Culture Sélection d’octobre

Raphael Brun
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Je ne suis pas un salaud

d’Emmanuel Finkiel

Confusion. Après une soirée arrosée, Eddie (Nicolas Duvauchelle, impressionnant de justesse) est agressé et se retrouve à l’hôpital. Lorsque la police l’interroge, il croit reconnaître l’un de ses agresseurs, Ahmed. Mais il se trompe. En parallèle, Eddie essaie de reconstruire son couple qui est en train de se déliter. Sa femme (Mélanie Thierry, formidable) lui trouve un emploi dans le magasin d’ameublement où elle travaille. Mais Eddie a déjà perdu pied. Il sombre inexorablement dans la violence. Ce drame social nerveux et quasi-documentaire est appuyé par l’excellente bande son signée Chloé, avec un titre, Word of Word, qui illustre efficacement la confusion mentale dans laquelle se noie Eddie jour après jour.

Je ne suis pas un salaud d’Emmanuel Finkiel, avec Nicolas Duvauchelle, Mélanie Thierry, Maryne Cayon (FRA, 2016, 1h51), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

 

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Mr Gaga sur les pas d’Ohad Naharin

de Tomer Heyman

Secret. Dans ce documentaire, Tomer Heyman suit le célèbre chorégraphe de la Batsheva Dance Company, Ohad Naharin. Ce danseur et chorégraphe israélien de danse contemporaine a imaginé une technique de danse, un langage corporel destiné à tous : la “Gaga dance”. En interrogeant des danseurs de sa troupe, en visionnant des films amateurs liés à l’enfance de Naharin ou en se plongeant dans des extraits de spectacles clés dans son œuvre, ce chorégraphe hors normes se dévoile. Ce qui est une belle prouesse, car Naharin est assez secret. Formé, entre autres, dans les compagnies de Martha Graham et de Maurice Béjart, Ohad Naharin avoue d’ailleurs avoir inventé certaines confessions faites à des journalistes. Pour mieux brouiller les pistes ? Mr Gaga est présenté comme un homme parfois hautain, têtu et courageux. Courageux au point de parfois s’élever contre la politique de son propre pays, Israël.

Mr Gaga sur les pas d’Ohad Naharin de Tomer Heyman, avec Ohad Naharin (ISR/SUE/ALL/HOL, 2016, 1h43), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

 

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Diamant noir

d’Arthur Harari

Vengeance. Après deux courts et un moyen métrage, La main sur la gueule (2007), réussis, Arthur Harari a enfin pu réaliser son premier long métrage. Cette histoire de vengeance dans le milieu des diamantaires à Anvers constitue un sujet très original. Ce microcosme feutré et ses secrets voient débouler Pier Ulmann (Niels Schneider), un jeune voyou parisien, nerveux et bien décidé à venger son père. Les liens familiaux qui ne sauvent de rien, la violence éruptive de certains, le poids de la filiation… Ce film noir glisse vers la tragédie grecque, de la même façon que l’excellent Little Odessa (1994) de James Gray, le fit à son époque. Ce polar très efficace est aussi une histoire d’œil et de main : l’un rivalise avec l’autre, mais tous les deux veulent la même chose. Les diamants, bien sûr.

Diamant noir d’Arthur Harari, avec Niels Schneider, August Diehl, Peter Cloos (FRA, 2016, 1h55), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray).

 

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The Neon Demon

de Nicolas Winding Refn

Narcissisme. Elle est jeune et elle est belle. Lorsque Jesse débarque à Los Angeles pour devenir mannequin, elle suscite envie et convoitise. Après le très bon Only God Forgives (2013), Nicolas Winding Refn s’intéresse cette fois à la célébrité et au narcissisme. Dans The Neon Demon, la couleur dominante est le blanc : la beauté et la pureté sont montrés sous toutes leurs formes, jusqu’au trop plein, jusqu’à l’indigestion. La société du spectacle impose des lumières, des néons, que ces jeunes femmes désirent plus que tout. Et puis, il y a le vide, l’abyssale superficialité sous les dorures. Le rythme est volontairement lent, ce qui n’empêche pas ce thriller contemplatif de glisser progressivement vers l’horreur. Chaque plan, ultra sophistiqué, artificiel, est minutieusement construit, comme une pièce de haute-couture. Pour un film sur l’univers du mannequinat, ça tombe plutôt bien.

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn, avec Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote (USA/DAN/FRA, 2016, 1h57), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray). Sortie le 26 octobre.

 

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Sisters

de Jason Moore

The Party. Ne cherchez plus, le petit plaisir inavouable et totalement coupable de la semaine est ici. Les sœurs Ellis, Kate et Maura ont la quarantaine, mais elles n’ont pas vraiment grandi. Traumatisée par son divorce, Maura passe son temps dans des associations, pendant que Kate, styliste ratée, se voit reprocher son manque de maturité par sa fille. Lorsque leurs parents leur annoncent qu’ils vont vendre la maison de leur enfance, les deux sœurs décident d’organiser une grande fête avec leurs anciens camarades de classe pour faire capoter le deal. Mais leurs ex-amis sont pour la plupart mal en point, notamment Brinda (Maya Rudolph, excellente). Si cette fête n’atteint pas les sommets de The Party (1968) de Blake Edwards, les deux stars de la télévision américaine et du Saturday Night Live, Amy Poehler et Tina Fey, portent ce film et alignent les blagues de mauvais goût. Le refus de grandir est passé à la moulinette trash par un casting très féminin.

Sisters de Jason Moore, avec Amy Poehler, Tina Fey, Maya Rudolph (USA, 2016, 1h58), 9,99 euros (DVD), 14,99 euros (blu-ray).

 

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Love & friendship

de Whit Stillman

Intrigues. Librement adapté d’un court roman épistolaire de Jane Austen (1775-1817), Whit Stillman signe un film extrêmement drôle, ironique et cruel. Lady Susan Vernon (Kate Beckinsale, idéale pour ce rôle) est une jeune veuve sans argent. Elle entreprend donc de marier sa fille (Morfydd Clark) à un homme riche et stupide (Tom Bennett). Tout en cherchant à se recaser avec le jeune et attirant frère de sa belle-sœur, en multipliant intrigues et complots. Belle, intelligente et sans scrupule, Lady Susan Vernon rappelle la marquise de Merteuil, l’humour dévastateur en plus. Loin de condamner son héroïne, Whit Stillman la positionne plutôt comme une observatrice avisée des mœurs de son époque. Très classique, la mise en scène est au service de dialogues extrêmement bien écrits et joués avec conviction et énergie. Love & friendship est un film étonnant, un objet hors du temps. C’est aussi et surtout une superbe réussite.

Love & friendship de Whit Stillman, avec Kate Beckinsale, Chloë Sevigny, Stephen Fry (IRL/FRA/HOL, 2016, 1h33), 18,90 euros (DVD ou blu-ray).

 

BD

Patience

de Daniel Clowes

Intimité. Indiscutablement, Daniel Clowes est un auteur de BD qui compte. Depuis 1990, cette tête de proue de la BD indépendante américaine a récolté une impressionnante série de récompenses, notamment pour Eightball (1989) ou pour Ghost World (1997). Dans cette nouvelle BD, Clowes raconte l’histoire de Jack Barlow, un homme qui cherche à comprendre qui a assassiné sa femme enceinte, Patience. Lorsqu’il trouve un moyen de remonter le temps, il voyage six ans avant le meurtre de sa compagne et découvre des secrets dont il était loin de soupçonner l’existence. Pour sauver Patience, Jack Barlow est prêt à tout, même au pire. Mais cela se justifie-t-il ? C’est moins à la science-fiction (SF) qu’à ses personnages et à leur intimité que s’intéresse Daniel Clowes. Très influencé par l’un des maîtres de la SF, Jack Kirby (1917-1994), Patience est un régal de bout en bout.

Patience de Daniel Clowes (Cornélius, Collection Solange), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Moreau, 192 pages couleurs, 30,50 euros.

 

BD

Ratgod

de Richard Corben

Lovecraft. Connu pour son travail auprès du magazine Heavy Metal, Richard Corben s’est imposé en creusant le sillon de la science-fiction et de l’horreur. Mondes Mutants (1983), Vic & Blood (1989) ou Den (1999-2000). Depuis le début des années 2000, Corben travaille aussi avec les poids lourds de la BD américaine que sont Marvel, Dark Horse ou DC/Vertigo. Avec Ratgod, c’est dans une ambiance inspirée par Howard Philipps Lovecraft (1890-1937) que Richard Corben nous plonge. On suit les aventures du professeur Clark Elwood, qui part à la recherche de la femme dont il est tombé amoureux. Pour cela, il se rend à Lame Dog, un village isolé, où tout va bientôt basculer dans l’horreur et la folie. Les fans d’humour noir apprécieront.

Ratgod de Richard Corben (éditions Delirium), traduit de l’anglais par François Truchaud, 148 pages, 24 euros.

 

livre

Sacrifice/Dahlia noir & rose blanche

de Joyce Carol Oates

Réalisme. Une double dose de Joyce Carol Oates cette semaine, avec la sortie couplée d’un roman, Sacrifice, et d’un recueil de nouvelles, Dahlia noir & rose blanche. L’occasion de montrer qu’à 78 ans, Joyce Carol Oates n’a rien perdu de sa capacité à décrypter les travers de la société américaine. Dans Sacrifice, elle traite du racisme ordinaire, celui qui fait la une des journaux pour disparaitre médiatiquement le lendemain. Six policiers violent une fillette noire, mais la réalité est plus complexe que prévu. Subtile, l’analyse proposée par l’auteur ne se limite pas à une simple opposition raciale, pour emprunter aussi au politique. La même logique est préservée dans Dahlia noir & rose blanche, où les nouvelles ont souvent un fait divers pour origine.

Sacrifice de Joyce Carol Oates (Philippe Rey), roman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, 384 pages, 22 euros.

Dahlia noir & rose blanche de Joyce Carol Oates (Philippe Rey), nouvelles, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché, 336 pages, 22 euros.

 

livre

Frankenstein à Bagdad

d’Ahmed Saadawi

Bagdad. Il fallait oser, il l’a fait. Partir du roman gothique Frankenstein (1818) de Mary Shelley (1797-1851) pour évoquer le drame irakien. Pour son troisième roman, Ahmed Saadawi, parle de la vie à Bagdad et de la violence qui y règne. On se souvient de l’explosion d’un camion piégé à Bagdad, le 2 juillet 2016, qui a fait 324 morts, soit le plus lourd bilan à ce jour pour cette ville. Dans le roman de Saadawi, Hadi, un chiffonnier, construit une créature avec les membres qu’il a récupéré sur les scènes d’attentats. Et cet être va entreprendre de venger les innocents qui composent son corps. Frankenstein à Bagdad est un roman important et salutaire. Car il représente l’occasion enfin donnée de plonger dans le quotidien trop souvent oublié des Bagdadis. Un quotidien fait de souffrances, qui semblent hélas sans fin.

Frankenstein à Bagdad d’Ahmed Saadawi (Piranha), traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, 371 pages, 22,90 euros.

 

livre

Le tunnel aux pigeons – Histoires de ma vie

de John le Carré

Espion. Avant de de s’imposer comme l’un des maîtres du roman d’espionnage, John le Carré, 84 ans, a travaillé dans les années 50 et 60 dès l’âge de 17 ans pour le MI5 et le MI6. Autant dire qu’il sait de quoi il parle. Dans son dernier livre, il raconte ce que beaucoup de fans attendaient, sans trop oser y croire : sa propre vie. Et ça valait la peine d’attendre. Car Le tunnel aux pigeons – Histoires de ma vie est un livre à la fois passionnant et drôle, remplis de personnages absolument incroyables. On ne citera que son père Ronnie, un escroc sans limites connues, qui n’hésite pas à mentir et à tromper tout le monde, y compris sa propre famille. David Cornwell, son vrai nom, n’a pas fini de vous étonner. En revanche, peu ou pas d’informations sur ses activités d’espion. Mais ça, il fallait s’y attendre. Un espion dit rarement la vérité.

Le tunnel aux pigeons – Histoires de ma vie de John le Carré (Seuil), traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, 354 pages, 22 euros.

 

musique

The false foundation

Archive

Post-rock. Depuis 1994, le collectif britannique Archive s’articule avec bonheur autour de Darius Keeler et Danny Griffiths. Rock, eletro, trip hop… Leur musique est aussi mouvante que leur collectif est évolutif. Après Axiom (2014) et Restriction (2015), Archive poursuit son rythme d’un album par an. Le premier extrait Driving in nails, sorte d’hymne electro teinté de post-rock apocalyptique a de quoi surprendre. Malin et inventif, The false foundation s’appuie sur d’incessants changements de rythmes pour créer des ambiances aussi sombres que variées. Le piano du très beau Blue Faces qui ouvre cet album, n’a pas grand chose à voir avec la pop de The false foundation. Le calme de Bright Lights s’oppose à la furie de Stay tribal. Pour voir Archive en concert dans le cadre de son Kings of the false foundation tour, il faudra se rendre à la Fabrique à Milan le 26 novembre, à Paris, à la salle Pleyel, le 29 novembre ou à l’Electric Ballroom à Londres, le 30 novembre.

The false foundation, Archive (Dangervisit Records/Pias), 14,99 euros (CD), 23,99 euros (vinyle).

 

musique

Day out of days (BOF)

Scratch Massive

Cassavetes. Maud Geffray et Sébastien Chenut, Scratch Massive donc, viennent de signer la bande originale du film (BOF) de Zoe Cassavetes, Day out of days (2016). La fille de Gena Rowlands et de John Cassavetes a confié la partie musicale de son film à ce duo de DJ’s et de producteurs parisiens et elle a bien fait. Douze morceaux et 35 minutes de pur bonheur electro, dans une ambiance générale moins sombre que d’habitude, mais toujours aussi planante et nostalgique. Tourné à Los Angeles, le joli clip chargé d’illustrer le titre Turn away, chanté par Tobias Buch, illustre bien cette posture très 80’s, loin, très loin du son martial et quasi-anxiogène de Closer, un excellent titre qui remonte à 2012. Pour le plaisir, on retrouve sur cette BOF le superbe Paris, poussé par la voix du chanteur de Gus Gus, Daniel Agust, et initialement publié sur l’album Nuit de rêve (2012). Scratch Massive sort ce disque sur son tout nouveau label, bORDEL et nous a promis un album « pour le printemps 2017 ». On a hâte.

Day out of days, Scratch Massive (bORDEL/Record Makers), 13,99 euros (CD), 22 euros (vinyle).

 

musique

Echo

Lescop

Double. Personne n’a oublié le très bon titre new wave La forêt, et un premier album paru en 2012. Quatre ans plus tard, revoici l’ancien leader et chanteur du groupe rochelais Asyl, Mathieu Peudupin, plus connu sous le nom de Lescop. Le premier single, Dérangé, est rythmé et froid, façon cold wave, porté par des textes sombres. Autre morceau remarquable, Echo, qui est aussi le titre de ce nouveau disque. Un titre pop et hypnotique, dont le clip signé Antoine Carlier, est un très réussi plan séquence de 5’41, coincé sur le visage d’une jolie jeune femme. On pense là à Etienne Daho, avec qui Antoine Carlier a d’ailleurs travaillé, notamment pour un documentaire à l’occasion de la tournée Diskönoir Tour (2014-2015). Lescop reste aussi proche de Daniel Darc (1959-2013) et de Taxi Girl. Comme le premier album, les 10 titres d’Echo ont été réalisés en compagnie de Johnny Hostile, qui apporte cette fois un supplément de chaleur dans ce disque qui fait la part belle à David Palmer, le double fantasmé de Lescop.

Echo, Lescop (Pop Noire Records/Mercury), 13,99 euros (CD), 17,99 euros (vinyle).

 

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You want it darker

Leonard Cohen

Important. A 82 ans, Leonard Cohen évoque de plus en plus sa disparition. « Comme dirait mon ami et poète Irving Layton (1912-2006) : “Je n’ai pas peur de la mort. Ce sont les préliminaires qui m’inquiètent” » a-t-il même récemment déclaré aux Inrocks, le regard dans le rétroviseur plutôt que tourné vers le futur. You want it darker n’est donc pas un disque joyeux. C’est un album court, avec 9 titres seulement. Le style reste classique, mais c’est le sien, celui d’un chanteur qui en 15 albums studio, depuis Songs of Leonard Cohen en 1967, a su s’imposer avec classe auprès du grand public. Sa voix, toujours aussi belle et grave, reste impressionnante, même si on sent parfois une pointe de fatigue. Traveling light est sans doute le morceau le plus léger de cet album grave, mais important.

You want it darker, Leonard Cohen (Columbia/Sony), 16,99 euros (CD), 27,99 euros (vinyle).

 

musique

Citizen of glass

Agnes Obel

Transparence. Il aura suffit d’un seul album, le premier, Philharmonics (2010), pour que la vie d’Agnes Obel change. Avec 200 000 exemplaires vendus en France, ce disque a eu pour successeur le très beau Aventine, trois ans plus tard. En sortant Citizen of glass, Agnes Obel devrait rencontrer le même succès. Influencée notamment par Claude Debussy (1862-1918) et Erik Satie (1866-1925), cette Danoise expatriée à Berlin revient avec un disque aussi beau que complexe. Le titre a été inspiré par un article de Der Spiegel qui évoquait la surveillance numérique et la transparence toujours plus grande demandée aux citoyens : citizen of glass, citoyens de verre. Cette auteur-compositeur-interprète a utilisé un trautonium, une sorte de synthétiseur qui remonte aux années 30, qui donne des sonorités de verre à certains morceaux, comme Trojan House ou It’s happening again. Sa voix déformée jusqu’à la masculinité sur Familiar est une réussite. Pour voir Agnes Obel en concert, il faudra se rendre à Lyon (20 novembre) ou à Paris (22 novembre).

Citizen of glass, Agnes Obel (Pias), 14,99 euros (CD), 19,99 euros (vinyle).

journalistRaphael Brun