« Les partis politiques
ne font que diviser »

Raphaël Brun
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Marc Burini, vice-président du Conseil national, détaille pour Monaco Hebdo les principaux enjeux du budget rectificatif 2016 qui sera discuté les 3, 4 et 10 octobre. Interview.

 

Dans quel état d’esprit abordez-vous le budget rectificatif 2016 ?

Je l’aborde de façon laborieuse et sereine. En amont des séances publiques, des réunions ont eu lieu avec le gouvernement dès le début du mois de septembre afin de répondre et de débattre des questions de la commission des finances. Nous nous sommes déjà vus avec l’exécutif pendant plus de 20 heures pour discuter de cette loi de finance. La préparation des budgets de manière générale et les séances publiques, sont toujours des rendez-vous bi-annuel importants. En l’occurrence, le budget rectificatif est l’occasion de faire un point d’étape sur l’action publique au cours des neuf premiers mois de l’année. Il permet aussi un suivi des engagements pris par le gouvernement lors du budget primitif.

Depuis le changement de président à la tête du Conseil national, qu’est-ce qui a vraiment changé ?

La gouvernance a changé et donc la façon de fonctionner. Une fois les priorités et les orientations politiques définies, chaque président de commission organise son travail et se fixe des objectifs et des délais.

L’avantage de cette méthode ?

L’information circule mieux : aussi bien entre les élus qu’avec le gouvernement. Nous croyons avec Christophe Steiner qu’il ne sert à rien de se cacher des choses tant entre nous qu’avec l’exécutif. Si nous n’échangeons pas régulièrement, et si nous nous faisons des cachotteries, tôt ou tard en résulte ressentiment et frustration, c’est-à-dire le nid de conflits pouvant mener à des situations de non retour. De plus, je ne veux pas parler en leur nom, mais je sens profondément qu’aujourd’hui les équipes du Conseil national sont très motivées. L’ambiance est apaisée. Nous sommes au travail.

Les relations avec Laurent Nouvion et Horizon Monaco sont désormais apaisées ?

Il faudrait leur demander. Mais je peux assurer que nous tendons la main aux élus de tout « horizon ». Tout d’abord parce que tous sont élus par les Monégasques, que chacun les représente et qu’il faut respecter et inclure tout le monde. Ayant été minoritaire pendant cinq ans, je le crois profondément. Ensuite, si d’aucuns refusent de serrer la main qui leur est tendue, au sens propre ou figuré, c’est à la fois dommage et dommageable pour le Conseil national.

Quel paysage politique voyez-vous se dessiner pour cette fin de mandat ?

Il paraît prématuré de dessiner quoi que ce soit aujourd’hui. En revanche, je pense que dès le printemps prochain, nous verrons bourgeonner les prémices des mouvements électoraux. J’espère que pour certains « l’enflure de l’être » ne sera pas le moteur principal de leur candidature. Sans quoi la politique devient une passion inutile au service du soi.

Vos attentes par rapport à cette période pré-électorale ?

J’espère aussi qu’au printemps, les partis ne feront pas trop florès. Dans une petite communauté nationale comme la nôtre, je me suis rendu compte qu’ils ne font que diviser — alors qu’il faut rassembler — surtout s’ils sont constitués à la gloire d’un seul. Je crois même qu’au-delà de nos frontières et dans des pays bien plus grands, les électeurs rejettent de plus en plus ces structures et leurs caciques.

Ce budget rectificatif est surtout technique : il n’y a finalement que des ajustements à la marge ?

En fait le budget primitif est un document prévisionnel, une hypothèse en quelque sorte. Le budget rectificatif doit actualiser ou corriger en adaptant cette prévision à la lumière des faits nouveaux pouvant entraîner des modifications de crédits. L’esprit d’un rectificatif devrait justement être d’opérer des ajustements à la marge. Alors que le primitif fixe les grandes orientations de l’exercice à venir, présente le programme triennal d’équipement et le programme gouvernemental d’action.

Que dit ce budget rectificatif 2016, dans ses grandes lignes ?

Ce budget rectificatif est présenté en excédent de 14 millions d’euros, soit 6 millions de plus que le primitif. Outre les inscriptions techniques, le gouvernement a décidé de faire racheter par le Fonds de Réserve Constitutionnel (FRC), les ambassades qui avaient été acquises par le budget. A elle seule, cette opération représente une recette de 31 millions d’euros. Cela n’est ni marginal, ni considéré par la commission des finances comme une recette résultant d’une croissance de notre économie.

Sur le plan politique, ce budget permet de suivre les engagements pris au primitif : globalement, êtes-vous satisfait des promesses du gouvernement ?

Effectivement, ce rendez-vous politique permet non seulement de faire un point d’étape, mais aussi de poser des jalons pour le budget primitif 2017. Parmi les engagements importants, lors du primitif, la commission des finances avait demandé au gouvernement de prendre position sur l’opération Ida. Je dois dire la satisfaction de la majorité sur ce dossier, car le ministre d’Etat a su prendre une décision ambitieuse en arbitrant en faveur de la restructuration la plus large possible du quartier Plati. Je tiens aussi à dire que Jean-Michel Cucchi, président de la commission du logement, a été très impliqué et a porté ce dossier depuis le début le début de la mandature. J’espère qu’il sera écouté par l’exécutif au cours des différentes phases d’études de l’opération. Mais au-delà de cette décision, c’est la méthode que nous appelions de nos vœux qui est primordiale.

Pourquoi ?

Parce qu’une étude urbanistique a été menée en amont. En effet depuis des années, je pense que l’aménagement de l’espace urbain, les accès, les conditions de vie, la gestion de la cité ne sont souvent pas assez étudiés comme préalable à toute décision d’opération d’envergure. Les métiers d’urbaniste et d’architecte sont des métiers différents bien que complémentaires. Nous avons ainsi « posé » un gratte-ciel dans un quartier qui n’a pas été intégralement repensé a priori. Dans le futur, je crois que cette démarche devra absolument être privilégiée dans le cadre des remembrements des quartiers que nous seront forcément amenés à faire dans les décennies à venir.

Où en est-on aujourd’hui dans le domaine du logement ?

Outre les grandes constructions telles que l’opération Engelin ou Testimonio II comportant plus de 100 appartements, nous prônons la construction d’opérations dites intermédiaires, entre 20 et 30 appartements. Nous avons obtenus deux opérations de ce type à Saint-Roman et dans le quartier Plati.

Vous êtes satisfait ?

Le gouvernement en avait promis trois et nous allons discuter des possibilités et des pistes proposées par le gouvernement lors du budget primitif pour l’opération manquante. De plus, il est nécessaire de rénover plus rapidement les appartements restitués par les foyers ainsi que ceux préemptés par l’Etat dans le secteur protégé : ils constituent une réserve avant la livraison de grosses opérations nouvelles et leurs délais de rotation doivent être accélérés.

Quoi d’autre ?

La majorité a déposé une proposition de loi pour que les Monégasques puissent avoir des mensualités sur leurs Contrats Habitation Capitalisation (CHC) plus conformes à la réalité des taux d’intérêts actuels. En effet, le taux est fixe actuellement et nous proposons un taux variable. À titre d’exemple pour un appartement d’une valeur de 300 000 euros, l’économie annuelle serait de près de 4 000 euros.

La politique des travaux engagée par le gouvernement est-elle pertinente ?

Il est temps de prendre du recul et le temps de la réflexion pour savoir si tout est pertinent et viable financièrement. Dans le rapport du budget primitif, j’avais demandé qu’une séance privée sur les grands travaux se tienne avant la fin du premier semestre, ainsi qu’une présentation de la gestion des plannings. Effectivement, eu égard à la complexité croissante, à l’impact sur notre cadre de vie et à la charge future sur les deniers publics que représente l’ensemble des opérations d’équipements publics, il est temps que Conseil national et gouvernement débattent autour d’un document cadre, prospectif, sur les chantiers programmés sur plusieurs années.

Selon quelles orientations ?

Il me paraît indispensable aujourd’hui de fixer les opérations sur 5 à 10 ans afin de mieux appréhender les priorités pour Monaco et d’effectuer d’éventuels arbitrages en toute transparence et sans dogmatisme : en fait discuter du faisable, du possible, et du supportable en termes de qualité de vie et de finances publiques. C’est pourquoi, j’ai suggéré que la prochaine commission plénière d’étude relative aux grands travaux soit orientée en ce sens.

Où en est-on pour le parking des Spélugues, qui avait été obtenu par compensation du vote de la loi de désaffectation du Sporting d’hiver ?

Voilà un très bon exemple de ce qui ne doit absolument plus se faire ! Au moment de la désaffectation, le Conseil national avait souhaité — ce qui semblait d’une imparable logique — que deux à trois étages en sous-sol supplémentaires soient creusés sous la dalle du Sporting d’hiver afin d’augmenter l’offre de parkings publics dans cette zone.

Et que s’est-il passé ensuite ?

La Société des Bains de Mer (SBM) avait refusé cette solution et l’Etat, actionnaire majoritaire, n’avait pas joué son rôle en pesant de tout son poids dans cette décision. C’est pour cela que la construction du parking des Spélugues comportant 400 places a été proposée – sans apparemment d’études préalables – et cette solution palliative avait été retenue.

Où en est-on aujourd’hui ?

Deux ans plus tard, nous apprenons que la réalisation de cet ouvrage induit des contraintes nouvelles et inattendues de trois ordres : financier, environnemental et écologique. Sans entrer dans le détail, il me semble, qu’au vu de ces nouveaux éléments, et dans l’intérêt de l’Etat, il paraît urgent de surseoir à ce projet qui ne correspond plus à ce qui nous avait été promis. Et de demander à ce que des études complémentaires soient conduites avec la plus grande rigueur avant de prendre toute décision.

Vous avez obtenu d’autres avancées ?

Nous avons demandé, et espérons obtenir, une salle de répétition dans l’îlot Pasteur. Pour les jeunes toujours, nous avons demandé à ce que le gouvernement installe sur la terrasse du toit des Moneghetti un terrain de padel et de mini-calcetto. Sur la problématique de la mobilité, une ligne de crédit est désormais dévolue au concept de « smart city » : penser le développement et l’amélioration du cadre urbain grâce aux technologies de l’information. Comme demandé au budget primitif, nous menons depuis plusieurs mois une réflexion avec le gouvernement sur les locaux commerciaux du domaine de l’Etat. Un groupe de travail composé d’élus toutes tendances confondues a été créé à cet effet. Voilà quelques exemples d’avancées depuis les six derniers mois…

La restructuration du quartier du Larvotto est aussi un enjeu ?

Effectivement, il paraissait indispensable que la population monégasque s’empare de ce grand projet, lequel est essentiellement privé en superstructure : c’était l’occasion d’imaginer une ville de bord de mer et non pas seulement une ville au bord de la mer. Je crois que les promoteurs ont également bien perçu tout l’intérêt de ce projet qui ne pourra que valoriser leur programme initial en confiant aussi à Renzo Piano, architecte de l’extension en mer, le soin de repenser le Larvotto.

Comment imaginez-vous le futur du Larvotto ?

J’imagine une plage et une extension de territoire formant un ensemble cohérent, une véritable station balnéaire s’insérant dans un projet urbanistique global et harmonieux allant du yacht club au Sporting d’été. Il faudrait retrouver la tradition méditerranéenne d’un bord de mer vivant, convivial, commerçant… Mais, modestement, je crois que Renzo Piano aura beaucoup plus d’imagination que moi…

Que pensez vous des résultats de la SBM qui sont toujours dans le rouge ?

Vaste question… Tout d’abord, cette entreprise d’Etat fut pendant des décennies – on a tendance à l’oublier — rentable. Elle a été l’un des plus beaux fleurons de Monaco et une vitrine sociale. Vu de l’extérieur, il me semble qu’à partir du moment où le secteur des jeux n’a plus, pour des raisons conjoncturelles et/ou structurelles, été le produit « vache à lait », le produit porteur de cette entreprise, si j’ose dire, rien ne va plus.

Que faire alors ?

Que fait-on pour éviter une catastrophe sectorielle ? Dans le monde réel de l’entreprise, je crois qu’on conduit le changement par la mise en place, par exemple d’un comité stratégique. Je crois aussi que l’on essaie de gérer la transition avec le courage de la vérité, que l’on essaie de se projeter dans le futur en incluant et en mobilisant les femmes et les hommes de l’entreprise, qu’on essaie de définir son cœur de métier et de penser en termes d’avenir et de croissance rentable… Mais tout cela je ne le vois que de l’extérieur. Et le plus inquiétant, c’est que j’ai le sentiment que l’Etat, actionnaire encore largement majoritaire, aussi !

La stratégie poursuivie par les équipes du président délégué de la SBM, Jean-Luc Biamonti, est la bonne ?

Je ne suis pas certain que se projeter dans le futur, consiste essentiellement à penser repartir sur un secteur porteur, c’est-à-dire l’immobilier, sans avoir au préalable pris de décision quant à l’avenir et au redressement d’un secteur en difficulté. Dans ces conditions, l’espérance de performance me semble faible, voire, pire, un jeu à somme nulle. Quelqu’un qui aurait mauvais esprit pourrait se demander si la SBM a plutôt vocation à gagner de l’argent ou à ne pas en perdre…

Avec la redevance perçue par la SBM, cette entreprise se retrouve, en tant que monopole concédé, dans le budget : voterez-vous vous cette ligne budgétaire ?

Vous savez, il n’y a guère qu’en poésie et qu’en musique que j’apprécie le symbolisme…

 

journalistRaphaël Brun