« Le harcèlement scolaire
est une violence parmi d’autres »

Raphaël Brun
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Le 3 novembre, les écoles de la Principauté ont participé à la journée « non au harcèlement ». Le directeur de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports, Isabelle Bonnal, revient pour Monaco Hebdo sur cette mobilisation unitaire.

Votre bilan de cette journée du 3 novembre ?

Le bilan est très positif pour la deuxième édition de cette journée « non au harcèlement ». Les écoliers, les collégiens et les lycéens ont pu être sensibilisés à la question du harcèlement en milieu scolaire. Et ce, de la plus belle manière.

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Nous avons demandé à chaque établissement de proposer des projets pour cette journée afin de coller au mieux aux besoins du terrain. Je suis donc très satisfaite que cette démarche ait permis de mettre en œuvre des actions éducatives aussi diverses.

Des exemples ?

Le collège Charles III a ainsi organisé des activités adaptées à chaque niveau de classe : production d’un dessin en 6ème, création d’un « mood board » en 5ème, travail d’écriture en 4ème et en 3ème. Le lycée Albert Ier et, en particulier, son foyer socio-éducatif ont mis en place des actions aux formes très variées afin de toucher l’ensemble des élèves : travail d’écriture, scènes « flash » par les apprentis comédiens de l’option théâtre lors de la pause méridienne, vidéos…

Quel était l’objectif ?

L’idée était de ne pas se limiter à la classe, mais d’investir d’autres lieux où les élèves sont davantage disponibles pour entendre les messages de prévention : salles de permanence, restaurant scolaire, cafétéria…

Et dans les écoles primaires ?

Dans les écoles primaires, ce sont les élèves de CM2 qui ont été la cible privilégiée. Les professeurs des écoles ont travaillé avec leurs élèves pour définir cette notion de harcèlement en réalisant des dessins ou des textes sur le sujet. J’ai pu constater moi-même ce temps de réflexion au cours Saint-Maur où les élèves ont réalisé une fiche sur « les bons réflexes face au harcèlement ».

Qu’est-ce qui était recherché avec ces élèves ?

Dans les projets menés le 3 novembre, les établissements scolaires ont tenu à valoriser les capacités d’initiative et de création des élèves. Tous ces jeunes ont été mis dans une posture active pour réfléchir au phénomène du harcèlement. Les réalisations des élèves seront d’ailleurs mises en avant par des affichages et des mises en ligne sur les sites internet des établissements. Je tiens d’ailleurs à féliciter les enseignants, et les équipes de direction et de vie scolaire qui ont rendu possible cette organisation. Leur mobilisation contre le harcèlement est essentielle.

En novembre 2015, vous aviez accordé une interview sur le harcèlement à l’école : y a-t-il du nouveau à ce sujet ?

Le harcèlement, voire le cyber-harcèlement, demeure bien évidemment une préoccupation de chaque instant. Aucun élève ne doit être laissé en situation de harcèlement. C’est pourquoi des mesures concrètes sont mises en place et ont même été renforcées ces dernières années. La politique de prévention menée en partenariat avec l’association « Action Innocence » du CE2 jusqu’à la classe de 3ème se poursuit. De plus, afin de mieux détecter et traiter les cas de harcèlement, un protocole de traitement de ces situations a été élaboré et diffusé aux équipes de direction et de vie scolaire des établissements scolaires en mars dernier.

En quoi consiste ce protocole de traitement des suspicions de harcèlement ?

Le protocole de traitement des suspicions de harcèlement mis en place dans tous les établissements scolaires permet de donner pour la première fois une définition claire et partagée de ce qu’est le harcèlement, à savoir « un acte ou des propos tenus à l’encontre d’une personne dans le but de l’atteindre psychologiquement et/ou physiquement. » La procédure traite de toutes les situations de harcèlement. Chaque acteur est identifié avec une procédure spécifique appliquée pour chacun d’eux : l’élève victime, les témoins, l’élève auteur, les parents d’élèves.

Et c’est efficace ?

Ce document est un guide très utile pour tous les adultes encadrants de l’établissement. Son application a déjà donné des résultats avec un traitement significativement plus rapide des situations.

Et depuis septembre dernier, il y a d’autres nouveautés ?

Depuis cette rentrée, le harcèlement est mentionné explicitement comme une violence dans les règlements intérieurs des établissements scolaires de la Principauté. Tout élève fautif s’expose donc à des punitions ou à des sanctions.

Comment sont traités la plupart des cas de harcèlement scolaire ?

Les cas de harcèlement sont très majoritairement traités au sein même des établissements.

Et pour les cas les plus graves ?

Pour les cas exceptionnellement graves, ma direction dispose d’un chargé de mission de vie scolaire qui est directement en rapport avec un référent harcèlement à la sûreté publique. Si la situation l’exige, un signalement peut être effectué par la direction de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports (DENJS) auprès du procureur général.

Ce dispositif est efficace ?

Dans ce registre, il convient de souligner la collaboration fructueuse entre ma direction et la sûreté publique, dirigée par Richard Marangoni. L’Éducation Nationale possède un référent à la Section des Mineurs qui est Capitaine de Police, ce qui permet une réactivité maximale dans les affaires qui le nécessitent.

Cette collaboration avec la sûreté publique se décline aussi autrement ?

Cette collaboration permet de conduire de nombreuses actions de prévention en partenariat : sécurité routière avec un agent de l’unité police, jeunesse et prévention, conduites à risques avec l’ensemble des divisions de police concernées.

Comment cerner mieux encore ce que pèse le harcèlement scolaire à Monaco ?

Pour mieux appréhender le phénomène du harcèlement qui fait l’objet de beaucoup d’idées plus ou moins fiables, un travail va être mené en ce début d’année scolaire, avec les chefs d’établissement, afin de créer des indicateurs exploitables.

harcèlement scolaire

En 2015, 8 élèves de 4ème sur 400 se déclaraient harcelés, soit 2 % : qu’est-ce qui a été fait pour les aider ?

Je tiens à préciser que le questionnaire qui avait permis de disposer de premiers indicateurs sur le harcèlement à l’école était totalement anonyme. Ce questionnaire et, plus globalement, l’ensemble des actions du plan d’action du gouvernement princier contre le harcèlement en milieu scolaire ont permis de « délier les langues ». Les élèves savent mieux aujourd’hui vers qui se tourner en cas de difficulté.

Ces journées de mobilisation ont aussi un rôle à jouer ?

Des moments comme la journée « Non au harcèlement » permettent souvent à certains élèves de prendre conscience qu’ils sont victimes de harcèlement ou que leurs actes malveillants envers d’autres camarades ont des conséquences graves.

Donc comment ont été aidés ces 8 élèves de 4ème ?

Les élèves victimes de harcèlement bénéficient à Monaco de psychologues scolaires, d’assistantes sociales et d’infirmières, dans chaque établissement, pour les aider à exprimer leur mal-être. En Principauté, l’encadrement des élèves est aussi très important avec des équipes de vie scolaire, nombreuses et compétentes. Ce taux d’encadrement est un facteur important qui permet de détecter les problèmes éventuels en amont.

Les responsables d’établissements scolaires sont aussi sensibilisés ?

N’oublions pas que le harcèlement à l’école est inacceptable, puisqu’il constitue une véritable violence et aucun cas de harcèlement ne peut rester impuni. Les chefs d’établissement ont des consignes claires à ce sujet : les actes de harcèlement sont punis ou sanctionnés à la hauteur des faits constatés.

Avez-vous extrapolé ces résultats aux autres classes pour avoir une idée plus globale de ce problème ?

Extrapoler purement et simplement aux autres niveaux de classe les chiffres constatés en 4ème par un questionnaire n’aurait pas de sens. Ce questionnaire est un indicateur qui s’ajoute aux données dont nous disposons déjà dans le cadre du suivi de la vie scolaire de chaque établissement. Il nous permet d’avoir une vision plus juste des choses.

Le harcèlement scolaire est un thème particulièrement préoccupant ?

Ne perdons pas de vue que le harcèlement est une violence parmi d’autres. Ce sont toutes les violences entre élèves contre lesquelles il faut lutter, qu’elles soient qualifiées de harcèlement ou non. Chaque établissement scolaire doit ainsi constituer un tableau de bord de vie scolaire qui permet d’avoir une vision globale du quotidien.

Quelles mesures de détection ont été mises en place ?

Le fort taux d’encadrement des élèves est déjà un facteur permettant de mieux détecter les conflits entre élèves. Les séances de prévention avec Action Innocence Monaco peuvent aussi permettre d’identifier des élèves en souffrance. Le lien entre les psychologues de l’association et les psychologues scolaires est immédiat, afin d’apporter la réponse adaptée.

Quels conseils donner aux parents pour détecter un cas de harcèlement scolaire ?

Je dirai tout simplement : être à l’écoute de son enfant, échanger avec lui sur son vécu à l’école. Si un parent constate que l’attitude de son enfant change radicalement, je l’invite à le signaler immédiatement à l’établissement scolaire pour voir si cela ne cache pas quelque chose. Cette vigilance est le meilleur conseil à donner aux parents. Il faut aussi contrôler ce que fait son enfant en fonction de son âge, bien entendu.

Que faire face au harcèlement qui peut aussi se dérouler sur les réseaux sociaux ?

Je rappelle que la plupart des réseaux sociaux ne sont pas accessibles légalement avant l’âge de 13 ans. Quand son enfant a le droit d’utiliser les réseaux sociaux, il faut dialoguer régulièrement avec lui pour vérifier qu’il adopte des règles de bon sens : sécuriser son mot de passe, préserver ses données privées, gérer ses paramètres de confidentialité, respecter sa vie privée et celle des autres. C’est par le travail commun entre les familles et l’école que nous arriverons à lutter contre le harcèlement.

 

 

journalistRaphaël Brun