« Xavier Niel veut se positionner comme un révolutionnaire »

Raphaël Brun
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Qui est vraiment Xavier Niel, le patron de Free et de Monaco Telecom ? C’est à cette question qu’ont tenté de répondre dans un livre (1) deux journalistes économiques, Solveig Godeluck pour Les Echos et Emmanuel Paquette pour L’Express. Solveig Godeluck raconte son travail à Monaco Hebdo.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Il existe déjà une biographie, signée Gille Singès (2), et qui est assez travaillée sur l’aspect judiciaire notamment. En revanche, on voyait moins bien l’homme qu’est Xavier Niel. Pendant 5 ans, j’ai suivi le secteur des nouvelles technologies pour Les Echos, donc j’ai croisé Xavier Niel à plusieurs reprises. Emmanuel Paquette, qui a fait ce livre avec moi, est journaliste à L’Express où il est en charge des nouvelles technologies. Je suis Freenaute depuis 1999, donc je me suis assez vite intéressé à cette petite entreprise qui taillait des croupières aux grands groupes des télécoms. Il faut dire qu’il y a très peu d’entreprises de ce secteur à avoir réalisé ce parcours assez étonnant.

Vous avez pourtant eu des ennuis judiciaires avec Xavier Niel ?

Free Mobile m’a attaquée en justice en novembre 2012 pour diffamation suite à un article qui critiquait l’image de Robin des bois que Xavier Niel projette. Or derrière cette image, il y a tous les réflexes du bon capitaliste, qui ne sont bien sûr pas mauvais en soi. Mais malgré les rendez-vous réguliers que j’ai pu avoir avec lui pendant 5 ans, je me suis rendue compte que je ne connaissais pas vraiment ce chef d’entreprise. Je me suis donc dit que je voulais en savoir plus. Emmanuel Paquette, qui est un ami, m’a dit : « Faisons ce livre. » Et j’ai craqué.

Tout n’a donc pas déjà été dit sur Niel ?

Les principaux articles sur Xavier Niel sont souvent des hagiographies ou des textes qui racontent les principales étapes de sa carrière. Mais souvent, il n’y a pas grand chose sur le personnage.

Comment avez-vous travaillé ?

Ce livre, c’est un an de travail et plus de 100 personnes interrogées. On a pu avoir accès à la famille de Xavier Niel. Notamment son père ou sa sœur qui donnent des clés très intéressantes sur ce qu’il est aujourd’hui. Il a bien sûr son karma : ce n’est pas à cause de sa famille qu’il est quelqu’un de secret et de très intelligent. Mais cet entourage très aimant, très cultivé et pour qui le travail est important l’a tout de même en partie forgé.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

De parler aux hommes politiques. La plupart ne voulait pas évoquer Xavier Niel. Approcher la famille Arnault a aussi été difficile. Beaucoup de personnes interviewées nous ont d’ailleurs réclamé l’anonymat.

Pourquoi les politiques ne souhaitaient pas évoquer Niel ?

Je pense qu’il n’y a pas qu’une seule explication. Mais peut-être que certains politiques sont un peu mal à l’aise avec lui, car ils ignorent si Xavier Niel est à gauche ou à droite. De plus, le patron de Free ne fait preuve d’aucune allégeance à qui que ce soit.

Pourquoi le patron de Free et de Monaco Telecom suscite tant de craintes ?

Parce qu’il peut attaquer en justice s’il est mécontent d’un article, comme il a pu le faire avec moi. Et il ne fait pas des procès qu’aux journalistes. Il peut lancer une procédure contre n’importe qui.

Comment est-ce qu’il communique avec les journalistes ?

Malgré la taille de son entreprise, son service de presse se limite à une seule personne. Donc souvent, il répond directement aux journalistes. Des dirigeants de Free répondent aussi, car il ne peut bien évidemment pas être partout et se démultiplier.

Après vous avoir attaqué en justice, il a accepté de vous parler ?

Oui. Ce genre de décision fait partie du personnage, qui est un peu paradoxal. On a donc pu le rencontrer quatre fois, pendant trois heures, au siège d’Iliad, la maison-mère de Free. A une condition : que tout soit “off the record”. On n’a donc pas le droit de citer dans notre livre ce qu’il nous a dit.

C’est dommage !

On a pu négocier. Finalement, sur un livre structuré en 14 chapitres, on a pu intégrer 6 citations. Mais sa volonté de contrôle reste forte.

C’est quel genre d’homme ?

C’est quelqu’un de très secret, qui ne se livre pas. C’est aussi quelqu’un de jamais satisfait et d’inquiet, mais qui ne le montre pas. Ce qui influe sur le rythme auquel il mène sa barque et sur l’ambiance dans laquelle il plonge tout le monde.

Et c’est quel genre de patron ?

C’est quelqu’un d’ambitieux, qui n’a pas froid aux yeux. Tout ça peut paraitre banal pour un entrepreneur de cette envergure. Mais ça reste sa principale caractéristique. Ce qui le distingue de beaucoup d’autres patrons, c’est qu’il souhaite se positionner comme un révolutionnaire, celui qui va casser les prix, celui qui va plus loin que les autres.

On fait parfois le parallèle entre l’histoire de Free et celle d’Apple ?

Au départ, Free c’est trois personnes dans des locaux techniques, avec un fer à souder. Apple a eu une histoire plus longue, puisque cette multinationale américaine a été créée en 1976, alors que Free a été lancé en 1999. Comme Xavier Niel, le patron d’Apple, Steve Jobs, était très exigeant. Mais Jobs était perfectionniste et fan de design, ce qui n’est pas du tout le cas de Niel. Les box de Free n’ont pas un design de folie et sont parfois sujettes à quelques bugs. Mais ce qui compte vraiment pour Xavier Niel, c’est l’efficacité. Il est beaucoup plus terre à terre.

Son réseau est très large ?

Avec le succès, son réseau est devenu très large. Au départ, personne ne le connaissait. Il a été celui qui a cassé les codes et qui a changé la donne. Au départ, il fréquentait des gens du même monde que lui, c’est-à-dire des geeks, des professionnels des réseaux et des télécoms.

Et aujourd’hui ?

Il est passé dans un autre monde. Il voyage en jet privé, il dîne chez Stéphane Richard, le patron d’Orange, il a les numéros de beaucoup de membres du gouvernement, il en tutoie certains… Et il connaît aussi beaucoup de monde à droite. Aujourd’hui, il peut téléphoner à qui il veut. Et ce, même s’il ne fait pas partie du cercle qui possède la Légion d’honneur, car ces distinctions lui sont étrangères.

Il a aussi des ennemis ?

Oui, bien sûr. Il ne s’entend pas avec l’ancien ministre de l’économie, Thierry Breton, par exemple. Il y a aussi eu des frictions avec le directeur général d’Altice, Michel Combes. Les relations avec le patron du groupe de télécommunications Altice, Patrick Drahi, étaient difficiles, mais aujourd’hui ça semble aller mieux (3).

Et avec Vincent Bolloré ?

Il n’y a rien de particulier. Il y a sans doute de la méfiance, mais aussi un grand intérêt de chaque côté.

Les étapes décisives dans sa réussite ?

L’épisode dans le business du minitel rose lui a permis d’accumuler beaucoup d’argent. Ce qui lui a permis ensuite d’imaginer des modèles économiques innovants pour internet. Mais la vraie innovation de Free, c’est la box. L’étape suivante, c’est la téléphonie mobile qui lui a permis de rentrer dans le sérail.

Pourquoi il a investi dans les médias ?

Lorsqu’on lui pose la question, il répond souvent qu’il est pour la liberté de la presse. Il investit dans des médias, qu’ils soient de droite ou de gauche, mais il n’intervient ensuite pas dans le contenu qui est publié. Il n’attend rien en échange de son investissement. Et donc, une fois de plus, il bouscule les habitudes.

La rédaction d’iTélé a mené une grève historique pendant 31 jours : Xavier Niel pourrait racheter cette chaîne d’informations en continu à Vincent Bolloré ?

Je n’ai pas d’informations particulières à ce sujet. D’ailleurs, je ne crois pas qu’iTélé soit à vendre. Mais bien avant ce conflit, Xavier Niel avait dit qu’il était intéressé par une chaîne d’informations en continu. Il parlait alors de LCI. Xavier Niel possède un fonds dédié aux médias qui peut investir n’importe où.

Pourquoi Xavier Niel a racheté Monaco Telecom ?

Chez Free, les grands chantiers en France sont terminés. Je pense ici à la téléphonie fixe et mobile ou au dégroupage ADSL. Alors que la fibre optique a été lancée. Désormais Free est donc bien installé. Du coup, Monaco est une vitrine technologique dans laquelle la 4G a pu être très vite déployée, en collaboration avec l’entreprise chinoise Huawei. Monaco est un laboratoire, un lieu qui permet de montrer au monde entier ce que Free sait faire.

D’autres raisons expliquent le rachat de Monaco Telecom ?

C’était aussi l’occasion pour la Principauté de reprendre une certaine indépendance par rapport à Orange qui gérait le cœur de réseau de Monaco Telecom. Comme Orange, Free est une entreprise française. Mais ça n’est pas Orange…

Bernard Arnault a lui aussi investi dans Monaco Telecom ?

La présence de Nicolas Brunel, un fidèle de Bernard Arnault, au conseil d’administration de Monaco Telecom (4), ne permet pas de démontrer cela. La seule certitude, c’est que Bernard Arnault a pris en juillet 2015 une participation de 5 % dans le capital de la Société des Bains de Mer (SBM), via Louis Vuitton Moët Hennessy (LVMH).

Ses méthodes ont choqué une partie des salariés à son arrivée en Principauté ?

Il s’est passé à peu près la même chose début 2015, lorsque Niel a racheté l’opérateur mobile suisse Salt pour 2,8 milliards de francs suisses à travers son holding NJJ Capital. En général, lorsqu’il rachète une entreprise, il y a des licenciements. L’objectif, c’est d’éviter d’avoir une organisation lourde et hiérarchisée au profit d’une organisation horizontale.

Quand Xavier Niel rachète une entreprise, ce n’est pas pour la revendre en cherchant à faire une plus-value ?

Non, ce n’est pas un financier qui travaille avec ce genre d’objectif. Il aime garder ce qu’il a acquis. Il construit comme on bâtit une maison, avec une croissance organique. Quand certains de ses poulains montent des start-ups, il déteste les voir vendre. Il était par exemple très content de voir le patron de Snapchat, Evan Spiegel, qu’il connaît, refuser les offres de rachat formulées par Google et Facebook.

Que pense Xavier Niel de votre livre ?

Pour le moment, on n’a pas eu de retour de sa part, ni de ses avocats.

 

(1) Xavier Niel, la voie du pirate, de Solveig Godeluck et Emmanuel Paquette (First Editions), 240 pages, 16,95 euros.
(2) Xavier Niel, l’homme Free, de Gilles Sengès (Michel de Maule), 198 pages, 20 euros.
(3) Au mois de juin dernier, Patrick Drahi et Xavier Niel se sont alliés dans les télécoms en Israël. Hot Mobile, qui appartient au propriétaire d’Altice, va louer pendant 10 ans son réseau à Golan Telecom, dont le fondateur de Free est actionnaire à 30 %.
(4) Présidé par Etienne Franzi, le conseil d’administration de Monaco Telecom est composé de Michael Boukobza, Nicolas Brunel, Robert Colle, Xavier Niel, Olivier Rosenfeld et André Saint Mleux.

journalistRaphaël Brun