Les élus s’emparent de l’éducation

Aymeric Brégoin
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Instaurer une cellule d’orientation précoce, renforcer la commission d’insertion des jeunes diplômés ou endiguer la fuite des cerveaux. Les élus du Conseil national ont multiplié les propositions en faveur de la formation, de l’éducation et de l’accès à l’emploi de la jeunesse monégasque.

Est-ce un thème de campagne avant l’heure ? Mardi en séance publique, le président du groupe Horizon Monaco (HM) Laurent Nouvion s’est déclaré « inquiet » pour l’accès à l’emploi de la jeunesse monégasque en proposant de « muscler le dispositif » déjà existant avec une cellule de détection. Parmi ses idées, une réunion d’information dès le début du lycée qui présenterait les débouchés dans la fonction publique, à la Société des bains de mer (SBM) ou autres entreprises qui dépendent de l’État, et plus globalement les opportunités à Monaco. Quitte à faire « du sur-mesure, de la haute couture ». « C’est une bonne idée d’encenser les desiderata de jeunes pour se lancer », reconnaît Christian Robino. « Un certain nombre de choses sont déjà en place », nuance-t-il. Et de citer les conseillers d’orientation qui officient dans les écoles ou les nombreuses actions comme la journée des métiers, devenue agora des métiers qui, « dès la troisième, distille des informations complètes par les professionnels eux-mêmes sur les métiers existants et leurs évolutions », confirme le gouvernement. Auxquels s’ajoutent d’autres dispositifs pour se renseigner sur les filières existantes comme le centre d’information de l’Éducation nationale. Orienter les jeunes le plus tôt possible en fonction des métiers qui recrutent en Principauté : la proposition n’a pas soulevé un enthousiasme débordant dans l’hémicycle.

Choix difficile

« C’est une bonne idée sur le papier », commente l’élu de la nouvelle majorité Thierry Poyet, mais cela reste une grosse difficulté, selon son expérience. « Les enfants arrivent au bac sans idée de ce qu’ils vont faire », constate en effet ce conseiller national, pour qui les campagnes de sensibilisation peuvent se révéler impuissantes face à des « ados compliqués ». Dégainant son atout “papa”, l’élu de la nouvelle majorité Jean-Charles Allavena estime lui aussi que « savoir aujourd’hui en seconde, première ou terminale quelle est son ambition professionnelle est une grande question ». Les lycéens seraient déjà bien en peine pour choisir une filière d’étude qui leur correspond… « Les questions qu’on pose aux secondes sur le futur qu’ils veulent embrasser, ça me choque ! », s’emporte Bernard Pasquier. Cet élu d’Union monégasque (UM) a une autre vision de l’éducation. « Il faut pousser à étudier le mieux dans le plus de domaines », aider les jeunes à « continuer à développer la culture générale le plus longtemps possible », plaide-t-il. Sur ce « sujet qui n’est pas nouveau », juge le président du Conseil national Christophe Steiner, on a retrouvé dans la haute assemblée les dissensions entre la nouvelle majorité et le groupe politique HM. « Il faut prendre en compte les contraintes du monde moderne », poursuit le président du Conseil national. Avec ses évolutions : « Pour les jeunes, il n’y a plus un seul emploi, mais une variété d’emplois », constate-t-il.

Ouvrir au monde

« Personne ici n’entend être contraignant ou directif !, défend l’élu HM Jacques Rit. On suggère, on n’impose pas de filière ou de formation. » Pourtant, de par ses accords avec la France, le conseiller de gouvernement pour l’Intérieur, Patrice Cellario, reconnaît que la Principauté fait face à de nombreuses contraintes inhérentes au programme scolaire français, dont l’aboutissement est le baccalauréat. « Des sélections parfois trop précoces et des filières imposées par le système d’examen », décrit-il. « On enferme dans des filières », regrette Christophe Steiner, qui prône un changement de mentalité et de méthode. L’orientation relève « d’un choix personnel. Mettre en S ou L un enfant à partir de la seconde, puis que les autres portes se ferment est pour moi une hérésie », soutient le président du Conseil national. Par exemple, un élève avec des difficultés dans les matières scientifiques se retrouvera en littéraire. Et plutôt qu’entrer dans ce cursus « sans savoir quoi faire, il faut ouvrir le plus possible au monde et à l’éducation ». Une volonté reprise par Patrice Cellario : « Il faut bien sûr aider à l’orientation. Mais aussi poursuivre la formation la plus générale et de qualité, et pas qu’en France, à l’étranger aussi. L’ouverture au monde et aux humanités est importante. À Monaco, on l’apporte », estime-t-il, même s’il reconnaît que la direction de l’Éducation peut — et fait — plus que ce qui est demandé, mais ne peut pas ôter sa substance au système hérité de la France.

Moins de 2 %

L’idée de dresser les opportunités actuelles et futures en Principauté a continué à cheminer parmi la haute assemblée. Claude Boisson appelle le gouvernement à « se donner les moyens d’un organigramme prospectif » des postes qui vont se libérer, notamment en fonction des départs à la retraite, dans la fonction publique ou semi-publique — Société des bains de mer (SBM), Monaco Telecom. « Et même dans le privé, qu’ils communiquent les possibilités ! » Si cet avenir sur le marché de l’emploi est trop vague pour les jeunes encore scolarisés ou en études, cette proposition pourrait bénéficier « aux jeunes Monégasques avec des diplômes, qui souvent n’arrivent pas à trouver de boulot », estime Claude Boisson. Des possibilités incitatives à envisager, même si pour sa part Jean-Charles Allavena estime que « rendre concrète l’adéquation entre les besoins et les possibilités est compliqué ». Surtout que, malgré ces débats, il rappelle qu’aujourd’hui, « il n’y a pas de chômage des jeunes à Monaco ». Il faut permettre aux Monégasques « de vivre et de travailler en Principauté », confirme Stéphane Valeri. « On ne peut pas dire que la situation est alarmante », estime le conseiller de gouvernement pour les Affaires sociales et la Santé. Et d’avancer quelques données chiffrées quant au marché de l’emploi et à l’insertion. Sur les 3 000 actifs monégasques, on recense en moyenne 50 demandeurs d’emploi par an. Soit moins de 2 %. « Un seuil incompressible », défend-il.

Commission

« Cela n’est que de la statistique. S’il y a 50 personnes sans travail, à un moment, il faut les entendre », plaide le conseiller de gouvernement. C’est là le rôle de la Commission d’insertion des diplômés (CID), mise en place il y a cinq ans. Avec 110 entreprises partenaires, elle a déjà placé plus de 200 jeunes. Chaque année, elle se rend dans les classes de terminale pour présenter les métiers d’avenir. « Il est délicat de faire de la prospective en disant : “Fais ce métier et tu auras un travail garanti”. Les choses évoluent », confirme Stéphane Valeri. Et les métiers qui recrutent aujourd’hui — comptabilité, finance, nouvelles technologies, bâtiment, hôtellerie, juristes, santé — ne seront peut-être pas ceux de demain. « Un jeune Monégasque formé va trouver un travail pour un de ces métiers, rassure-t-il. Même celui sans diplôme par le biais de la cellule emploi-jeunes. » Il faut « s’occuper de tous les Monégasques », même ceux sans formation, plaide le ministre. « Il n’y a pas d’autres pays au monde où la jeunesse est autant soutenue ! », clame-t-il, notant toutefois un « délai incompressible » entre la sortie de l’école et le premier emploi. La preuve avec un instantané du marché du travail. Avec 50 000 emplois dans le secteur privé et 4 000 postes de fonctionnaires et agents de l’État, les Monégasques ont toutes les chances de réussir à décrocher un poste. Il a consenti à davantage parler du rôle de la CID en terminale, pour un retour plus important sur les courriers adressés aux jeunes dans leur deuxième année d’études supérieures. « Nous allons les prévenir de cette sollicitation future », a-t-il acquiescé.

Diaspora

Pour Bernard Pasquier, la vraie question n’est pas celle de l’emploi pour les jeunes à Monaco, dont très peu connaissent le chômage, mais celle de la fuite des cerveaux. « Plus ils sont brillants, moins ils reviennent ! » Il est favorable à donner des moyens aux Monégasques de rentrer, même s’il admet qu’avoir une diaspora ne lui pose pas de problème. Jacques Rit soutient le « principe de site Internet avec l’état des disponibilités [professionnelles] à court terme » en Principauté comme pour « arriver à capter l’attention de cette diaspora ». Mis à part ce « besoin d’une cartographie des compétences en Principauté », il serait, selon Thierry Poyet, « plus intéressant d’avoir l’ensemble des compétences des Monégasques à faire revenir à des postes-clés ». Le président du Conseil national estime à 500 le nombre de Monégasques à l’étranger, chefs d’entreprises, étudiants et salariés confondus, dont « 20 % souhaiteraient revenir ». Se pose la problématique des « possibilités d’emploi à Monaco » qui se joue « sur deux fronts », décrypte Christophe Steiner : « le salaire et la stimulation intellectuelle ». « Le retour au pays avec 10 ou 20 ans à l’étranger est un souci », confirme Stéphane Valeri. Pour ceux qui exerçaient une fonction très spécialisée, il n’y a pas forcément d’équivalent à Monaco. Et pour ceux habitués à avoir des postes avec des responsabilités, « l’entonnoir est resserré ». Il faut du temps et de la patience, prône le ministre. Et de louer les success stories des Monégasques dans le privé. « Il n’y en a jamais eu autant ! » Un millier actuellement. Avec un nombre de postes limité dans le public, dans quelques années, la tendance pourrait s’inverser, avec davantage de Monégasques dans le privé que dans le public. « Une évolution presque révolutionnaire ! »

 

Étudier à l’étranger, un parcours difficile ?

Jean-Charles Allavena a déploré « la difficulté et le peu d’aide des ambassades » quant aux démarches pour intégrer une école à l’étranger. « Des relations plus structurées entre les États pourraient-elles ouvrir certaines portes et amener des progrès sur la manière d’aider, avec des référents ou un guichet unique ? », s’interroge l’élu, qui se demande si le volet éducation sera inclus dans l’éventuel futur accord d’association. « Et si accord il y a, est-ce qu’un certain nombre de ces verrous sautera ? » Sur les frais de scolarité, certainement, si les Monégasques sont considérés comme membres de l’Espace économique européen, confirme Gilles Tonelli. Valérie Rossi demande même une personne dédiée pour aider les étudiants dans leurs démarches pour partir à l’étranger. « Les ambassades sont actives », confirme le conseiller de gouvernement pour les Relations extérieures, Gilles Tonelli. Tout résiderait dans « savoir où mettre le curseur de l’assistance » afin de « ne pas se substituer aux élèves et aux parents ».

Construire des écoles en France ?

Et si Monaco déclinait l’excellence de son système éducatif sur le territoire voisin ? C’est la proposition osée de l’élu Union monégasque Bernard Pasquier pour pallier les limites de capacité des écoles. « Les 2 km2, c’est dans la tête qu’on les a ! » Devant la réalité des chiffres avancés par le département de l’Intérieur — un tiers des 6 000 scolaires de la Principauté sont des enfants dérogataires ou extérieurs à Monaco — il a invité le gouvernement à construire des écoles sur les communes limitrophes, notamment pour « permettre de scolariser les enfants des travailleurs pendulaires, qui produisent la majorité du PIB ». Une question d’attractivité qui se heurte au problème de place en Principauté, reconnaît Bernard Pasquier, mais qui pourrait être résolue en sortant des murs de Monaco. « Pourquoi ne ferait-on pas comme le port de Vintimille ? Si on peut y mettre des bateaux, on peut créer des écoles à Beausoleil ou Cap-d’Ail ! » Une solution séduisante, mais qui semble difficilement réalisable « à cause des contrats qui lient la Principauté à l’État français en termes d’éducation », précise Patrice Cellario. Se pose alors la question des compétences et critères à respecter, et une crainte que cela se traduise pas un plus faible niveau de performances que les écoles de la Principauté. Si Claude Boisson souligne que les « dérogations peuvent se justifier pour les pendulaires », l’élu se dit « résigné ». « Il n’y a plus de place, on ne peut satisfaire toutes les demandes. Faudrait-il aller vers des solutions plus souples ? » Le gouvernement a précisé que pour les enfants déjà scolarisés à Monaco, les dérogations sont reconduites d’une année sur l’autre.

Pour plus de formation dans la fonction publique

En début de séance, Daniel Boéri regrettait le budget alloué à la formation de la fonction publique, en hausse de seulement 2 % — « les agents publics seraient-ils des pions ? », se demandait le doyen. Christophe Robino a aussi invité à une augmentation des moyens mis à disposition à la formation de la fonction publique pour « favoriser les évolutions de carrière, la mobilité ». « Il faut regarder les besoins, a répondu Robert Colle, le secrétaire général du gouvernement, et ces besoins sont largement couverts, à hauteur de 95 % », avance-t-il. Certes, « mais sont-ils assez détectés ? », s’interroge Daniel Boéri.

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