« La logique intellectuelle de
cette primaire, c’est l’implosion »

Raphaël Brun
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Jean Garrigues, historien (1), détaille pour Monaco Hebdo les principaux enjeux de la primaire de la gauche française. Interview.

On peut rapprocher cette primaire pour la gauche avec celle que la droite a organisée ?

Les enjeux de la primaire de la gauche sont très différents de ceux de la primaire de la droite qui a eu lieu il y a quelques semaines. Et des enjeux de la primaire de la gauche qui s’est déroulée il y a 5 ans. Car il y a 5 ans, étant donné le rapport des forces et le rejet du quinquennat de Nicolas Sarkozy, la primaire de la gauche avait de fortes chances de désigner celui ou celle qui serait au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Et aujourd’hui ?

C’est un peu l’inverse. Quel que soit le vainqueur de cette primaire de la gauche, il sera en partie comptable du bilan du quinquennat de François Hollande, ce qui est un handicap de départ. Mais le plus gros problème, c’est qu’il ne s’agit pas d’une véritable primaire de la gauche, mais plutôt du Parti socialiste (PS) et de ses alliés immédiats. À la gauche de la gauche, Jean-Luc Mélenchon et au centre-gauche, Emmanuel Macron, ne participent pas à cette primaire.

Et quel est le problème ?

A priori, ces deux candidats sont plus hauts dans les intentions de vote que celui qui sortira de la primaire de la gauche. Du coup, on pourrait se retrouver dans une situation inédite dans l’histoire de France, où le candidat du PS se retrouverait en cinquième position au moment du premier tour de l’élection présidentielle.

Ce serait vraiment du jamais vu ?

Même en 1969, le candidat de gauche de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), l’ancien PS, qui était Gaston Defferre (1910-1986) était avec 5 % des voix en quatrième position, derrière Georges Pompidou (1911-1974), Alain Poher (1909-1996) le candidat du centre et celui du Parti communiste (PC) Jacques Duclos (1896-1975).

Quels sont les autres enjeux de cette primaire ?

Comme lors de la primaire de la gauche en 2011, certains candidats sont là pour se positionner pour l’avenir du PS. Cela avait été le cas pour Arnaud Montebourg et pour Manuel Valls, qui avaient été un peu à l’époque les arbitres du deuxième tour de cette primaire. Cette fois, avec la crise qui touche les partis politiques et le PS, la démobilisation des militants, l’enjeu c’est aussi la reconstruction qui devra s’opérer au lendemain de cette présidentielle de 2017.

Dans quel contexte se fera cette reconstruction du PS ?

Cette reconstruction se fera sans doute après un échec électoral. C’est ce qui explique en partie le projet porté par Benoît Hamon. Son projet de rupture radicale et de transformation sociétale, comporte l’idée du revenu minimum d’existence, qui est une utopie mobilisatrice.

C’est-à-dire ?

Benoît Hamon propose en fait de changer complètement le paradigme de la société productive. Ce qui peut être une hypothèse de reconstruction de la gauche, car tout cela repose évidemment sur un projet à long terme. Ce n’est bien sûr pas immédiatement transposable dans une gouvernance présidentielle.

Benoît Hamon n’est pas le seul à se positionner ainsi ?

Depuis 2011, Manuel Valls a toujours demandé une transformation de la gauche socialiste. Il parlait même de changer le nom du PS, ce qu’il a un peu abandonné. Mais il voudrait aller vers une forme de blairisme à la française, une sorte de social-libéralisme, un socialisme qui prend en compte les répercussions de la mondialisation. Si les projets de Valls et de Hamon sont très différents, dans les deux cas l’idée est de clarifier ce que devra être le futur PS.

L’objectif de cette primaire de la gauche, c’est aussi d’être au second tour de l’élection présidentielle ?

Bien sûr. Mais cela sera difficile à cause de plusieurs obstacles : le bilan du hollandisme, les divisions au sein du PS avec les frondeurs comme Arnaud Montebourg, la présence de Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron qui sont a priori contre toute alliance avec le PS… Tout cela fait beaucoup de handicaps.

Le candidat du PS n’a donc presque aucune chance d’être au second tour de la présidentielle ?

Tout dépend du scénario. Si l’un des 7 candidats parvient à s’imposer de façon très nette, comme l’a fait François Fillon lors de la primaire de la droite, il pourrait se prévaloir d’une légitimité qui reposerait sur plusieurs millions d’électeurs.

Et donc ?

Cela lui permettrait de pouvoir discuter avec Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, pour créer une sorte de dynamique qui transformerait les rapports de force dans toute la gauche. Il pourrait alors se présenter comme le troisième candidat de cette présidentielle. Mais tout ça reste très hypothétique.

Autour de qui se concentre la compétition pour le moment ?

Essentiellement autour de Manuel Valls, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg. Mais pour l’instant, aucun n’a vraiment percé et se trouve très loin devant les autres. Du coup, il n’est pas sûr que cette primaire de la gauche dégage un « effet Fillon » comme la primaire de la droite. Sans effet de ce type, celui qui gagnera la primaire de la gauche peut être inquiet. Mais le débat n’est pas inintéressant, car il pose les jalons de ce que pourrait être l’avenir de la gauche française.

Les Français de l’étranger vont-ils autant se mobiliser pour les primaires de la droite que pour les primaires de la gauche ?

Sociologiquement parlant, avec les Français de l’étranger, même s’ils ont des profils différents, on est plutôt dans une représentation sociale plus riche que l’ensemble de la population française. Et donc, a priori, avec un électorat plus sensible aux propositions de la droite que de la gauche. Donc par rapport au profil sociologique et culturel des Français de l’étranger, la mobilisation pour la primaire de la gauche devrait être assez faible.

Mais le premier parti dans le monde ouvrier, ce n’est plus le Parti communiste ou le PS, c’est le Front national !

C’est exact. Cette situation évolue. D’ailleurs, le Front national (FN) fait aussi une percée remarquable chez les salariés de la fonction publique. Notamment chez les fonctionnaires en charge des fonctions régaliennes liées à la sécurité, comme la police et l’armée.

Les Français de l’étranger vont se tourner majoritairement vers quel candidat ?

Ils devraient se laisser plus facilement séduire par François Fillon ou par Emmanuel Macron. D’ailleurs, Macron présente le profil idéal pour les Français de l’étranger. Car il accepte la logique de marché et la libéralisation, tout en incarnant un esprit de modernité et de renouveau que l’on retrouve chez les Français de l’étranger. Le déplacement d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis a été très suivi. Je vois donc un vote très “macronien” des Français de l’étranger.

Comment les candidats de la gauche vont-ils se positionner par rapport au bilan du quinquennat de François Hollande ?

Manuel Valls revendique le bilan du quinquennat de François Hollande, avec une certaine cohérence. Il a même parlé de « fierté » et il a reçu l’appui du candidat écologiste François de Rugy et de Sylvia Pinal pour les radicaux de gauche.

Et les autres ?

Même s’ils ont tous été associés au quinquennat de François Hollande, les autres candidats ont été très critiques sur le bilan. Notamment Montebourg, Peillon et Hamon. Ils ont plaidé pour l’abrogation de la loi travail et ont attaqué Valls pour son utilisation de l’article 49-3 (2).

C’est donc un comportement politique étonnant ?

On peut questionner ce comportement. Car ces candidats critiquent quelque chose à quoi ils ont participé. Si Hamon et Montebourg se sont dissociés du quinquennat de François Hollande, ça aura été contraints et forcés, car ils ont été obligés de démissionner du gouvernement. Ils ne l’ont pas fait de leur plein gré. C’est pareil pour Peillon, en 2012, après seulement quelques mois.

Pour Manuel Valls, ancien premier ministre de François Hollande, la situation est intenable ?

Par rapport à l’électorat de gauche, qui risque d’être le noyau des votants qui vont s’exprimer pour ces primaires de la gauche, il est sûr qu’assumer le quinquennat d’Hollande est un handicap. Car ce qu’une grande partie de la gauche a reproché à François Hollande, c’est de trahir la gauche, avec la politique du pacte de responsabilité, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et la loi travail. Ce qui domine dans l’électorat de base de la gauche, c’est un sentiment d’échec et de trahison. Manuel Valls assume cette trahison et part donc avec un handicap.

Manuel Valls est aujourd’hui en réel décalage avec l’électorat de gauche ?

Avec l’électorat de base de la gauche, oui. Mais par rapport à un électorat plus large qui est de plus en plus converti aux idées de la valeur du travail, de la sécurité ou de l’ordre républicain, la cohérence de Manuel Valls pourrait apparaître à son crédit. Ces qualités-là lui permettent de rester en tête des intentions de vote, même s’il ne se détache pas très nettement des autres candidats.

Les sondages autour de cette primaire sont fiables ?

Tant qu’on ne sait pas qui seront les électeurs de cette primaire, il est difficile de faire des pronostics. Tout dépendra du corps électoral. Est-ce que des électeurs de Mélenchon iront voter pour soutenir Hamon, qui est le plus à gauche de tous les candidats ? Ou au contraire, est-ce que des soutiens de Macron viendront soutenir Valls, qui reste assez proche ? À moins que les pro-Macron fassent au contraire tout pour que Valls soit éliminé pour ne pas gêner leur favori ? Car Emmanuel Macon occupe le terrain de la modernité pragmatique, qu’avait jusque-là Manuel Valls. Il y a donc beaucoup d’inconnues. Notamment sur le type d’électorat qui ira voter et sur les calculs que feront ces électeurs.

En 2011, un projet précis, voté à l’unanimité par le PS au mois de juin, avait réuni les candidats, mais pas cette fois (3) ?

On est vraiment dans un moment de recomposition intellectuelle et politique qui est historique. Avec des hypothèses et des solutions extrêmement différentes. Depuis Jean Jaurès (1859-1914) et Jules Guesde (1845-1922), il y a toujours eu des courants très divisés autour notamment de la notion de réformisme ou de révolution. On retrouve cela aujourd’hui. La perspective n’est pas que la présidentielle, c’est aussi la fabrication d’une nouvelle identité pour le PS. Et selon qui l’emporte, cette identité peut-être très différente.

C’est-à-dire ?

Si Benoît Hamon l’emporte, l’identité s’inscrira dans la tradition révolutionnaire de la gauche. Si c’est Manuel Valls, l’identité ira vers le social réformisme ou le social libéralisme, selon la manière dont on veut l’appeler. On a donc des options très différentes.

Comment le PS en est arrivé là ?

Ce débat n’a pas été tranché depuis les années 80 et le tournant de la rigueur (4) des années François Mitterrand (1916-1996). Élu président de la République en 1981, Mitterrand abandonne son programme de rupture révolutionnaire en 1983 pour mener une politique de gestion libérale des enjeux socio-économiques auxquels la France est alors confrontée.

Personne au PS n’a essayé depuis de résoudre cette problématique ?

En 2014, François Hollande a essayé, avec le pacte de responsabilité et le CICE qui sont appuyés par un discours qui assume une orientation de nature social-libéral même si ce mot n’est pas employé. Ce choix aurait dû être assumé au sein du PS.

Pourquoi ?

Parce que cela aurait clarifié le débat au sein de ce parti et cela aurait permis de faire émerger un candidat unique. Car aujourd’hui on voit bien que cette primaire est un peu le cache-misère de l’échec du PS.

Le vainqueur de cette primaire pourra parvenir à faire l’union de la gauche autour de lui ?

C’est une grande inconnue. Les candidats majeurs estiment qu’ils seront en mesure de rassembler autour d’eux. Mais les positions sont extrêmement différentes. En cas de défaite de Valls face à Montebourg ou Hamon, la logique politique voudrait plutôt que les partisans de Valls se reportent vers Macron. Et a contrario, les partisans de Montebourg et Hamon devraient se tourner vers Mélenchon.

Le PS risque d’imploser ?

La logique intellectuelle de cette primaire, c’est l’implosion. Car il y a au moins deux lignes très différentes qui s’opposent, l’une inscrite dans la tradition de rupture radicale et l’autre qui est tournée vers une idée de social réformisme plus pragmatique. On peut se demander si ces deux gauches sont conciliables.

Quel candidat possède le plus un profil de rassembleur ?

Pour l’instant, personne ne peut le dire. A priori, par son expérience, Manuel Valls pourrait apparaître comme le plus rassembleur. Mais ça, c’est une logique de parti de droite. À gauche, on se détermine plus pour des idées que pour des hommes ou des femmes. Du coup, si on prend en compte l’ADN de la gauche, c’est davantage autour de Benoît Hamon ou d’Arnaud Montebourg que le rassemblement pourrait se faire.

Cette primaire, c’est aussi une manière de désigner un chef de parti à la place de Jean-Christophe Cambadelis ?

Il y a incontestablement la perspective de prendre en main le PS pour l’après 2017, mais dans des directions qui peuvent être très différentes.

 

(1) Présidents, au cœur du pouvoir, de Jean Guarrigues (Lefaune éditeur), 224 pages, 45 euros.
(2) L’article 49, alinéa 3, de la Constitution française autorise le conseil des ministres à décider seul de l’adoption d’une loi, sans passer par le Parlement, mais seulement une fois par session parlementaire, hors projets de loi de finances ou de financement de la Sécurité sociale.
(3) Pour les 7 candidats, il n’existe pas de projet commun, mais uniquement une plate-forme, Les cahiers de la présidentielle, dans laquelle ils peuvent peut piocher comme il le souhaite.
(4) Le tournant de la rigueur évoque le changement de politique économique adopté en mars 1983 par François Mitterrand, après l’échec d’une politique de relance très coûteuse entre 1981 et 1983.

journalistRaphaël Brun