« Ne laisser aucun élève
au bord du chemin »

Raphaël Brun
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Bilan de la rentrée scolaire, réforme des collèges, plan numérique, travaux au stade Louis II, menace terroriste… Isabelle Bonnal, directeur de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports, répond aux questions de Monaco Hebdo.

 

Les résultats à la session 2016 du bac ont été très bons ?

Ils confirment l’excellence du système éducatif monégasque : 100 % de réussite au baccalauréat général, plus de 96 % de réussite au bac technologique et près de 98 % des élèves reçus au bac professionnel. Pour les BTS, 100 % de réussite pour le BTS assistant manager et celui de comptabilité et gestion des organisations, ainsi que 92 % pour les deux options du BTS hôtellerie.

Comment expliquer ce succès ?

D’abord grâce à un corps enseignant de grande qualité grâce à une politique exigeante de recrutement, des enseignants ayant le Capes ou l’agrégation, et des compétences complémentaires, comme des certifications en langues étrangères, ou une expertise dans le domaine du numérique éducatif. Par ailleurs, les moyens humains et financiers nous permettent de maintenir des effectifs de classe volontairement limités pour faciliter l’individualisation de la pédagogie.

Les effectifs sont de combien ?

La moyenne d’élèves par classe est de 23 élèves en primaire et secondaire. Dans ce contexte, les élèves peuvent alors, en tant que de besoin, bénéficier d’un parcours personnalisé adapté à leurs besoins, l’objectif étant de ne laisser aucun élève au bord du chemin.

Que faites-vous pour les élèves en difficulté ?

Les élèves à besoins pédagogiques et éducatifs particuliers peuvent profiter de plusieurs dispositifs de prise en charge, avec des programmes personnalisés, des classes d’adaptation… L’ensemble de ces aides permet de mieux accompagner ces élèves, de les motiver, de les valoriser et de créer les conditions de leur réussite scolaire.

Un exemple ?

Un intérêt particulier est porté sur ce qu’on appelle la « vie scolaire ». Il est important que les élèves se sentent bien à l’école. Pour accroître le bien-être des élèves, l’équipe éducative est étoffée dans tous les établissements : surveillants, aides-maternelles, conseillers d’éducation, conseillers d’orientation, psychologues scolaires, assistantes sociales, infirmières… Ce qui permet de détecter rapidement les situations délicates. Enfin, les élèves bénéficient d’infrastructures scolaires et d’équipement de grande qualité, avec des opérations régulières d’entretien et de rénovation.

La rentrée, c’était il y a un mois : avec le recul, tout s’est bien passé ?

Elle s’est déroulée de manière ordonnée et sereine, à la satisfaction de tous. La poursuite et le renforcement de la sécurité des établissements scolaires, le déploiement en masse d’équipements numériques, la rénovation des infrastructures, entre autres, y ont contribué.

Avec 148 jours de congés annuels, contre 133 en France, cela n’entraîne-t-il pas des semaines plus denses, voire des retards dans le suivi des programmes ?

Effectivement, les élèves bénéficient, pour l’année 2016-2017, de 15 jours de congés supplémentaires par rapport à la France, notamment pour les vacances d’été : 72 jours contre 58 pour la France. Mais les résultats obtenus sont de nature à nous rassurer sur la tenue des programmes. Il s’agit de tenir compte d’une réalité : celle de l’absentéisme des élèves lors de la dernière semaine de classe, un absentéisme difficile à juguler alors que les programmes scolaires sont achevés.

En Principauté, le poids du cartable est un problème ?

Cette question concerne surtout les collégiens. Le gouvernement princier a mis en place depuis plusieurs années un dispositif d’allégement des cartables : le collège Charles III achète les manuels, un pour deux élèves, pour tous les collégiens de la 6ème à la 3ème. Les élèves peuvent ainsi garder leurs exemplaires personnels à leur domicile et limiter ainsi le poids des cartables au quotidien. La liste standardisée des fournitures scolaires pour rationaliser les besoins et ainsi privilégier les cahiers ou classeurs de faible épaisseur va dans le bon sens d’une harmonisation.

Pourquoi ne pas avoir adopté les manuels numériques ?

Les manuels numériques sont déjà utilisés dans les établissements scolaires selon la demande des enseignants. Mais, même si les éditeurs font des efforts, des obstacles techniques demeurent. Et il faut attendre encore un peu pour disposer de manuels numériques résolument interactifs et faciles à utiliser.

Deux ans après le lancement du plan du numérique à l’école, quel est aujourd’hui le niveau d’équipements numériques dans les établissements scolaires de Monaco ?

La Principauté fait aujourd’hui partie d’un des pays les mieux dotés en matière d’équipements numériques éducatifs. Pour ne prendre que l’exemple des vidéoprojecteurs interactifs (VPI) et des tableaux blancs interactifs (TBI), le taux d’équipement est d’un VPI-TBI pour 22 élèves en primaire, et d’un VPI pour 16 élèves au collège Charles III.

Est-ce que le numérique a déjà modifié les enseignements à Monaco ?

L’apprentissage par le numérique prend de l’ampleur dans nos établissements scolaires et les pratiques pédagogiques évoluent progressivement. Toutefois, ce n’est pas parce qu’il y a des équipements numériques que l’on doit s’en servir pour toutes les situations d’apprentissage. Le numérique doit être utilisé par l’enseignant s’il apporte une valeur ajoutée avérée pour faire progresser les élèves. L’outil numérique est un moyen, non une fin.

Comment les enfants s’adaptent-ils ?

Le numérique permet aux élèves d’apprendre avec davantage de plaisir. Ces derniers s’adaptent facilement aux outils numériques, ce qui a manifestement un impact très positif sur leur envie d’apprendre, même si les élèves ont aussi besoin de s’approprier ces nouveaux équipements qu’ils ont l’habitude d’utiliser plutôt pour leurs loisirs à la maison.

Quel est le bilan ?

À ce stade, le bilan est positif. L’arrivée des tablettes numériques représente un complément pédagogique pour mieux apprendre, mais il n’est pas question de remplacer le cahier par la tablette. L’écriture manuscrite reste un objectif prioritaire qui est inscrit dans les programmes. Il n’est donc pas question de l’abandonner. Le programme du cycle 3, par exemple, prévoit une pratique quotidienne de l’écriture et met l’accent sur la maîtrise des gestes graphiques.

La grande nouveauté de cette rentrée, c’est la réforme du collège qui a provoqué beaucoup d’inquiétudes chez les enseignants et les parents en France : comment cette réforme est-elle perçue à Monaco ?

La mise en œuvre de cette réforme se déroule dans des conditions sereines, car elle a été largement préparée en amont. Les personnels enseignants et encadrants ont eu un programme de formations sur le contenu de la réforme en 2015-2016. La mise en place d’un cycle 3 regroupant le CM1, le CM2 et la 6ème n’a pas été une révolution, puisque les écoles et collèges travaillent ensemble depuis plusieurs années pour faciliter la transition vers la classe de 6ème. Ce lien est désormais renforcé. Une programmation harmonisée en français et en maths sur les 3 années du cycle a été ainsi élaborée et sera mise en œuvre dès la rentrée 2016.

Cette réforme du collège a pris une coloration monégasque, au passage ?

La réforme du collège est mise en œuvre en Principauté en respectant les spécificités monégasques et en conservant les moyens horaires des enseignements fondamentaux. La palette d’enseignements linguistiques est maintenue : option internationale, anglais+, section européenne, LV1 bis. Le latin et le grec conservent les mêmes volumes horaires. Un enseignement pratique interdisciplinaire (EPI) est consacré au patrimoine et à la langue monégasque en 4ème. La réforme du collège apporte même un plus, en généralisant l’accompagnement personnalisé à tous les niveaux du collège.

EPI, AP… N’avez-vous pas peur de perdre les parents d’élèves avec ces nouveaux enseignements transversaux ?

Concernant ces nouveaux dispositifs, je tiens à vous rassurer : les emplois du temps seront tout aussi lisibles que les années précédentes. Les élèves et leurs parents ont été informés et accompagnés. Les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) vont constituer un cadre plus formel pour l’intégration de projets transversaux qui existaient déjà. En ce qui concerne l’Aide Personnalisée (AP), un soutien scolaire était déjà proposé aux élèves dans certains niveaux. Sa généralisation à tous les niveaux permettra d’offrir aux élèves des outils individualisés pour leur réussite scolaire.

Pourquoi chaque année les enfants préparent de nombreux événements caritatifs et humanitaires à l’école sous forme de dispositifs pédagogiques ?

L’école a pour mission de transmettre et de construire des savoirs, mais également de préparer l’adulte de demain à vivre en société, à devenir un adulte responsable. Les pratiques concrètes sont encouragées, et ne se transmettent pas uniquement par l’enseignement « traditionnel » ou les activités pédagogiques. Ces dispositifs ne sont pas déconnectés des enseignements disciplinaires. Ils sont des outils pour étayer les enseignements. Loin d’être un supplément d’âme, ces actions solidaires sont véritablement complémentaires des cours. Et n’alourdissent en rien les emplois du temps.

L’orientation des jeunes est une priorité ?

Bien sûr. D’ailleurs, un poste supplémentaire de conseiller d’orientation a été créé à la rentrée 2016. Le Livret Personnel d’Orientation (LPO) lancé depuis 2013 au collège sera mis en place dans les lycées à partir de cette année. L’Agora des Métiers sera aussi un événement phare de cette année scolaire, pour permettre aux collégiens de 3ème de mieux connaître les différents métiers et les secteurs professionnels.

Les établissements scolaires de la Principauté sont touchés par l’absentéisme des professeurs ?

Les absences d’enseignants existent en Principauté. Mais leur nombre est faible. Quand il y en a, nous sommes très réactifs. Dans la mesure du possible, une solution de remplacement du professeur absent par un collègue enseignant de l’établissement est toujours privilégiée. Si cela n’est pas possible ou si l’absence est d’une durée trop importante, il est fait appel à des enseignants suppléants. Ces derniers doivent être nécessairement diplômés et leur inscription sur la liste de suppléants fait l’objet d’un examen attentif préalable pour s’assurer de leur qualité professionnelle.

Avec la loi sur le rythme scolaire, passée en 2013 en France, le gouvernement français désirait inclure davantage d’activités physiques à l’école : aviez-vous suivi cette volonté ?

Tout d’abord, il est important de rappeler que la Principauté de Monaco n’est pas concernée par cette loi française. Monaco favorise la pratique du sport scolaire et du sport amateur : ce sont deux grands axes spécifiques à notre pays. Chaque élève du primaire et du collège suit 3 à 4 heures de cours d’Éducation Physique et Sportive (EPS) par semaine et les lycéens entre 2 et 3 heures, avec des activités inédites comme le sauvetage en mer ou de l’initiation au stand de tir, de l’escrime.

Et ça marche ?

Ces conditions, extrêmement favorables, ont pour conséquence de créer un réel engouement pour le sport. D’ailleurs, près de 25 % des élèves du secondaire sont inscrits à l’Union Nationale du Sport Scolaire (UNSS) et représentent Monaco à de nombreuses compétitions inscrites au calendrier. Pour les élèves inscrits dans un groupement sportif de la Principauté, des classes à horaires aménagés pour la pratique du sport intensif (au moins 8 heures d’entraînement par semaine) et du sport élite (au moins 20 heures d’entraînement par semaine) ont été mises en place. Cet aménagement permet au bénéficiaire de concilier une scolarité quasi normale et une pratique sportive intensive avec les entraînements hebdomadaires que cela suppose.

Vous avez des chiffres pour 2016-2017 ?

Pour 2016-2017, 130 élèves bénéficient d’un aménagement (des classes de 6ème à la 1ère) et 25 élèves pour la pratique du sport élite (en seconde, 1ère et terminale), soit pour cette dernière catégorie 0,4 % de la population scolaire.

Est-ce quelque chose qui pourrait être inclus dans le projet de loi monégasque sur le sport ?

Un des objectifs du projet de loi sur le sport à Monaco est de donner un cadre juridique à l’organisation et à la pratique du sport scolaire et associatif en Principauté.

Quand démarrera la réhabilitation du stade Louis-II, qui est un outil de travail important pour les écoles ?

La Direction de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sport (DENJS) est chargée de mettre en œuvre la politique du sport scolaire, et a la tutelle sur le sport amateur en Principauté, ainsi que sur le stade Louis II et sur l’espace Saint-Antoine. Elle participe donc activement aux réunions de réflexion sur la restructuration de ce bâtiment dans le cadre d’un comité de pilotage ad hoc animé par le département de l’Intérieur. Quant aux travaux, ils ont démarré dès cet été par la rénovation et la mise à niveau de la salle omnisports désormais homologuée pour accueillir des rencontres de basket au plus haut niveau. Ces travaux se poursuivront en 2017, avec notamment la réhabilitation du centre nautique Albert II.

Suite aux attentats et pour faire face à la menace terroriste, le gouvernement français a renforcé les mesures de sécurité autour des écoles : et à Monaco ?

La sécurité est une préoccupation constante du gouvernement. L’an dernier déjà, des mesures avaient été rappelées et renforcées, comme l’utilisation d’une entrée unique pour les établissements disposant de plusieurs accès ou l’interdiction de stationner aux abords des écoles, collèges et lycées. Ces consignes ont été rappelées avant la rentrée à tous les chefs d’établissement, pour rassurer les élèves, les familles et le personnel. La question a bien entendu été traitée de manière prioritaire mais en veillant à ne pas créer de climat anxiogène ou générateur de stress.

Des exercices de simulation « attentat-intrusion » doivent être menés dans les établissements en France : des mesures similaires sont aussi prévues à Monaco ?

Au cours du premier trimestre, aura lieu un exercice « intrusion », qui s’ajoutera aux exercices du plan particulier de mise en sûreté (PPMS) pratiqués annuellement, cet exercice étant prévu en France en remplacement de l’exercice du premier trimestre. Les établissements scolaires ont reçu des fiches rédigées par la direction de la sûreté publique relatives à la conduite à tenir en cas d’intrusion, de colis suspect ou les principes à respecter en matière de vigilance. La taille du pays permet une collaboration permanente et rapide entre les services concernés.

L’attentat de Nice va être abordé ?

Après les événements tragiques survenus en France au cours de la précédente année scolaire, la question a bien entendu été abordée dès le lendemain dans les établissements scolaires, avec une approche et une sensibilité adaptées à chaque niveau de classe. Pour Nice, nous sommes dans une configuration différente dans la mesure où ce drame a eu lieu pendant les vacances d’été, il y a deux mois.

Quelles consignes ont été données aux enseignants à ce sujet ?

Certains de nos élèves ou de nos personnels ont pu être touchés dans leur sphère familiale et il n’est pas question de raviver des douleurs certainement encore très présentes chez quelques-uns. Toutefois, si à l’occasion de l’exercice « intrusion » par exemple, ou à tout autre moment la question était abordée par un élève, il y serait bien entendu répondu. J’ajouterai que nous avons la chance d’avoir, dans chaque établissement, une équipe psycho-sociale, qui peut à tout moment intervenir auprès d’un élève ou d’un groupe. Ce qui permet à chacun d’être soutenu, si nécessaire.

 

journalistRaphaël Brun