Chiffons rouges
autour du drapeau bleu

Aymeric Brégoin
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L’Europe. Interminable débat qui ne manque pas de revenir sur la table à chaque séance publique du Conseil national, malgré les multiples réponses du gouvernement. La séance du 13 décembre n’a pas dérogé à la règle, avec des échanges entre peurs et pédagogie autour des négociations entre Monaco et l’Union européenne.

Il a suffi d’une étincelle pour que l’incendie reparte. Dans le rôle de l’allumette, l’élu d’Horizon Monaco (HM), Alain Ficini. « Lors d’un Monaco Press Club, vous avez dit que si les conditions [d’un accord d’association] ne sont pas réunies, on ne dira pas non, car on ne peut pas prendre le risque de s’opposer à l’Europe. Cette réponse a surpris mes collègues. Elle change de ce que l’on a entendu… » Dans les rangs du gouvernement, c’est plutôt la lassitude que l’inquiétude qui a dominé. Se parant de ses plus beaux atours de diplomate-pédagogue, le ministre d’Etat, Serge Telle, a une fois de plus tenté de rassurer la représentation nationale : « Il est clair que si on n’arrive pas à un accord, ce n’est pas gênant et cela ne pose pas de problème. » Même si l’homme, sur des convictions plus personnelles, « reste persuadé que l’horizon européen est ce qui peut, dans des conditions définies, arriver de mieux à Monaco ». Mais la Principauté ne semble pas pressée de signer un accord d’association avec l’Union européenne (UE). « Si ce n’est pas cette fois-ci, ça sera peut-être un jour. Ou peut-être jamais. Et les Monégasques continueront à avoir des problèmes pour exporter leurs produits et envoyer leurs enfants dans des universités à l’étranger », tonne Serge Telle avec une pointe d’exténuation dans la voix. Le ministre d’État a renouvelé sa confiance en Gilles Tonelli, conseiller-ministre pour les relations extérieures, en charge de ces négociations avec le mastodonte européen. « Il sait jusqu’où ne pas aller. Il n’y aura pas d’accord si les différentes lignes rouges ne sont pas respectées : priorité nationale — qu’il n’est pas question de brader quand on est 9 000 Monégasques —, système de réglementation à l’embauche et à l’installation », énumère le ministre d’État.

« Brader »

« Ma position n’a pas changé. Cet accord sera forcément déséquilibré entre nous et l’Europe », assure Serge Telle, qui revient sur « l’intérêt de Monaco d’être en Europe » alors que l’Europe, notamment au travers de ses omniprésentes normes, est déjà à Monaco. « On négocie les conditions d’y être. Sinon, on constate le désaccord. » Un discours aux allures de déjà-vu qui n’a toujours pas totalement convaincu l’élu Union Monégasque (UM) Bernard Pasquier, moins confiant sur les conséquences d’un désaccord : « J’ai l’impression que le statu quo n’existe pas et que l’insécurité juridique n’ira qu’en augmentant si on ne signe pas. Il faut être conscient que rien n’est figé. » Tout en soulevant un « danger : que nos acquis soient remis en cause. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut signer à tout prix. » L’élue de la nouvelle majorité, Caroline Rougaignon-Vernin, rappelle que les professions réglementées sont attachées à faire reconnaître par Bruxelles le critère de nationalité, « qui garantira à nos enfants d’exercer un travail libéral ». Bien sûr que faire comprendre et défendre les spécificités monégasques à cette énorme machine européenne « est un travail de longue haleine », confirme Gilles Tonelli. Le gouvernement a convié en janvier le chef négociateur de l’UE en Principauté, « pour montrer la réalité sur le terrain, les modalités de fonctionnement de Monaco ». Des spécificités qu’il aura moins de deux jours pour percevoir.

Brexit

Laurent Nouvion ne pouvait manquer l’occasion. Le président de Horizon Monaco (HM) qualifie de « flou artistique complet » la situation interne de l’UE à la suite du Brexit. « Il n’y a jamais eu de départ de grand pays fondateur. La situation est gravissime », estime-il, soulignant « une défiance de l’UE et de ses institutions ». « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ! », rétorque Gilles Tonelli, qui dément toute précipitation sur les négociations. « Le Royaume-Uni n’a pas encore fait le geste pour quitter l’UE. Il a jusqu’au 31 mars, et les négociations pourraient durer deux ans. L’Europe à 27 fonctionne », a-t-il assuré. « Les réponses trop claires du gouvernement nuisent au fond de commerce de Laurent Nouvion », raille l’élu de la nouvelle majorité Jean-Charles Allavena, fustigeant un « sentiment anti-Europe » et une volonté d’apporter de la « confusion ». « Le Royaume-Uni n’est pas un membre fondateur de l’Europe. Que l’UE aille bien ou pas, ce n’est pas le problème de Monaco. On ne veut pas adhérer, on veut travailler avec. » Des propos auxquels s’associe Thierry Crovetto. « Le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro. Il avait déjà un pied dedans, un pied dehors. Et il n’est pas encore sorti de l’UE qu’il cherche déjà à signer un accord. » Un comportement significatif de l’intérêt que ce pays porte à l’Europe alors qu’en son sein, la défiance populaire est forte. « C’est du populisme, de la démagogie », poursuit cet élu, qui déplore que le président de HM « agite des chiffons rouges ». Et de rassurer : « Il faut être objectif et pragmatique. Si les lignes rouges ne sont pas respectées, il n’y a pas d’accord. »

Un ou trois accords pour les petits pays ?

Au rang des petits pays, Andorre et San Marin sont aux côtés de Monaco dans le marathon des négociations avec l’Union européenne (UE). Une « fenêtre de tir qu’il ne faut pas louper », estime Gilles Tonelli. « Monaco n’est pas d’une importance capitale pour l’UE. » Traduction : la Principauté a tout à y gagner. « On veut profiter de cette opportunité », confirme Monsieur Europe. Seul problème de forme : « Monaco veut trois accords séparés et pas un accord commun avec Andorre et San Marin. » Et pour l’instant, « ce n’est pas tranché ».

 

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