Budget primitif 2017
De peu, mais c’est voté

Raphael Brun
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Treize voix pour, dix contre et une abstention. Le budget primitif 2017 a été voté de peu le 15 décembre, au terme de quatre soirées riches en échanges plus ou moins musclés.

C’est une première et ce n’est sans doute pas anodin. Pour la première fois et malgré un excédent de 7,1 millions d’euros, le groupe politique Horizon Monaco (HM) n’a pas voté en faveur du budget de l’Etat. Comme un seul homme, les six élus HM ont voté contre le budget primitif 2017. Politiquement, c’est un signe fort. Comme s’il s’agissait de montrer, de démontrer même, que HM existe bel et bien en tant que groupe politique autonome. Et qu’il ne sera pas forcément facile pour le gouvernement d’obtenir ses faveurs. Mais lors du vote final, HM n’a pas été le seul groupe d’élus à s’opposer à ce budget. Les trois élus d’Union Monégasque (UM), « l’opposition sortie des urnes » comme il convient de les appeler désormais, ont aussi voté contre. Tout comme l’élu Renaissance, Eric Elena. En face, le ministre d’Etat, Serge Telle, a visiblement eu du mal à comprendre cette vague de « non » (1) et la « tonalité catastrophique » qui l’a accompagné.

« Miracle »

Chose assez inhabituelle, les gradins du Conseil national étaient plutôt remplis en ce 15 décembre. Une trentaine de salariés de la Société des bains de mer (SBM) avaient fait le déplacement. A chaque prise de parole d’élus sur leur entreprise, ils ont longuement applaudi. C’est bien sûr l’intervention du ministre d’Etat la semaine précédente sur l’avenir des jeux de table qui motivait leur présence (lire Monaco Hebdo n° 997). Et c’est justement le ministre qu’a apostrophé l’élu Renaissance Eric Elena dans son explication de vote : « Quand on est ministre d’Etat, on doit pouvoir se procurer beaucoup de renseignements. Alors je vous invite à vous procurer les résultats des jeux de table de ce week-end. Ainsi que le rapport sur le tournoi de roulette organisé par un ami monégasque où, par miracle, la clientèle italienne a réapparu. Vous pourrez alors vous faire votre propre opinion, sans écouter ceux qui ne nous aiment pas… » Un peu plus tôt, l’élu de la nouvelle majorité, Jean-Michel Cucchi est lui aussi revenu sur l’avenir des jeux de table : « Il me parait difficile d’espérer obtenir des résultats quand justement on est persuadé qu’il n’y a plus d’espoir ! […]. A l’instar de la Principauté, le casino de Monaco possède également des atouts exceptionnels qui devraient lui permettre d’attirer les plus gros joueurs de la planète. Encore faut-il en avoir la volonté et les compétences. […] Monsieur le ministre, le cœur de la SBM peut continuer à battre fort et longtemps… Si toutefois ceux qui en ont la charge se donnent la peine d’y croire. » Autre élu à avoir dit non à ce budget, le conseiller HM Christian Barilaro. Un refus notamment lié à la SBM et à ses jeux de table : « L’ambition est affichée clairement, avec l’objectif de faire des casinos de Monaco la référence en Europe à l’horizon 2018. L’immobilier n’est qu’une diversification des activités de cette entreprise. Il est une assurance financière, pas une alternative. On a besoin de la confiance de tous les collaborateurs des casinos et il est inconscient de les projeter dans une incertitude injuste et injustifiée. »

« Changement »

Bien évidemment, pas question pour le gouvernement de laisser cet incendie prendre de l’ampleur, au risque de ternir l’image d’un budget primitif 2017 en excédent. « Clairement, regardez ce qu’il se passe ailleurs, a lancé le ministre d’Etat, Serge Telle. Regardez ce que l’on voit en Europe occidentale aujourd’hui : une insécurité qui monte, des montagnes de dettes, des montagnes de chômage et une croissance totalement atonique. Nous sommes le contraire de tout ça. Et nous devons nous en réjouir. » Avant d’ajouter : « Oui, bien sûr, quand on se regarde, on peut parfois s’inquiéter. Mais quand on se compare, on doit se rassurer. » La mort annoncée des jeux de table par Serge Telle ? « C’est une phrase qui a été interprétée par Jean-Michel Cucchi sur mes propos. Il était assez tard. Et je lui ai répondu que je n’étais pas Nietzsche (1844-1900). Dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), Nietzsche annonce la mort de Dieu. Moi, je n’ai pas annoncé la mort des jeux de table. J’ai dit qu’il y avait un changement dans la façon de jouer en Europe. » Pour calmer les esprits, Serge Telle a rappelé que son gouvernement soutient le projet de la Société des bains de mer (SBM) qui vise à faire de Monaco une capitale et une « destination particulière » sur les jeux de table en Europe : « Nous sommes dans un dialogue permanent avec la direction de la SBM. Et M. Jean-Luc Biamonti a toute notre confiance », a insisté le ministre d’Etat.

« Incertitude »

Toujours au rayon de ceux qui ont dit « non » à ce budget primitif 2017, il faut ajouter les trois élus UM. Petit signe qui ne trompe pas, Bernard Pasquier a lu une seule explication de vote pour les trois conseillers nationaux de son groupe, signe que les trois hommes sont plus que jamais sur la même ligne politique. Et il a très vite levé tout suspens : « Nous voterons contre le budget primitif 2017. Après trois années à répéter la même chose, vous connaissez bien nos motivations. […] Ce budget ne reflète pas la politique économique de la Principauté, puisque des investissements publics de grande taille n’y figurent pas. Et ce budget ne comprend pas toutes les recettes et toutes les dépenses de la Principauté, comme le demande notre Constitution. […] Ces gymnastiques comptables sont reproduites avec un peu plus de brio année après année. Comprendre la performance réelle de notre économie au travers du budget relève d’un jeu de piste hallucinant. »

« Mascarade »

Autre sujet qui a motivé les votes contre ce budget primitif : le rachat du port de Vintimille par l’Etat monégasque que les élus du Conseil national ont appris par la presse (lire Monaco Hebdo n° 996). Ce qui a provoqué leur colère. Un dossier qui a poussé un peu plus encore les trois élus UM à ne pas voter ce budget, comme l’a expliqué Bernard Pasquier : « Cerise sur le gâteau, cette année, nous avons en prime la triste histoire du passage en force du port de Vintimille, qui a montré, une fois de plus, que le Conseil national compte pour du beurre. Ce n’est pas nouveau, je vous le concède volontiers. Mais nous n’en voulons pas au gouvernement, car nous avons l’impression que lui aussi, sur certains dossiers, compte pour du beurre ! » Bernard Pasquier a poursuivi son discours, en estimant que le Conseil national est désormais réduit à un rôle d’« enabler ». Enabler ? « Vous savez, celui ou celle qui fournit en cachette la bouteille qui permet à l’alcoolique de s’adonner à son addiction, tout en l’engueulant copieusement en public, en lui demandant d’arrêter de boire. Un alibi en quelque sorte. Un alibi démocratique. » Résultat, les trois élus UM ne sont vraiment pas contents et ils n’ont pas hésité à le faire savoir à tout le monde : « Nous en voulons un peu à nos collègues de la majorité issue des urnes, toutes chapelles confondues, qui, année après année, se prêtent à la même mascarade. Comme j’aimerais qu’il y ait un peu plus de courage dans cet hémicycle ! Comme j’aimerais que mes collègues comprennent que le seul pouvoir dont nous disposons vraiment est de voter contre le budget quand nos textes ne sont pas respectés. De toute évidence, la route est encore longue… »

« Exaspération »

Chez Horizon Monaco (HM), les critiques de Laurent Nouvion se sont concentrées sur le niveau des dépenses engagées par l’Etat monégasque. Des dépenses qu’il juge excessives : « Ce budget 2017 est à l’équilibre, il aurait dû être substantiellement excédentaire si de vrais arbitrages avaient été faits. L’Etat dépense trop, hypothèque les années qui viennent en oubliant sciemment de faire des réserves. Or, les réserves c’est notre indépendance et notre survie et nous ne souhaitons pas des subventions européennes qui nous enfermeraient. » Le leader de HM a aussi regretté l’épisode du port de Vintimille, tout comme celui de la mise en suspens de la construction du parking des Spélugues « malgré le vote et la promulgation d’une loi il y a deux ans ». Plus globalement, c’est la méthode du gouvernement que Nouvion ne digère pas : « L’article 66 de la Constitution implique l’accord des volontés du Prince et du Conseil national. Ici, dans cette maison, il y a donc bien deux volontés qui doivent s’entendre et s’écouter. C’est là tout l’équilibre subtil de nos institutions. Mais cela fait trop longtemps que la machine est grippée et que les décisions unilatérales passent en force. Une certaine exaspération est en train de naître chez nombre de nos compatriotes. C’est le moment pour le gouvernement de nous écouter, je le pense vraiment. » Du côté de la nouvelle majorité, certains élus ont mis en exergue un climat politique monégasque parfois pesant. Notamment Nathalie Amoratti-Blanc qui a regretté « publiquement l’utilisation de certaines images des séances publiques par des personnes qui n’ont apparemment que cela à faire : créer des polémiques stériles sur des réseaux sociaux ».

« Conciliation »

Pour conclure plus de 20 heures de débats publics, le vice-président du Conseil national, Marc Burini a vu dans ces échanges avec le gouvernement des « constats » et des « nécessités » communs. Surtout, il a retenu « une volonté de travailler ensemble. Les pistes de réflexion et les portes ouvertes dans le rapport de la commission des finances n’ont été ni écartées ni refermées par l’exécutif. » Autant d’éléments qui l’ont poussé à se prononcer en faveur de ce budget. Quant au président du Conseil national, Christophe Steiner, il a joué la carte de l’apaisement et du rassemblement. Et à l’heure de voter ce budget, il a rejoint le camp du « pour », jugeant qu’il faut toujours « réussir à faire ce qui est nécessaire » et que « c’est ce que nous avons tenté d’accomplir ». Avant d’avancer d’autres explications pour justifier ce vote positif : « Notre devoir étant d’aboutir à la conciliation de tous les avantages, en excluant tous les inconvénients, ce qui n’est rien de plus que la recherche de la raison. C’est ce que nous avons tenté d’atteindre lors de l’examen de ce budget. Bien sûr il y a toujours moyen de faire mieux. Mais ayons l’objectivité de reconnaitre les avancées que nous avons obtenues grâce à un travail et des contacts réguliers avec le gouvernement. » Construction d’une nouvelle opération intermédiaire grâce à l’achat de la Villa Carmelha, transformation en projet de loi « dans un avenir proche » de la proposition de loi sur les taux du contrat habitation capitalisation (CHC), maintien du pouvoir d’achat des fonctionnaires… Autant d’avancées qui ont donc poussé le président Steiner à voter ce budget primitif 2017. Avant d’invoquer la présence de ce « même esprit de dialogue et de concertation » pour le travail institutionnel de 2017. Il faudra au moins tout ça pour tenter de maintenir un climat le plus apaisé possible, alors que les élus se trouveront dans la dernière ligne droite avant les élections de 2018. Et que les débats pourraient se muscler encore un peu plus.

 

(1) Jean-Louis Grinda, Bernard Pasquier, Jean-François Robillon pour UM, Eric Elena pour Renaissance et Béatrice Fresko-Rolfo, Laurent Nouvion, Alain Ficini, Claude Boisson, Jacques Rit et Christian Barilaro pour HM ont voté contre ce budget primitif 2017. Philippe Clérissi s’est abstenu.

journalistRaphael Brun