Rocher et Monte-Carlo, des industries, du port, d’une usine à gaz à côté de la Société des bains de mer (SBM). Le travail de Jean Gilletta se retrouve à Monaco, cette proximité très importante entre les habitants, les Monégasques, les paysans et les familles anciennes. Avec des habitations traditionnelles, des cultures et, à côté, des bâtiments éclectiques immenses et nouveaux.

C’est le début de l’urbanisation…

Jean Gilletta a bénéficié des évolutions du développement technique de la photographie en même temps que le développement de l’urbanisation. Sur le Rocher, le musée océanographique ou la cathédrale étaient immenses par rapport au bâti existant, ce qui était aussi le cas du casino et de l’hôtel de Paris. On voit aussi, à la place du Sporting d’hiver, le musée des Beaux-Arts, le plus important après Paris. Les amateurs d’art, les gens fortunés, venaient y acheter des œuvres.

L’art et la culture étaient présents, mais aussi le sport ?

Monaco a lancé toutes les manifestations sportives de la saison. À cette époque, il y avait du tir, de l’équitation, de la gymnastique. La Principauté était le seul endroit de cette partie de la Méditerranée où l’on pouvait assister et pratiquer le tir aux pigeons ! C’était quand même une période plus légère. À cette époque, les personnes avec des moyens pouvaient afficher leur richesse, notamment leur véhicule. C’est une société quand même très différente qui est visible sur les photographies.

Mais on ne voit pas que les riches hivernants ?

Non, il y a d’autres photos, comme des images avec des ouvriers, des paysans. Il y a aussi une photo d’Albert Ier avec l’évêque, ou encore une photo de personnes qui se rendent aux spectacles. Les tenues sont différentes. C’est une véritable remontée dans le temps. La photo permet un accès au public. Autant les arts traditionnels comme la peintures sont en perte de vitesse, autant la photographie comme le cinéma sont des systèmes de représentation qui marchent.

En quoi les photos de Jean Gilletta sont uniques ?

Jean Gilletta n’hésite pas à multiplier les points de vue, et pas que ceux touristiques. Il s’attache beaucoup à des vues générales. Par exemple il a réalisé de nombreux plans larges depuis la Tête de chien, à La Turbie. Les points de vue plongeants sont très appréciés, d’autant dans cette région étagée qui bénéficie d’une perspective impressionnante. Jean Gilletta respecte l’étendue de la Principauté, et nous avons respecté le choix du photographe avec ses images les plus représentatives.

Comment Jean Gilletta a appris le métier ?

Quand Gilletta a commencé à travailler, il était l’apprenti de Jean-Auguste-Théodore Walburg de Bray [1839-1901, N.D.L.R.], le meilleur photographe paysagiste de l’époque [et photographe officiel de Charles III, N.D.L.R.]. Il avait un laboratoire ambulant dans une carriole tractée par un cheval pour développer ses photos, car il fallait le faire de suite. Jean Gilletta a appris le métier avec lui. Plusieurs photos de Jean Gilletta, comme celle du Rocher avec le véhicule hippomobile, étaient en fait prises par Walburg de Bray lorsqu’il était son assistant.

Jean Gilletta n’a pas pris toutes les photos ?

Comme beaucoup de maisons, la maison Gilletta était familiale. Ses frères l’ont rejoint, et ses neveux l’ont reprise. On trouve des photos de Monaco que lui-même n’a pas pu prendre, car il était trop âgé, mais qui sont dans la même tradition d’angle, celle de la maison Gilletta. Le nom est resté car c’est lui qui a créé le style Côte d’Azur dans l’imagerie.

Retracer l’histoire derrière ces photos a été facile ?

Dominique Bon [responsable du fonds régional de la médiathèque de Monaco, N.D.L.R.] et Christian Burle [auteur de La Photographie à Monaco, des origines à 1880, N.D.L.R.] ont vérifié les légendes. On voit les réseaux de sociabilité qui se mettent en place, l’émergence d’une ville nouvelle, l’évolution de la Principauté. C’est un magnifique témoignage qui n’est jamais à charge ou dans le jugement de valeur. Ce livre s’adresse aux Monégasques, aux personnes résidentes en Principauté comme aux personnes de passage qui aiment ce côté vintage, car il montre comment Monaco est né, et comment Monte-Carlo a permis à la Principauté d’être célèbre.

1. Principauté de Monaco, vues anciennes, (éditions Gilletta–Nice-Matin), 64 pages, 19,90 euros.

journalistRaphaël Brun