« Une exacerbation de la fête
autour du mariage »

Raphaël Brun
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Le salon international du mariage de Monaco se déroule les 15 et 16 octobre au Grimaldi Forum. La sociologue Florence Maillochon, directrice de recherche au CNRS et auteur d’un livre sur ce sujet (1), explique que si on se marie moins, on en fait désormais un énorme événement.

 

Pourquoi avoir décidé de travailler sur ce sujet ?

J’ai commence à m’intéresser à ce thème au tournant des années 2000, à un moment où on constatait un petit rebond du nombre de mariages en France. Il faut dire que le nombre de mariage baisse depuis les années 70. Du coup, les démographes ont pensé qu’il y aurait un retour de ce rite. Mais ça n’a pas duré. Après 2001, la baisse a repris.

Qu’est-ce qui vous a surpris lors des entretiens que vous avez menés ?

Je me suis rendue compte que les gens ont beaucoup de mal à exprimer les raisons pour lesquelles ils se marient. La plupart du temps, ils font des réponses assez banales et assez peu précises, du type « parce qu’on s’aime » et même « parce que c’est comme ça ». Des raisons qui ne justifient pas qu’on se marie plutôt qu’on se lance dans un Pacs ou qu’on reste tout simplement ensemble, sans rien faire de plus.

Pourquoi se marie-t-on aujourd’hui alors ?

Il y a encore des gens qui sont dans des modèles très classiques : ils veulent fonder une famille, acheter un appartement… Donc ils disent vouloir faire les choses dans l’ordre. Mais ce modèle classique est devenu assez peu fréquent à l’heure actuelle. Certains m’ont dit l’inverse : ils avaient déjà une famille et un appartement, donc il ne leur manquait que le mariage. Enfin, d’autres sont plus vagues.

Quel est le véritable moteur alors ?

Le fait de s’engager devant tout le monde semble être quelque chose d’important. Tous les couples que j’ai vu, c’était des mariages d’amour. Sauf que c’est tellement évident, que les gens ne le disent plus.

Pendant combien de temps avez-vous travaillé ?

Je me suis progressivement intéressée à ce que les gens font pour leur mariage, en me disant que j’y trouverai du sens. En travaillant sur la cérémonie de mariage, on voit tous les changements intervenus depuis 40 ans. C’est un miroir grossissant de pas mal de transformations dans notre société.

Comment avez-vous organisé votre étude ?

J’ai rencontré des gens qui allaient se marier. Je travaille sur ce sujet depuis les années 2000 et mon livre est sorti en 2016. En 15 ans, j’ai pu constater beaucoup de changements dans la cérémonie, les préparatifs et la fête autour du mariage.

Quels sont les principaux changements ?

Depuis la fin des années 90, on constate une exacerbation de la fête autour du mariage. Les futurs mariés portent une grande attention à beaucoup de détails. Avec un objectif en tête : parvenir à faire un mariage personnalisé. Car personne ne veut du mariage de M. et Mme Tout-le-monde.

Et ça marche ?

Finalement, la plupart se retrouvent tous à faire à peu près la même chose : une belle robe, un bon repas… Bref, des codes qui sont très communs.

Comment réussir à faire un mariage vraiment différent alors ?

Depuis une quinzaine d’années, les couples s’intéressent justement aux moindres détails pour tenter d’apporter une touche différente. Vaisselle, nappes, décorations, timing pour chaque activité… Ils cherchent à tout contrôler, du début à la fin. Autre nouveauté : l’invention du mariage avec un thème ou un code couleur, qui remonte à ces dernières années. Avant, les gens se mariaient sans code couleur. Aujourd’hui, c’est devenu indispensable.

Les conséquences de ces nouvelles tendances ?

Tout cela crée un ensemble d’injonctions qui devient démesuré pour les couples qui veulent se marier.

Mais le mariage n’est plus à la mode !

Le nombre d’actes enregistrés a été divisé par deux depuis les années 50. On est passé de 400 000 mariages en France métropolitaine au début des années 70, à 230 000 en 2014.

On s’achemine vers la disparition du mariage ?

Le mariage est une pratique résiliente. Il y a de moins en moins de gens qui se marient, le mariage n’est donc effectivement plus à la mode. Il y a plus de trentenaires qui vivent en couples que de trentenaires mariés. Mais par contre ceux qui se marient encore, en font beaucoup plus et se lancent dans des fêtes souvent spectaculaires.

Vraiment ?

Oui. On remarque d’ailleurs que le nombre d’invités a augmenté en même temps que l’exigence apportée aux mariages. Donc, comme le nombre d’invités augmente, le budget nécessaire est aussi à la hausse. Autre conséquence : même si on ne se marie pas, on peut être invité à beaucoup de mariages.

Les préparatifs d’un mariage se sont allongés, parfois jusqu’à trois ou quatre ans : que fait-on pendant tout ce temps ?

Au début des années 2000, on a vu fleurir des blogs sur internet qui disaient : « Prenez un an pour bien préparer votre mariage. » Progressivement, un glissement s’est produit. Désormais, les gens prennent de plus en plus de temps. Ce qui ne signifie pas qu’ils passent 100 % de leur temps libre à préparer leur mariage pendant quatre ans, bien sûr. Mais la fascination pour le mariage et les détails de cette fête sont tels, qu’ils vont y penser en pointillé pendant toute cette période.

D’autres raisons expliquent cette durée allongée pour préparer son mariage ?

Oui, l’argent. Le budget d’organisation pour un mariage a augmenté. Du coup, les futurs mariés ont parfois besoin de plus de temps pour réunir la somme nécessaire. Ils mettent de l’argent de côté, ils économisent ou bien ils profitent des bonnes affaires qui se présentent. Ce qui leur permet d’acheter progressivement ce dont ils ont besoin.

Les futurs mariés se mettent aussi en scène sur internet ?

Il y avait sans doute un terreau favorable, mais internet joue un rôle. Internet a contribué à diffuser les normes : qu’est-ce qu’il faut faire et qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour réussir son mariage ? L’idée, c’est aussi de chercher à faire envie.

C’est-à-dire ?

Les couples qui sont le plus vus sur internet sont ceux qui sont les plus photogéniques et qui font les mariages les plus spectaculaires. Ils donnent alors l’impression que réussir un mariage très personnalisé est à la portée de tout le monde.

Et c’est faux ?

C’est peut-être à la portée de tout le monde, mais c’est quand même plus facile avec un portefeuille bien rempli…

Les stéréotypes restent très présents, notamment lors des préparatifs du mariage ?

Non seulement on reproduit les stéréotypes, mais dans certains cas, on en produit de nouveaux, ce qui est encore plus alarmant… Pendant les préparatifs du mariage, on conforte les inégalités que l’on trouve dans la sphère domestique. La plupart des gens qui se marient vivent déjà en couple, donc ils connaissent déjà la difficulté à partager les tâches ménagères.

Comment se répartissent les rôles ?

D’une façon générale, des études montrent que les gens mariés ont des rôles masculins et féminins un peu plus classiques que dans les couples pacsés. En moyenne, les femmes en font plus que les hommes. Mais elles en font encore un peu plus dans le cadre d’un couple marié.

Le partage homme-femme des tâches n’existe pas de façon équitable dans la préparation d’un mariage ?

Quand on interroge des futurs mariés, ils tiennent un discours souvent très égalitaire du type « on fait tout ensemble », avec des valeurs de partage et d’équité.

Et ça ne marche pas ?

Préparer un mariage, c’est presque un travail de cadre ou de petit entrepreneur. Ça consiste à prendre des rendez-vous, à faire des études de marché, à gérer plusieurs contacts en même temps… C’est donc un travail de gestion de projet qui n’est a priori pas étiqueté comme un travail forcément féminin. Et pourtant, ce sont les femmes qui le portent entièrement. Et cela parfois au détriment de leur propre activité professionnelle, ou même de leur santé. Car certaines femmes se mettent une pression très importante, parce qu’elles préparent « le plus beau jour de leur vie ».

Mais c’est un plaisir de préparer son mariage !

Au départ, oui, c’est agréable. Car pour la plupart des femmes, c’est un plaisir de regarder des robes de mariées. Mais au fil du temps, cette passion se transforme en passion christique, pour devenir un véritable chemin de croix. Une épreuve prend alors forme.

Dans ce cas, les familles ou les amis peuvent apporter leur aide !

La famille peut aider, bien sûr. Mais elle est toujours suspectée de vouloir imposer ses choix. Du coup, des tensions peuvent voir le jour dans les familles. Quant aux amis, au fil du temps, ils finissent par en avoir assez d’entendre parler du mariage.

Quel est le véritable enjeu d’un mariage, aujourd’hui ?

L’idéal, c’est de parvenir à faire un mariage à son image. Et quand c’est le cas, cela donne l’image d’un couple parfait. C’est donc un enjeu fort. Mais cet enjeu n’est pas totalement conscient. Car cela n’est pas forcément la quête première des futurs mariés.

Quel est l’objectif premier, alors ?

Souvent, la quête première, c’est de réussir une belle fête pour la partager avec d’autres personnes. Aujourd’hui, lorsqu’on veut se marier, il est devenu difficile de renoncer à l’organisation d’une fête spectaculaire. Peu de gens se marient en petit comité. L’idée n’est pas forcément d’en mettre plein la vue à tout le monde et d’être le plus beau couple de l’univers. Il n’y a donc pas qu’un objectif narcissique.

Mais cet objectif narcissique existe aussi, parfois ?

Oui. On est parfois plus orienté vers le spectacle et l’apparence que sur la convivialité. En tant que sociologue, on ne peut pas ignorer cette tendance qui est très générale dans notre société et qui dépasse le cas du couple et du mariage. Notre société nous pousse à montrer notre individualité, notre originalité. Aujourd’hui, on doit tous être performants, que ce soit au travail, dans son couple ou dans sa vie de famille. Le mariage n’échappe pas à cette tendance.

Le mariage n’est plus forcément le commencement de la vie de couple ?

Dans 95 % des cas, le mariage n’est en effet plus le commencement de la vie de couple. Alors que dans les années 70, très peu de couples cohabitaient avant le mariage. Donc, même si à cette époque les gens ne croyaient pas vraiment dans le mariage, face à la pression sociale, ils se mariaient tout de même. Ceux qui étaient contre se mariaient à la va-vite et en petit comité. Ce qui leur permettait ensuite d’atteindre le but final, qui était de pouvoir emménager en tant que couple.

C’est pour ça que vous avez déclaré qu’aujourd’hui, « se marier est devenu plus important qu’être marié » ?

Ce n’est peut-être pas devenu plus important. Mais se marier est devenu aussi important qu’être marié. Car aujourd’hui, le mariage n’est plus nécessaire pour vivre ensemble.

La cérémonie permet tout de même de construire l’identité du couple ?

Quand on réfléchit pendant un an ou deux à son mariage, cela contribue en effet à la construction de l’identité de son couple. Car tout n’est pas vain et narcissique dans cet acte. Même si tout n’est pas conscient et réfléchi, il y a un an ou plus de réflexion. Que ce soit autour des goûts qu’un couple a en commun ou sur ce que l’on va imposer aux invités.

Dans les couples rencontrés, quelle est la part de ceux qui déclarent se marier pour des raisons patrimoniales ?

Personne ne dit qu’il va se marier pour des raisons économiques ou administratives, pour profiter du rapprochement de conjoint par exemple. Ces raisons économiques sont indicibles, mais elles existent. On s’en rend compte en voyant les statistiques. De toute façon, les gens qui se marient ne sont pas les mêmes que ceux qui font un Pacs.

Quelles sont les différences entre ceux qui se marient et ceux qui choisissent le Pacs ?

Ceux qui choisissent le mariage disposent généralement d’un patrimoine plus important. Ils sont souvent un peu plus riches et plus libéraux. On trouve beaucoup de cadres privés et d’artisans par exemple. Le mariage permet alors de protéger l’un, l’autre ou les deux conjoints et règle de façon plus stricte que le Pacs les questions liées à l’argent. Ce sont aussi des gens avec des valeurs beaucoup plus traditionnelles, notamment sur le rôle de la femme, de l’homme et de la famille.

Les couples homosexuels qui se marient ont la même approche du mariage ?

Je n’ai travaillé que sur les couples hétérosexuels. Mais cela doit être quelque peu différent, car il y a aussi un enjeu politique derrière le mariage homosexuel qu’il n’y pas derrière un mariage hétérosexuel. Il y a un enjeu de reconnaissance. Du coup, il y a un certain nombre d’homosexuels qui ne se seraient pas forcément mariés s’ils avaient été hétérosexuels, car ils ont un profil social plus proche du Pacs ou de l’union libre.

Vraiment ?

Oui, car il y a un engagement politique, avec une quête de droits qui, pour certains, les pousse à se marier. Du coup, il est difficile d’établir une comparaison avec les mariages hétérosexuels. Mais peut-être que dans 10 ans, ce côté militant aura disparu. Ce qui permettra alors de comparer plus efficacement.

Qu’avez-vous pensé du débat sur le mariage homosexuel en France ?

Reconnaître les droits des couples et des homosexuels me semble tout à fait intéressant et primordial. Mais reconnaître un droit à un couple fondé sur une division sexuelle, ça interpelle. Aujourd’hui, il y a environ 8 000 mariages homosexuels par an. Donc ceux qui ont peur sont rassurés. Car 8 000 mariages homosexuels sur un total de 230 000 mariages par an, c’est très peu.

Le débat n’a donc pas été celui que vous espériez ?

Il aurait fallu profiter de ce débat pour remettre à plat la législation sur le Pacs, l’union libre et le mariage pour repenser de façon globale l’ensemble. Car tout cela aboutit à des « presque couples », « pseudo couples » ou « vrais couples ». À un moment où la notion de famille est en train de considérablement changer, le moment aurait été le bon pour mener cette réflexion.

 

La passion du mariage, de Florence Maillochon

(1) La passion du mariage, de Florence Maillochon (PUF, Collection Le lien social), 400 pages, 27 euros.

journalistRaphaël Brun